Photo: Fernand Fourcade

Samedi 3 décembre 2022

Lagos : peinard sous les pommiers, un âne braie.

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            Je remercie encore la demoiselle de la boulangerie-pâtisserie de Saint-Pé-de Bigorre, sur la place, sous les arcades, de m’avoir concocté le chocolat chaud auquel je songeais depuis Betharram en longeant le gave, aglagla quel frigo. Chaud, cacao, et je remontai sur mon vélo. Go, Lance, go !

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            J’avale la côte de Ger et, parvenu au rond-point, je prends à gauche, direction Pontacq. La route est délicieuse : un parfait ruban  posé sur l’herbe du  Plateau. Devant mes yeux, dauphin alangui et  bleu, la chaîne des Pyrénées, Un panneau, également bleu, indique : « L’arriu de hounrede » Je traduis : « le ruisseau de la fontaine froide ».  Fontaine, en français, avec un « f ». Hount, en gascon, avec un « h ».  Le gascon ignore le F, le remplace volontiers par un H franchement aspiré. Un H beau comme un coup de hache coupant en deux une buche dans le matin froid. Les mots gascons, les mots que l’école arracha de nos bouches – « Il est interdit de cracher par terre et de parler patois »-, ces mots qui  étaient, à ses yeux, ceux de l’obscurantisme et des superstitions, parlent encore sur le bord des chemins qui restent. Ils résistent, et nous invitent à  résister. A résister à un système qui saccage les paysages, broie les bêtes, broie les gens, et tue les  mots.

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            Pierre  Bergounioux publie, aux Editions Belopolie, dans la collection « Penser, décider, agir », un petit livre pas plus lourd qu’un piaf. Son titre : « Les Oiseaux ». Les oiseaux ont du plomb dans l’aile et, en France,  leur nombre a chuté d’un tiers en quinze ans. Pierre Bergounioux se penche sur eux, se souvient de son enfance, en Corrèze, au pays des oiseaux. Deux d’entre eux avaient une place particulière dans son cœur : « Ils portent la même livrée noire, stylée, sévère mais non pas sinistre, funèbre comme la corneille et l’étourneau. » Beaux oiseaux, belle pages, belle langue : Pierre Bergounioux.  31 pages, 10 euros.

(« Percolateur », La Nouvelle République des Pyrénées)

Samedi 26 novembre 2022

Croisé, sur le sentier, un escargot. L’escargot est un animal  estimable. Certes, et Jacques Prévert nous le rappelle, il arrive généralement en retard aux enterrements. Mais, hormis cette désinvolture, que peut-on lui reprocher ? La pluie dit du bien de lui. Dès qu’elle tombe, loin de pester contre elle, il sort pour la saluer, pointant ses cornes vers ses gouttes. Les pierres, elles aussi,  apprécient son passage. Il  laisse sur elles des traces humides, lesquelles,  dès que le soleil réapparaît, sèchent et brillent comme des paillettes, du fard à paupières. Et les pierres, maquillées, ourlées de lumière, se mettent à  danser comme à Rio, durant le Carnaval. L’escargot, qui ne dérange personne ici-haut, excepté le jardinier dont il apprécie  les salades,  a trois prédateurs : le mulot,  le hérisson et les Français.

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 A la fin du clip officiel de « La nuit je mens », la chanson s’éteint, et Alain Bashung surgit de dos, élégant, aérien. On ne voit pas ses jambes, seulement son dos, sa nuque, sa chevelure, et ce bras qui se soulève, ce bras suspendu au-dessus de la guitare dont on  distingue, de part et d’autre de la veste noire laquée de lumière,  une partie du manche, une autre du  corps caisse. On a descendu les projos, ils sont comme à ses pieds. Par sa présence, son déplacement, son geste, Alain Bashung  nous rappelle que nous pouvons aussi être légers, nous débarrasser de cette lourdeur à laquelle  la vie sociale nous condamne. Tout artiste, qu’il chante, peigne, écrive, dessine ou compose, nous fait don de cette légèreté miraculeuse. L’œuvre d’art nous souffle que nous ne sommes pas seulement des tueurs d’éléphants. Peut-être nous invite-t-elle à cesser de l’être. Dès lors pourquoi souiller une toile de maître comme le font des militants écologistes de « Just Stop Oil » ?

( Chronique « Percolateur », La Nouvelle République des Pyrénées)

Samedi 19 novembre 2022

Donc, dimanche, la coupe de monde de foot au Qatar, dans des stades construits par des esclaves. Dans la salle de presse, construite elle aussi par des esclaves, l’on croisera de nombreux journalistes, ravis d’être là. Parmi eux,  ceux  de L’Equipe qui fut le journal de tous les sports, avant de n’être plus que celui du foot et, désormais, celui du PSG. Ils sont donc au Qatar, ces journalistes de L’Equipe qui auront fait si souvent la morale aux sportifs. A Cantona, par exemple. Souvenez-vous du geste de Canto, ce coup de pied circulaire digne d’un champion de karaté à la face de  Matthew Simon, un hooligan qui l’avait traité « d’enc… de bâtard de Français ». Le Politburo de L’Equipe avait accablé Canto, titrant : « Impardonnable ! » Après Cantona, Virenque  fut à son tour voué aux gémonies. Et après Virenque, Armstrong qui,  lui,  fut tout simplement brûlé en place publique. Point commun entre ces trois gredins: ils ont fait gagner beaucoup d’argent au journal l’Equipe. Si Cantona, Virenque et Armstrong sont « impardonnables », le Qatar, lui, est béni. Et c’est donc le cœur léger que les journalistes  de L’Equipe  se rendent au pays du fric et de la monstration. Un cœur léger, surtout s’ils souffrent  d’anosmie, cette perte momentanée de l’odorat causée par la Covid-19. Privés de pif, ils ne seront indisposés ni à l’aéroport, ni dans le taxi, ni dans leur chambre d’hôtel, ni au restaurant, ni au stade, par l’odeur des cadavres  des 6500 esclaves, morts de soif et d’épuisement sur les chantiers de la honte.

(Chronique « Percolateur », La Nouvelle République des Pyrénées)

Vendredi 18 novembre 2022,

je suis contre la corrida car j’ai été  un petit garçon catholique. A l’église d’Aureilhan, dans le 65, monsieur le curé, citant la  parole du Christ, nous invitait à « nous aimer les uns les autres », et nous avertissait : « Ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le ferez ». J’ai toujours pensé que les animaux faisaient partie des « plus petits d’entre les siens » car tous sont sans défense, même les éléphants. N’en déplaise aux aficionados qui lâchent un olé à chaque hoquet, n’en déplaise aux toreros, matassins à tablier de boucher, le taureau est, lui aussi, sans défense : l’arène dans laquelle on le pousse, est toujours un tombeau.  Les arènes sont de fort bruyants cimetières.

