L'écrivain Christian Laborde

Poulidor



poulidor2Raymond Poulidor qui, dans le cœur des Français, n’a jamais été remplacé, serait selon les experts et les cyclistologues, « l’éternel second ». Cette faribole, a le don de me mettre en colère, mille millions de mille sabords, et mon visage s’empourpre comme celui du capitaine Haddock. Eternel second : mais il s’est souvent classé troisième, Raymond ! Eternel second : mais il a souvent fini premier Raymond, notamment lors du Tour d’Espagne et de Milan-San-Remo ! Et sur le Tour, le plus grand nombre de podiums – 8 très exactement ! -, c’est Raymond. Record à battre. Quand on demande à Poulidor d’établir le podium idéal du vélo, épreuves, époques confondues, il répond sans indiquer un ordre : « Merckx, pour le palmarès ; Hinault, pour le palmarès ; Anquetil, pour le personnage ». Et de poursuivre : « Il faudrait peut-être imaginer un podium avec quatre places : Armstrong me semble en effet bien parti pour gagner un sixième Tour… » Les trois mousquetaires aussi étaient quatre, et d’Artagnan, sur sa monture en carbone, pourrait avoir l’accent texan…

C’est par le nom que je voudrais commencer : le plus beau nom du peloton et du dictionnaire des patronymes de France. Dans Poulidor, il y a puits, poulie, et Viens poupoule, le tube de Félix Mayol que les Français en marcel fredonnaient en se rasant dans la cuisine devant un miroir suspendu à la crémone de la fenêtre. Il y a de l’or dans Poulidor, l’or d’un maillot que Raymond jamais ne porta. Mais Raymond n’avait pas besoin d’être en jaune pour être reconnu et ovationné. Aucun coureur n’aura été pareillement applaudi. En 1974, des types pleuraient de joie dans le Pla d’Adet, après qu’il eut démarré dans le premier virage, laissant sur place Eddy Merckx et tout le gratin des pentes. Je les entends encore , ces types, agglutinés autour d’un transistor, répéter, les yeux pleins de larmes : « J’en chiale, putain, j’en chiale ! » Mon père chialait : ce démarrage, il l’attendait depuis 1964, depuis l’envol de Raymond dans le col du Portillon. « Le Portillon, cela reste un de mes plus grands exploits sur le Tour », se souvient Poulidor. Il se souvient que Federico Bahamontes, « l’aigle de Tolède » n’avait pu, ce jour-là, tenir sa roue ! Il se souvient que Pierre Chany, dans L’Equipe, avait jugé ce démarrage digne de ceux de Charly Gaul, « l’Ange de la montagne ». Aujourd’hui, Pierre Chany parlerait d’un démarrage digne de Pantani.

Il aurait dû démarrer plus souvent, Raymond ? Et pourquoi donc ! Qu’il fût derrière, qu’il fût devant, nous l’applaudissions tout autant, et s’il n’a pas décroché le maillot jaune, c’est aussi à cause de nous. Nous aurions dû faire la grève des bravos, lui tourner le dos, en 1964 et 1974. Vexé, il aurait attaqué tous les jours, et Anquetil, comme Merckx, auraient fait du bec de selle, « astiqué les rivets » comme on disait du temps d’André Leducq. Oui, oui, Anquetil, Merckx, la selle dans le cul, à la poursuite d’un Raymond survolté, la casquette sur la tête, la visière parfaitement relevée. « Le Tour 64 et le Tour 74, ce sont les deux Tours que j’aimerais recourir parce que j’ai failli les gagner » Oui, il aurait pu les gagner, et en 1974, il avait…38 balais. Du jamais vu au pays des Géants, et les Belges qui, de Merckx à De Vlaeminck en passant par Johann Museuw ont donné au vélo tant de champions, ont décerné à Poulidor la médaille du roi Léopold.

Un palmarès, des exploits, des médailles, un nom que les Français aiment prononcer mais qui ne figure pas dans Le petit Larousse : un scandale auquel il doit être mis fin. Chez Larousse, ils sont débordés, croulent sous les noms propres, les noms communs et les mots en rose. C’est pourquoi, j’ai rédigé la notice « Poulidor » qu’il n’ont plus qu’à taper avant de l’envoyer chez l’imprimeur :

Poulidor (Raymond), Masbaraud-Mérignat, Creuse, 1936, champion cycliste au palmarès copieux, à la longévité époustouflante qui donna aux Français beaucoup de joie et à Jacques Anquetil du fil à retordre.poulidor

Il faut une sacrée santé pour donner du fil à retordre à Jacques Anquetil, le faire souffrir, et se payer le luxe de le battre sur son terrain favori: le contre-la-montre. La santé, il l’a Raymond qui fut paysan avant d’être champion. Raymond, c’est un gamin de France passé directement des manchons d’une charrue au guidon d’un vélo. Il s’en souvient, Raymond, de la terre, des saisons et des deux vaches : «… Ce que je préférais, c’est labourer, avec la « Rouzeaud » et la « Cailla »… ». Et à qui pensait-il Raymond en ouvrant le sillon dans la fraîcheur du matin et profitant de celle du soir pour rouler sur son Alcyon ? « Je pensais à Bartali. Mon idole, c’était Bartali ! Ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais rien ! » Il lui ressemble, Raymond, à Bartali. Comme lui, il a grimpé et…duré ! Il y a du Bartali chez Raymond, et les supporters italiens dont on connaît le chauvinisme le savaient bien qui rêvaient de voir sortir du peloton un « Poulidor italien ». Peut-on imaginer plus bel hommage ?

Raymond Poulidor qui, aujourd’hui, vend des vélo Poulidor fabriqués par Mercier, marque à laquelle il est fidèle depuis 1960 attend le départ du Tour. A-t-il un pronostic ? Non ! A-t-il une préférence ? Est-il fan d’Armstrong, l’est-il d’Ullrich ? « Ils ont un point commun : le panache ! Armstrong, c’est la tête et les jambes, un champion qui ne laisse rien au hasard, professionnel à 200%…Ce qui m’impressionne chez Ullrich, c’est le potentiel extraordinaire, phénoménal de cet athlète. Voilà quelqu’un qui a déjà gagné le Tour, qui se présente au départ de la course la plus dure avec une préparation imparfaite, un entraînement insuffisant, deux à trois kilos en trop, et se classe second. Entre ces deux-là, je ne choisis pas »

Le maillot Mercier qu’il porta durant sa carrière a disparu du peloton. Quel maillot, Poulidor aimerait-il porté s’il avait quarante d’ans de moins ? « Le maillot La Française des jeux. C’est le plus joli, celui qui se reconnaît au premier coup d’œil, un maillot qui n