            Les bêtes – j’use volontiers  de ce mot  qu’emploient les paysans et Colette – sont parmi nous, sans défense, et nous les faisons souffrir. Assis sur un cheval qui préfèrerait ne pas être là, nous plantons des  piques dans  leur dos. Debout, dansotant – pirouette, demi-pointe et rond-de-jambe -, nous regardons le sang couler de leurs flancs jusque sur  leurs sabots, avant d’enfoncer nos épées. L’homme se grandit-il quand il  agit ainsi? Dieu  a-t-il créé les animaux pour que nous les tourmentions de la sorte ? A ces questions le pape Pie V a répondu, en 1567, en  publiant la bulle De salute gregis :  « Considérant que ces spectacles où taureaux et bêtes sauvages sont poursuivis au cirque ou sur la place publique sont contraires à la piété et la charité chrétienne, et désireux d’abolir ces sanglants et honteux spectacles dignes des démons et non des hommes, à tous et chacun des princes chrétiens, revêtus de n’importe quelle dignité, aussi bien ecclésiastique que profane, nous défendons et interdisons, en vertu de la présente Constitution à jamais valable, sous peine d’excommunication encourue ipso facto, de permettre qu’aient lieu des spectacles de  ce genre où on donne la chasse  à des taureaux et à d’autres bêtes sauvages. » Condamnation et excommunication : il n’y allait pas avec le dos de la férule crucifère, Pie V.  Les aumôniers des arènes qui se signent  avant que ça saigne, devraient relire Pie V.

            Je dénonce la cruauté de la corrida avec Pie V. Je la dénonce tout autant avec  l’anarchiste Ernest Coeurderoy qui découvrit, en 1853, lors de son exil en Espagne, le monde sanglant des arènes: « Le taureau hurle et se tord sur lui-même, secouant le fer et le feu. L’impression de la souffrance a pénétré son cœur, tous ses membres en sont ébranlés ; l’écume sort de ses naseaux qui saignent ; dans toutes les directions il bondit, rasant de ses cornes les poitrines des toreros qui passent comme des flêches.[…]Que me veulent ces hommes ? Que leur ai-je fait, et pourquoi me harceler ainsi ?Qu’ai-je de commun avec eux ? Et quand finira ce long supplice ?

            Je dénonce la cruauté de la corrida avec Pie V et Ernest 1er, et les afionados de protester: « Respectez nos traditions ». Je devrais donc me taire,  ne poser aucune question. Or la seule façon de « respecter » une tradition –  ou une idée, ou un projet, un programme -, c’est de l’interroger, de la questionner. Peut-on aujourd’hui, à l’heure où nous nous soucions du bien-être animal, à l’heure où nous déplorons la disparition des espèces, fréquenter les arènes où un animal, arraché à la paix verte des  prairies, est torturé afin que la mort puisse  lui être donnée ? Je parle de torture, les aficionados s’offusquent! Pourtant, il s’agit bien de cela : le sort d’un taureau dans l’arène n’est pas différent de celui d’un prisonnier politique dans la geôle d’un tyran. Ni le taureau, ni le prisonnier ne doivent mourir trop vite. Si le taureau, épuisé par une hémorragie trop abondante, s’effondre, le torero est dans l’impossibilité de lui porter l’estocade,  du lui donner ce qu’il tient à lui donner : la mort. Si le prisonnier politique s’effondre sous des coups trop fréquents, trop violents, il meurt sans  avoir donné à son bourreau ce que son bourreau lui demande : le nom de ses camarades.  Dans l’enceinte de l’arène ou chez les dictateurs, les coups doivent être portés intelligemment, professionnellement. On ne s’improvise pas tortionnaire.

            Corrida: d’où vient-il, ce mot ? D’Espagne comme Eugénie de Montijo. Corrida est  l’équivalent espagnol du français corridor. La corrida, c’est  le couloir de la mort. Un couloir de plus en plus long, le taureau étant transporté, des terres où il hume le vent  aux arènes où on le torture,  par camion, dans un caisson de deux mètres carrés. Le transport peut durer une vingtaine d’heures. Le corridor mène à la cellule du condamné, appelée toril. Et le toril donne sur un sable sans océan où attendent  les piques, les épées et la foule. Cette foule qui n’aime rien tant qu’assister aux exécutions.

            Plus de  corrida, plus de  corridors, tout cela doit cesser. Et que le taureau retrouve ses terres, la terre, la nature ! Cette nature à laquelle nous portons tant de coups. Une qui attend chaque nuit le retour des taureaux dans les prairies, c’est la lune. On appelle berceau l’espace entre les cornes du taureau. La lune  descend volontiers sur  terre pour  se lover dans ce berceau. Et le vent qui fredonne,  et le taureau qui se tient immobile,  la bercent. Chaque fois que l’on tue un taureau, l’on chasse la lune de ce berceau. Et la lune se met à pleurer. Je suis contre la corrida car je  ne veux plus entendre la lune pleurer.

(Le Figaro, page 16, 18 novembre 2022)

Samedi 12 novembre 2022, le député Insoumis Aymeric Caron a déposé une proposition de loi visant à interdire la corrida en France. Elle sera examinée le 24 novembre à l’Assemblée nationale. Le  lobby taurin veillant au grain, la loi a peu de chance d’être adoptée. Si, par chance, elle l’était au Palais Bourbon, elle serait rejetée au Sénat où la droite est majoritaire. Les Républicains voteront contre au motif qu’ils « sont attachés aux traditions et à leur respect ». Le raisonnement des penseurs de ce parti est le suivant : « La corrida est une tradition : n’y touchez pas! ». A leurs yeux donc,  dès lors qu’il y a tradition, l’interrogation, le questionnement, la remise en cause sont nuls et non avenus. Cette invitation à laisser sa cervelle au vestiaire est lancée par des  élus qui ne se servent guère de la leur. Toute tradition mérite en effet d’être interrogée.  L’excision est une tradition, et nous  la condamnons au nom des Lumières  et de liberté (toujours bafouée) de la femme. La corrida est une tradition, et nous la condamnons au nom du respect dû aux animaux. Nous condamnons sa cruauté qui ne grandit ni celui qui l’exerce ni celles et ceux qui s’en repaissent. Défendant les bêtes, nous défendons aussi les hommes. « Au fond de la révolte contre les forts, je trouve de plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes », écrit Louise Michel. L’aplaventrisme devant les traditions est un marqueur de la droite bornée. Au Sénat, au moment d’examiner la proposition de loi d’Aymeric  Caron, les Républicains, engoncés dans leur veston, maugréeront et, pointant du fond de  leurs fauteuils un index tremblotant,   lâcheront: « Respectez notre culture ! » Les jeunes Espagnoles, les jeunes Espagnols leur répondent déjà avec ces mots inscrits sur leurs T-shirts : « La torture n’est pas une culture ! »

(Chronique « Percolateur », La nouvelle République des Pyrénées)

Mardi 8 novembre 2022, Marc Berthoumieux..

Mardi 1er novembre 2022, le faîte des toits et le clocher

ourlés du jour qui naît

tout ce  qui m’émeut

me nourrit

et  me vêt comme une bruine

tout ce qui fait battre dans ma poitrine

le cœur de l’enfant que j’étais

îlotier des lieux-dits

feu-follet  des chefs-lieux

est près d’être englouti

la catastrophe ayant chaussé des bottes de sept lieues

Vendredi 28 octobre 2022, Claude et la « sirène brune »

Samedi 22 octobre 2022, loin du Qatar, mais au cœur du football, avec le nouveau livre de Bernard Morlino, « 100 matchs de foot légendaires, de 1872 à nos jours » (Editions Gründ). Morlino  écrit avec le maillot de l’Ajax de Cruyff sur les épaules, comme René Fallet tapait sur le clavier de sa machine  après avoir enfilé celui de la Ti-Raleigh, glorieuse équipe du Tour de France. Morlino, c’est un régal, à la fois le film et le Miko de l’entr’acte. Morlino sait tout, mais, contrairement aux gens savants, il ne nous saoule jamais : il nous enchante. Son livre est tonique, vif, fait de paragraphes enlevés. Son livre est coloré et haut-en couleur. Coloré, grâce aux  illustrations qui sont nombreuses. Haut-en-couleur, car Molino écrit avec son cœur et cette enfance niçoise qui ne cesse de l’accompagner. Il y a des passes, des dribbles, des exploits, des surprises, des buts magiques, des maillots mythiques. Mais le plus beau short, blanc et très court, est celui que porte, dans le book à Morlino,  Brigitte Bardot, le samedi 13 mars 1971, lorsqu’elle donne le coup d’envoi du match de gala opposant une équipe composée de joueurs marseillais et stéphanois, et le FC Santos de Pelé. Morlino qui se souvient des lieux autant que des hommes déplore la disparition, en France et en Angleterre, des stades légendaires : le stade Bergeyre dans le XIX arrondissement de Paris, ou le White Hart Lane, à Londres. Bel objet regorgeant  de belles histoires, le livre de Morlino coûte 29,45 euros. A offrir, à s’offrir.

(Percolateur, La Nouvelle République des Pyrénées)

Mercredi 19 octobre 2022, ce matin, Coutin par Belin…

Mardi 18 octobre 2022, au micro de Stéphane Carpentier, en 2021, le Tour, les mots, « Le Bazar de l’hôtel de vie », les planches….

Vendredi 14 octobre 2022, Sade à Montreux…

Jeudi 13 octobre 2022 matin de juillet

j’entrouvre les lourds et rouges et

basques volets

chargé de filtrer les entrées

je  laisse passer  une  bourdon pressé

un poisson d’argent

une coccinelle qui est

la plus belle pour aller danser

un peu  de lumière désarmée

le soleil lui restera dehors

il pestera

il protestera

il poussera de tout son corps

comme au rugby

comme à Bayonne

allez-y poussez poussez

les avants de Bayonne

allez-y poussez poussez

les avants bayonnais

il poussera  poussera

cap de diu cap de dine

la pachole calée contre sa poitrine

il poussera mais en vain

il est persona non grata ce matin

dans la maison

à l’abri de sa fureur

dans l’ombre dodue comme une douelle

sur la table fidèle à l’arbre qu’elle fut

le cahier ouvert comme un fruit

veille sur les mots à quais

dont les coques laquées

imperceptiblement se balancent

danse ouatée

frêles cadences

je dégage  précautionneusement la chaise

elle frissonne comme une  branche

comme la hanche privée du drap

comme le piaf qui a pris froid

l’ancre et les amarres

sont remisées dans les armoires

les consonnes  s’étirent

les voyelles  soupirent

les accents courent sur le ponton

les virgules s’agitent comme des avirons

voguer maintenant voguons

la page se ride se creuse

entre ses lignes l’horizon

écume volage et charmeuse

prairies bleues troupeau de vagues

chaos  de rochers  que le vent élague

ô liquide   plancher des vaches

je tiens la barre franche

gaillardement

illusoirement

les mots mille sabords sont le seul maître à bord

Samedi 8 octobre 2022, arbres, départementales, tuiles, ruisseaux, fougères, animaux: je m’en tiens à ce qui m’invente.

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            Demain est déjà là, en Chine. Tang Yu, femme robot vient d’être nommée à la tête de Fujian NetDragon Websoft, grosse entreprise chinoise de jeux vidéo. Une pédégère à laquelle les ouvrières et les ouvriers devront ressembler : n’être jamais absents, jamais malades, jamais fatigués, être toujours performants et disponibles 24h sur 24h. Ne penser à rien d’autre qu’à la firme.

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            Georges Bernanos, en 1947, dans son essai La France contre les robots: « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

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            Saint-Pé-de-Bigorre et le goudron granuleux de la côte de Peyrouse. Le meilleur goudron du 65. La route, étroite, est bordée de piquets qui sont les sacs de frappe du vent, d’herbes dont la folie, ici, bat son plein. Aucun marquage au sol, aucun ourlet.  Dans les prés voisins, à l’abri des tourments que partout subissent les bêtes, des  brebis. Un panneau rectangulaire, d’allure artisanale, porte la mention suivante :   « Chemin des Barbettes ». Barbette : petite barbe en gascon. Le chemin des Barbettes est celui des barbes modestes,  des barbichettes, le chemin des chèvres sans doute.

(chronique « Percolateur » La Nouvelle République des Pyrénées)

Samedi 30 septembre 2022, Rouler, rouler jusqu’à être affuté et digne de rejoindre le peloton des arbres. La nature a horreur du bide.

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            Je refuse et déchire aujourd’hui le mot « territoires » comme je refusais et déchirais  hier le mot « province ». Ils ne disent  rien de ce que nous sommes. Ils mettent en lumière le regard que Paris porte sur nous. Il y aurait, sur son trône, Paris et, à ses pieds, tout le reste. Nous ne sommes pas le reste, nous sommes l’Occitanie, comme d’autres sont La Bretagne. Il ne s’agit point d’une question d’administration mais d’appétit : A Paris, les sushis ! En Occitanie, le confit !

*

            On peut regarder la France, réfléchir à ce qu’elle est, à ce qu’elle est devenue, sans user des mots du maître  et des centralisateurs. On peut simplement parler de villes, de villages de France, et constater que le système économique et productiviste que certains continuent de défendre et de promouvoir, a réussi la prouesse suivante : rendre la vie impossible dans les villes qui sont surpeuplées  et dans les villages qui se vident et meurent.

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            Ils se saluent, se congratulent : ils sont fiers de chez fiers ! Ils n’ont pourtant aucune raison de l’être. Ce qu’ils ont construit et montrent aux caméras  n’est pas un bateau, rien à voir avec le Pen Duick d’Eric Tabarly ou le Kingfisher d’Ellen MacArthur. Ce qu’ils ont construit est un porte-containeurs, le plus maousse des porte-containeurs français : 400 mètres de long, 50 mètres de large. Ils se saluent, se congratulent et, comme ils se permettent tout, comme ils salopent tout, comme ils saccagent sans vergogne les greniers de l’âme, ils donnent à cette monstruosité flottante et polluante  le nom de l’écrivain Antoine de Saint-Exupéry. Il est vrai  qu’au pays de Rimbaud, Picasso n’est déjà plus qu’une auto.

(Percolateur, La Nouvelle République des Pyrénées)

Mardi 27 septembre 2022, les paroles françaises sont de Boris Vian…

Samedi 24 septembre 2022, 5 rue Froment

à La Robe de la Girafe

(sous la mousse de son chapeau

le demi)

loin du tintamarre

je lis Le Coeur pur du barbare

de Thomas Vinau

Samedi 24 septembre 2022, les vélos des Bobos

ne sont ni des Trek

ni des Pinarello

mais des Dott

des Micmo

lestes sons

jolis mots

Samedi 24 septembre 2022, les vieux villages possèdent tous, en sus du cimetière qui jouxte l’église, un nouveau cimetière. Celui qui jouxte l’église est charmant, partage avec elle le soleil, la pluie, la cloche. Le nouveau cimetière, lui,  est généralement sinistre, construit à la sortie du village, loin du clocher, loin des tuiles et des ardoises, le long d’une route sans caractère. C’est  partout ainsi, sauf à Orleix où le nouveau cimetière est au cœur même du village, à deux pas de l’église. On y accède par un chemin qui dégringole entre des maisons et traverse des zones d’herbe. On passe un petit pont qui enjambe l’Alaric, on entre dans la forêt, et c’est dans la forêt que sont les tombes. On y entend la cloche et les pics-verts qui font du rap dans les arbres. Robert Sabathié y repose, au pied des chênes, dans la  compagnie du vent, voisin  des feuilles et du  silence,  l’odeur des cèpes à deux pas du pif. A Orleix,  l’éternité a des saveurs terrestres.

(Extrait de « Percolateur », La Nouvelle République des Pyrénées)

Samedi 17 septembre 2022, la blague à deux balles du coach du PSG sur le climat et  la poilade de Mbappé : de grâce, n’accablons pas Kylian ! Il ne sait pas, Kylian, il ne sait rien de l’état du monde, des coups violents que nous portons, chaque jour, à la planète. Il ne sait que la catastrophe se radine, Kylian, car il est une star du foot. Il vit dans un autre monde que le nôtre, en vase clos. Il nage, insouciant,  dans le fric de fou  qu’il encaisse  grâce à son extraordinaire, son fabuleux talent. De grâce n’accablons pas Kylian : il ne sait pas que la forêt girondine a brûlé tout l’été  et que les pluies  qui tomberont sur la France seront désormais diluviennes. Elles emporteront tout, les pluies : les gens, les voitures, les ponts, les maisons, les écoles, les cours de récréation, les trains, les gares et  les ballons de foot. Tout ça, Kylian, il sait pas. Il ne sait rien non plus de l’organisation de la Coupe du monde de foot  au Qatar. S’il savait, Kylian, que 6500 ouvriers sont morts d’épuisement et de soif lors de la construction des stades qataris, il refuserait d’aller jouer là-bas On ne tire pas des pénalties dans les cimetières.

*

            J’ai vu, à Paréac, dans un pré aussi vert qu’un manteau d’Elizabeth II, des vaches  heureuses. J’ai vu également, à la télé, un reportage sur la ferme chinoise de demain: un immeuble de 26 étages dans lequel seront enfermés 600 000 porcs.

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            Sur les plateaux des chaines d’info – guerre en Ukraine oblige ! -, des généraux, des généraux, des généraux. En France, on n’a  ni tanks ni soldats  ni casernes, mais on a des généraux.

(Chronique « Percolateur », La Nouvelle République des Pyrénées)

Dimanche 11 septembre 2022, la reine roule, dans son cercueil,  en direction d’Edimbourg , à travers  les verts divers des terres d’Ecosse. Des verts que je reconnais :  ce sont ceux des manteaux qu’elle portait.

Vendredi 9 septembre 2022, soixante-dix ans durant, elle aura préféré la parole rare au bavardage permanent. Les seuls mots qui nous tinrent compagnie durant la Covid et ses confinements furent les siens.

Mardi 6 septembre 2022, Biarritz, les Halles d’abord: du Noir ibérique et un verre de Rioja. L’océan maintenant, ses bleus superposés, les rochers baraqués, accoudoirs des mouettes, la blancheur boudeuse des vagues. Biarritz, nom basque disent-ils. Je me fous de ce qu’ils disent: je n’écoute que mon oreille. Biarritz est un mot éolien. Un mot que le vent prononce lorsque, déboulant de l’horizon, il se pose sur le sable et s’ébroue comme un cheval. Et si j’écris, non pas cheval, mais grand cheval, je me retrouve à Montréal : « …Je reviendrai à Montréal/ écouter le vent de la mer/ se briser comme un grand cheval/ sur les remparts blancs de l’hiver… »

Vendredi 2 septembre 2022, atelier, atelier…De poterie, oui. De céramique,  oui  Mais d’écriture: je  pouffe! Ecrire est une façon d’exister. Ecrire, c’est plonger dans l’océan syllabique. Que proposent-ils dans leurs ateliers d’écriture : des bouées ?

 

Mercredi 31 août 2022,  au pays de Manciet et Lubat, les hommes se déplacent  sur   des échasses: les cabanes aussi ! On les dit cabanes tchanquées. Du gascon chanca, échasse. Un peuple haut-perché que j’ai retrouvé lorsque j’écrivais sur André Darrigade. Pour rester à ses côtés je relisais le poète Emmanuel Delbousquet.

Mardi 30 août 2022, l’ami Philippe Chauché, lisant ma note du 28 août, écrit : « Enfant lorsque nous allions au Canon, nous baigner et camper, les pinasses me faisaient rêver, éloigné du Bassin, c’est toujours le cas. » Alimentons un peu le rêve de Philippe ! François Le Masson du Parc, de l’amirauté de Bayonne, décrivait ainsi  ce bateau : « les pinasses qui servent à faire la pesche dans la baye d’Arcasson sont faite de la forme d’une navette avec les bouts un peu relevés, une pinasse a vingt à vingt deux pieds de longueur de l’estrave à l’étambot. ». Ajoutons que son nom pinassa, est gascon. Le  nom du matelot, pinassèi, l’est aussi.  Pinasse vient de pin.  Pin allongé avec, à chaque extrémité, un quignon, débarrassée de la peur ancestrale   du feu, la pinasse se prélasse, loin des chagrins, sur l’eau du Bassin.

Dimanche 28 août 2022, le Bassin d’Arcachon, l’anniversaire de Louis: une pinasse, des fruits de mer, un Carbonnieux.

Jeudi 25 août 2022, le nom d’enfer des étapes de montagne de la Vuelta : Bilbao-Ascensión al Pico Jano. San Miguel de Aguayo.  Bilbao-Ascensión al Pico Jano. San Miguel de Aguayo : on ne vit que Remco. Yo ! 

Jeudi 25 août 2022, l’abondance: il y a ceux qui ne l’ont jamais connue, ceux qui ne la connaissent plus, et ceux qui la connaissent de plus en plus.

Mercredi 24 août 2022, septembre : le son est parfait. En  français avec  le souffle naissant, le presque zef de son s initial, et sa frêle ruade finale. Parfait également en gascon – sétémé –  où les consonnes apaisées s’enroulent  l’une après l’autre autour du é. Et le m  de sétémé  est sans doute celui du verbe aimer.  Un mois, deux noms, et l’’institeur nous racontait   qu’il y en avait eu   un troisième,  forgé par  des linguistes sans-culottes et sans oreille: vendémiaire. Une horreur! Ce vendé  n’est pas, comme  ils le prétendent,  celui des vendanges : il est le vendé des vandales qu’ils sont. Il n’y a point dans leur vendé  le rire  des vendangeuses sous le soleil qui tambourine. Non plus le claquement sec du sécateur qui, dans le matin froid, fait s’envoler les étourneaux. Il n’ y a rien. Rien non plus dans ce miaire  qui n’est ni mare ni mûre, et impose sa mièvrerie : vendémièvre. Les délogeurs de  passé caché dans les vieux mots n’ont ni oreille ni imagination comme le prouve leur tentative de   remplacer  décembre  avec ses braises sous le cendre par nivôse qui semble le nom d’une maladie de la peau. Nivôse : inflammation carabinée de l’épiderme du nez.

Lundi 22 août 2022, je ne comprends ni monsieur Larousse ni Madame Robert qui tous les   deux ont gardé connasse et viré cognasse. N’auraient-ils pas dû faire l’inverse: se débarrasser de  connasse et conserver cognasse? Connasse en effet appartient à une famille fort bien représentée dans les dicos : con, conne, connard, connarde, conneauCognasse, lui, était seul dans sa colonne. Cognasse désigne le fruit du cognassier non greffé, le coing sauvage.  Faire aujourd’hui la chasse au coing sauvage, c’est agir barbarement. Notons que cet adverbe a été, lui aussi, reconduit à la frontière.

Dimanche 21 août 2022, présents dans l’édition de  1856 du Larousse, anée et antivermineux se sont fait virer. Anée désigne la charge portée par un âne. Le mot a disparu, pas l’esclavage de l’âne, condamné  à trimballer toute l’année son anée. On ne peut prononcer antivermineux sans grimacer. Au siècle derniers bambines et bambins devaient avaler des cuillerées d’antivermineux. Le plus fameux d’entre eux : le vermifuge Lune. Claude Nougaro eut droit, miochon, à sa ration. Il en fera une chanson.

Samedi 20 août 2022, dans les dicos – dico-dico par-ci, dico-dico par-là, répètent les doigts de Paco di Lucia  -, on ne croise plus embesogné, adjectif synonyme de fort occupé.  On lui préfère overbooké. On ne croise plus non plus  chopiner, verbe intransitif, populaire et charmant qui signifie boire fréquemment du vin. Lui, il n’a été remplacé par rien et, de lui, je me souviens.  Chopin, chopine, chopiner : l’été, je bois des notes et du rosé.

Jeudi 18 août 2022, on parle volontiers des mots qui entrent dans les dicos, jamais de ceux qui s’en font virer. Les purges ont lieu tous les sept ans,  à la refonte des dicos  .  Il y a peu, ils ont reconduit à la frontière zinzolin. Zinzolin : couleur d’un violet rougeâtre que l’on obtient du sésame. Je l’aime bien, zinzolin,   on s’est rencontrés chez Boris Vian, dans un poème, je crois. J’ai retrouvé zinzolin, et je l’ai fait revenir chez nous, chez lui, dans les livres. On peut désormais le croiser dans  mon abécédaire  des « Grimpeurs du Tour de France », page 184, quand je parle de Poulidor, le grimpeur zinzolin. Sa longue carrière durant, Poupou resta fidèle en effet au maillot violet de l’équipe Mercier. Autre mot viré du dico : brouée. Ils ne leur plaisaient plus, brouée. Il était encombrant, brouée. Il devait dégager, brouée, laisser la place à adulescence, passe vaccinal et vaccinodrome. Une brouée est une pluie subite et courte. Le mot n’est plus là, la pluie non plus.

Mercredi 17 août 2022, j’étais en sixième au collège Jean-Jacques Rousseau à Tarbes. Le prof absent, à 10h je franchissais sur mon vélo le portail de la maison. Debout dans la cuisine, mon père regardait par la fenêtre les coteaux, le ciel, les nuages qui se  bousculaient. Près de lui, sur le rebord de l’évier, ouverte, une boite d’anchois. Pointant son couteau sur elle, il m’invita à partager son casse-croûte. Ce que je fis, fier de coucher d’un geste semblable au sien un anchois sur une tranche de pain. Le couteau qu’il tenait, moult fois aiguisé, n’avait plus qu’une lame minuscule. Ma grand-mère appelait crèsta-murguèta – châtre-souris – ces couteaux rikiki.

Mardi 16 août 2022, rentrée littéraire : 490 romans. Probablement 490 fois le même roman…Je vais relire Pierre et Paul– Reverdy et Verlaine -, et les deux Louis: Aragon et Scutenaire.

Lundi 15 août 2022, mon père priait plusieurs fois par jour. Il lui arrivait même de quitter la table pour aller, sous la grange, réciter un Je vous salue Marie. Il priait sous la grange ou dans le jardin, en marchant. Il priait si souvent que je m étais demandé: pour qui d’autre que nous papa prie-t-il ? Pour ses camarades. Pour ses camarades qui avaient débarqué avec lui en Provence et n’étaient pas revenus. Papa ne nous  parlait jamais du débarquement  en Provence. Il ne parlait du débarquement  qu’avec Dieu. Ou Marie.

Dimanche 14 août 2022, un film, sans caractère ni saveur, se voit qualifié de navet. Pourquoi insulter le navet ? Foutez la paix au navet ! Le navet n’est pas Christian Clavier. Piqué de clous de girofle, il se fait bigrement remarquer dans le pot au feu. Et, dans  la cocotte au fond et aux  flancs tapissés de feuilles de figuier, assaisonné, arrosé d’huile d’olive et de porto, il crève l’écran, le navet, il est la star, le navet. Libérez le navet ! 

Samedi 13 août 2022, je me souviens de la Juvaquatre du boulanger, pendant la  tournée. On s’approchait de la portière et l’odeur du pain, pareil à un petit nuage brioché, nous enveloppait. Il annonçait son arrivée en klaxonnant. Ma grand-mère ne disait pas klaxonner mais corner. Corner comme  corne de brume. La Juvaquatre jetait l’encre devant chez nous, puis repartait, naviguait vers un autre port, une autre crique.

Vendredi 12 août 2022,  à Aureilhan après la pluie, je sortais  ramasser des escargots qui, eux-aussi, étaient de sortie. Je les glissais dans une boite en fer dans laquelle ils jeûneraient. Puis, je  les confiais à ma tante Madeleine. Elle leur trouvait une place dans sa remorque remplie de bouquets de fleurs qu’elle attachait à son Solex. Elle vendait ses fleurs et mes escargots au marché de Tarbes, sous la halle Marcadieu. Je me souviens du prix qu’elle avait elle-même fixé : 5francs les 100.

Jeudi 11 août 2022, quand l’orage menaçait, Pipo, le chien de ma grand-mère, abandonnait la cour  et venait se réfugier sous la table de la cuisine. Il tremblait. Ma grand-mère le rassurait avec des mots gascons.

Mercredi 10 août 2022, il y avait à la maison, à Aureilhan, quelques livres de la collection Rouge & or – je me souviens des Trois cavaliers d’Iraty de Michèle Arnéguy – ,

un Précis d’Histoire Sainte

et, en édition de poche, Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry.

 Je l’avais  aimé,  le roman de Saint-Ex,  la première phrase claquait à souhait, brillait comme les éperons d’un cavalier: « La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste. »  Ado, avec les étrennes et l’argent du Père Noël , j’ achetai Saint-Ex en La Pléiade,   et tombai sur les premiers mots de la première version de « Citadelle » : « J’étais seigneur berbère et je rentrais chez moi. Je venais d’assister à la tonte des laines de mille brebis de mon patrimoine. Elles ne portent point là-bas ces clochettes qui, du versant de leurs collines vers les étoiles, répandent leur bénédiction. Elles imitent seulement le bruit d’une eau courante, et nous qu’assiège la soif, cette musique seule nous rassure… » Je me souviens de ces quelques phrases, j’ai oublié celles de la version définitive….

Avec, dans ma valoche, quelques poètes et  Saint-Ex, je file en fac de lettres à Toulouse, où je découvre les Surréalistes, André Breton, Paul Eluard, Aragon, et Delteil qui fut un temps leur compagnon.

et découvre ces mots de Breton à propos de Saint-Ex : « Ecrivain-aviateur qui débite des banalités à haute altitude ».

…aviateur, aviateur, aviateur…..

Mardi 9 août 2022, les jours du  glacier du Pic d’Aneto devant lequel  les étoiles se maquillent avant d’aller au bal, sont comptés. Ce que l’argent fait de nous est terrifiant.

Mardi 9 août 2022, dans « des minutes de lumière en plus », Pierre Vavasseur se penche chaleureusement sur mes « Grimpeurs » et mes syllabes parnassiennes

Lundi  8 août 2022, les pétales sont le trampoline des guêpes.

Dimanche 8 août 2022, (écrit avec les pieds, fin) ces romanciers français qui n’écrivent ni avec les pieds, ni avec les poings, qui ont si peu d’air dans les poumons, sont à la littérature ce que Vincent Delerm est à la chanson.

Dimanche 8 août 2022, hier, l’empreinte d’une espadrille sur un chemin de sable, vers chez Mauriac. Aujourd’hui, notre empreinte carbone.

Samedi 7 août 2022, le journaliste a le souci des faits, l’écrivain ne se soucie que de lui-même.

Vendredi 5 août 2022, (écrit avec les pieds, suite),mais avec quoi sont-ils écrits, les textes mal écrits: avec les poings ? Nullement. Leurs auteurs ne boxent ni la langue, ni le vent aux abords des abribus.  Le papillon, l’abeille, ce n’est pas eux, c’est Mohamed Ali. Leurs textes, ils les écrivent avec le peu d’air que renferment leurs poumons rabougris. Un air qui ne garde le souvenir d’aucune feuille, d’aucune bourrasque, d’aucune buée aux vitres, d’aucune peur, d’aucun enthousiasme. 

Jeudi 4 août 2022, la nuit, je dors. Le jour, je rêve.

Mardi 2 août 2022, (écrit avec les pieds, suite), écrit avec les pieds, petragallien, le texte se déplie, se déploie, respire, marche à notre rencontre, ouvre la porte de notre cœur, devient un compagnon. Compagnon: quel beau mot que celui-là, riche  de tant de fugues! Compagnon n’a rien à voir avec accompagner,  verbe douceâtre, infantilisant, carcéral qui siffle à nos oreilles, du matin au soir ! Avons-nous une envie, un souhait, un projet qu’aussitôt l’on dépêche à notre chevet un  conseiller chargé de nous « accompagner ». L’accompagnateur est une laisse. Tout compagnon est d’échappée.

Dimanche 31 juillet 2022, d’un texte mal écrit, ils disent qu’il est écrit avec les pieds. Comment peut-on proférer semblable absurdité ! Les pieds sont de grands écrivains. Les pieds du griot écrivent un à un sur la terre craquelée le nom des gouttes de pluie pour qu’elle tombe. Les pieds voltigeurs de Jacques Anquetil  écrivent sur  la route le nom du vent qu’il  perfore et emporte sur son dos, lors d’un chrono. Les pieds de Marie-Claude Pietragalla écrivent sur les planches le nom de l’oiseau qu’elle devient. Les pieds d’Antoine Dupont écrivent sur la pelouse du stade de France le nom de l’éclair qu’il  chevauche lorsque, ayant vivement échappé aux Anglais, il file vers l’essai. Chapeau, les pieds !

Mercredi 27 juillet, 2022, Tour de France Femmes, Coralie Demay, devant, dans la poussière blanche du Chemin des vignes, puis dans celle, tout aussi blanche, du Plateau de Blu, Coralie Demay et son maillot orange Saint-Michel Auber. Saint-Michel, mon Dieu, les galettes Saint-Michel! La biscuiterie familiale Saint-Michel sponsorisant une équipe cycliste: tout n’est peut-être pas perdu.

Mercredi 27 juillet 2022, je fouille, farfouille et tombe sur Les Frères Jacques, la sphère Jacques, disait Claude.

Lundi 25 juillet 2022, le Tour est terminé: « « Quand finit le Tour de France cycliste, j’ai une espèce de dépression qui ne nécessite certes pas que j’aille dans une zone de repos, mais je sens qu’il me manque quelque chose : une grande partie de l’enchantement paradisiaque de mon été vient de se terminer. » Salvador Dali

22 juillet 2022, étape Lourdes-Hautacam: le col splendide de Spandelles .

13 juillet 2022, col du Granon, il est en jaune, il est un as, il est Jonas,  Jonas Vingegaarg

8 juillet 2022, durant la retransmission de l’étape du Tour, on doit désormais supporter l’emploi répété de l’adjectif « compliqué ». Un de ces mots morts dont la liste non exhaustive figure dans « Bonheur ».

4 juillet 2022, Jean-Julien Ezvan (Le Figaro) me pose quelques questions à propos du Tour de France, celle-ci notamment:

-Quel est l’objet que vous avez conservé précieusement de cette course ?

– Un bidon lancé par Robert Cazala , au lieu-dit La Séoube, au pied du col d’Aspin. Il y avait le ravitaillement qui était à Sainte-Marie-de-Campan. Le bidon de Cazala, il est toujours chez moi. ..Aujourd’hui on sanctionne des coureurs parce qu’ils se débarrassent des bidons hors de la zone prévue à cet effet et  on leur colle des amendes. C’est pousser l’hygiénisme et l’écologie un peu loin! C’est ridicule. Surtout, on fait des malheureux !  Les malheureux, ce sont les gosses qui ramassaient les bidons. Laissons les coureurs jeter les bidons !  il y aura toujours des miochons  pour ramasser les bidons…

3 juillet 2022, régulièrement, durant la retransmission de l’étape du Tour, le journaliste nous informe que Pogacar ou Roglic ou Bardet « satisfont un besoin naturel ». Cette périphrase qui tourne autour du jet est quelque peu jaunie. Le journaliste délivrant l’info devrait proposer un mot plus coloré. De mots – « j’ai les rotules en os de mort , « j’ai roulé la selle dans le cul »  –   les coureurs du Tour en eux plein la musette, eux. Si le journaliste n’en trouve pas,  qu’il se taise et  laisse pisser. 

1 juillet au 24 juillet 2022, sur RTL, à 7h 30, ma chronique « Fenêtre sur Tour », mots dits dans la roue des Géants.

1 juillet 2022, jour de départ de la 109e édition du Tour de France, Le Figaro Magazine publie ma nouvelle:

Miguel Indurain et les ours d’Hautacam

            Les Basques, les gars de Pampelune, les filles brunes, avec l’ikurriña[1] sur le tee-shirt et les seins dessous, ont passé la frontière avant la  nuit. Tous sont là pour Miguel Indurain. Nous aussi. Nous, c’est moi et ceux de l’Adour,  d’Aureilhan, d’Orleix, d’Ossun. Et de Tarbes, où naquit  Yvette Horner, l’époustouflante  « Vévette Underground » qui accompagnait, avec son Cavagnolo, Louison Bobet gravissant le Galibier, ou Boy George chantant « Summertime ». Ses parents habitaient derrière chez nous. Elle  leur rendait visite. Les vaches lâchaient des bouses dans les rues, Yvette  les  écrasait avec les pneus à flancs blancs de sa Cadillac. Yvette : toute l’année on écoute Angèle ou Orelsan, mais dès qu’on dresse la table de camping dans le col, on sifflote  « La Marche des mineurs » d’ Yvette Horner. Le jour du Tour, c’est le jour d’Yvette.

            Le jour,  le voici, il se lève.  De chaque côté de la route cambrée d’Hautacam, des bagnoles, des camping-cars. Il n’ y a plus une place, et les Basques n’ont plus de peinture. Ils ont peint, en blanc sur le goudron noir, le nom d’Indurain, et le nom de tous les  villages de Navarre, à commencer par Villava où Miguel a grandi, où ses parents ont une ferme.  Miguel Indurain, en jaune,   coupera les lettres blanches de son nom, roulera vers lui-même, vers chez lui, vers les maisons de son pays. Les Basques n’ont plus  de peinture, les viandes grésillent sur les barbecues, les bouteilles sont débouchées. Tous les vins, fruits de la vigne et du travail des hommes –  Irouléguy, Rioja, Buzet, Madiran –  sont dans Hautacam, prêts à réchauffer nos balèzes gosiers. Sous le soleil ému, au cœur de la montagne qui nous regarde, nos vins nous aideront à chanter la gloire d’Indurain.  Nous sommes dans Hautacam, Miguel va passer, nous sommes vivants. Nos charcuteries nous empêchent de mourir de faim, et nos légendes de mourir de froid. Et Miguel 1er, notre roi, celui de Navarre et de la forêt d’Irati,  nous le saluerons comme il se doit, avec des cris, des onomatopées, des trucs sonores tarabiscotés. Nous chanterons, nous hurlerons, et les filles brunes, avec l’ ikurriña sur le tee-shirt   et les seins dessous,  danseront.

            Tout à coup, sortis d’un minibus, des mecs et des meufs, vêtus de frocs mous et chaussés de Birkenstock, s’allongent sur la route. Un seul d’entre eux reste debout. Il brandit un mégaphone, le colle à sa bouche, dénonce le sport-business qui pollue la planète, puis s’allonge à son tour. Et Miguel, il va passer où, Miguel ? Il n’est pas loin, Miguel, faut qu’ils dégagent, on entend l’hélico. Des motos de la gendarmerie arrivent, stoppent à leur hauteur : ils doivent libérer la route immédiatement. Ils refusent d’obtempérer. Et Miguel, il va passer où, Miguel ?  

            Je sens un souffle chaud dans mon dos et, très vite,  une puissante odeur me pilonne le pif. Je me retourne : les ours. Je leur dis quelques mots en gascon, cette langue que raillait Voltaire et que goûtait Montaigne. Je m’écarte, ils passent, ils sont sur la route. Les manifestants, épouvantés, se relèvent d’un bond, se réfugient derrière les motards de la gendarmerie et, tremblant comme des philosophes, les supplient d’abattre ces fauves qui vont les dévorer. Les motards, enfourchant leur machine, préfèrent se tirer. Les manifestants s’enfuient, les  ours se mêlent à nous. Ils suivent le Tour de France depuis 1910.

            L’hélico est au-dessus de nous maintenant, au-dessus des ours. La rumeur  des pales et des rotors ne les affole pas. Miguel va arriver, il arrive, il est là,  en ligne sur son Pinarello blanc, le buste parfaitement immobile, les coudes rentrés, la casquette blanche posée sur son front comme un flocon de neige. Laquées de sueur, ses jambes luisent comme des pistons, Miguel Indurain est une locomotive, la locomotive d’Hautacam, tacam-tacam, tacam-tacam. Parvenu à hauteur des ours, il plonge une main dans la poche de son maillot jaune et leur jette  en passant le miel du ravitaillement. Tacam-tacam, tacam-tacam…

vendredi 1 juillet, 8h10, RCF, je réponds aux questions de Simon Marty, à propos du Tour de France, des grimpeurs, et lui parle du col de Spandelles que le peloton escalade pour la première fois, et dont j’aime les chevaux agglutinés au milieu de la route étroite à une borne du sommet

mardi 28 juin, RTL, « Les Grosses têtes », « Le livre du jour » : je réponds aux questions de Laurent Ruquier à propos de mon livre Les Grimpeurs du Tour de France (Ed. du Rocher)

juin, mars 2022, ma chronique « Percolateur », dans La Nouvelle République des Pyrénées, journal le plus lu par les ours.

La vie augmente. Ces mots, nous les entendons tous les jours. Ces mots, le poète Eugène Guillevic les entendait, lui aussi,  tous les jours, en 1949. Ecoutons Eugène Guillevic : « La vie augmente, ce n’est pas/Que le corps des femmes/Devient plus vaste, que les arbres/Se sont mis à monter/Par-dessus les nuages,/Que l’on peut voyager/Dans la moindre des fleurs,/Que les amants/ Peuvent des jours entiers rester à s’épouser./Mais c’est tout simplement,/Qu’il devient difficile/De vivre simplement. « 

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Le Tour de France approchant, les éditions Premier Parallèle ressortent, en poche, « Le versant féroce de la joie », livre  puissant qu’Olivier Haralambon, écrivain, philosophe et ancien coureur, a consacré à Frank Vandenbroucke, champion énigmatique, héros de roman, tantôt costaud, tantôt en morceaux, toujours à vif,  remportant magnifiquement en 1999 Liège-Bastogne-Liège, mort à 34 ans dans sa chambre d’hôtel à Saly Portudal au Sénégal. « Il était de ces êtres qui d’un rire vous jettent leur douleur au visage, et dont on comprend immédiatement, en dépit du regret qu’on en conçoit, qu’il sera difficile d’entretenir avec eux une relation pérenne », écrit Haralambon. Un beau livre. Haralambon.

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Chaque matin, le coq fait son boulot de coq : il chante. Il chante dans les villages et dans L’Evangile selon Saint-Matthieu. Une star, le coq, même Jésus le connaît. Mais, à Oursbelille, il n’a pas que des amis, le matinal ténor des basses-cours, le Luciano Pavarotti des fermes bigourdanes.  Un mec voudrait, à Oursbelille,  lui clouer le bec. Dressé sur ses ergots, le mec vole dans les plumes de la propriétaire du rocker des aurores, et la somme de s’en débarrasser: les nuisances doivent cesser. Le chant du coq constituerait donc une nuisance. Tel n’est pas l’avis des poules. Mais l’avis des poules, le mec d’Oursbelille, il s’en fout. Tel n’est pas l’avis des oiseaux. Mais l’avis des oiseaux, le mec d’Oursbelille, il   s’en cogne. Tel n’est pas l’avis des vaches. Mais l’avis des vaches, le mec d’Oursebelille, il s’en tape. Tel n’est pas l’avis du vent. Mais l’avis du vent, le mec d’Oursbelille, il s’en moque. Tel n’est pas l’avis des habitants d’Oursbelille. Mais l’avis des habitants, le mec d’Oursbelille, il s’en bat l’œil. Ce qu’il veut, le mec d’Oursbelille , c’est un monde sans coq, sans poules, sans oiseaux, sans vaches, sans vent, sans habitants, bref, un monde invivable. Tout le contraire d’Oursbelille. 

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La cloche d’Ossun qui, chaque matin, à 6h50, fait le boulot du coq d’Oursbelille, a elle aussi ses détracteurs. L’Angélus constituerait une nuisance. Qui dit cela manque d’oreille, ne fait pas  la différence entre un tintement et un bruit, entre une cloche surfant sur le silence et un Klaxon qui le déchire. L’Angélus constituerait une nuisance. Qui dit cela médit d’un ami. Un très vieux  compagnon qui nous salue trois fois par jour  et qui, jadis, passait sa vie dans nos cuisines, sur le calendrier des Postes, peint  par Jean-François Millet. L’Angélus constituerait une nuisance. Qui dit cela  fait peu de cas du taf  des tourterelles. Sur le coup de 10h et sur les toits d’Ossun, les tourterelles prolongent par leurs roucoulements l’Angélus du matin et, par de coquets hoquets  de plumes, annoncent, celui  de midi. L’Angélus de midi, plus enjoué, moins cotonneux que l’Angélus du matin  est une invitation à poser les outils. Et à passer à table. Harmonie.

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30 mars 2022, 6h50 : maman s’éteint. Elle ne nous quitte pas : elle rejoint papa. Juliette et Jean, c’est un beau roman, une belle histoire d’Aureilhan. Ils se sont rencontrés à Aureilhan, rue de la Moisson, se sont mariés à l’église d’Aureilhan, ont vécu à Aureilhan.  La vie à Aureilhan  était rythmée par le pas lent des vaches. Des vaches auxquelles on parlait en gascon. Le gascon est la langue d’Aureilhan et de la Vierge Marie. C’est en gascon que La Vierge Marie s’est adressée à Bernadette Soubirous. Au ciel, on parle  gascon, comme à Aureilhan: Maman ne quitte pas Aureilhan. Le ciel est la banlieue d’Aureilhan.  Maman était modiste : elle confectionnait des chapeaux. Elle avait le souci du détail et de l’élégance. Je me souviens du chapeau qu’elle  portait à l’église un  jour de Pâques. Un chapeau bleu nuit, orné d’une voilette. Un chapeau bleu nuit  comme un point sur le i du  tailleur bleu ciel qu’elle avait elle-même dessiné, découpé et cousu. Maman aura mis bien des coups de ciseaux dans le bleu du ciel avant de l’habiter. Si, à l’église d’Aureilhan, on n’a pas froid, c’est en partie  grâce à Juliette: comme d’autres paroissiens elle avait participé à l’organisation des kermesses. Avec  l’argent  récolté,  le curé Poublanc et l’abbé Gaye, avaient fait installer le chauffage à l’église. Et  remplacer les chaises par des bancs. Le chauffage fonctionne toujours, les bancs sont toujours là  mais accueillent de moins en moins de fesses. Juliette  va retrouver Jean, ses frères, Jean-Louis et Victor, et  sa sœur Madeleine. Jean-Louis travaillait le bois, Victor était talonneur au Stado. Madeleine et Juliette  aimaient les fleurs. Les fleurs, comme la musique, transforment l’ici-bas en ici-Haut. Quand j’écoute le Duo des fleurs de Leo Delibes, je retrouve le duo des sœurs d’Aureilhan. 


[1] Ikurriña : drapeau basque.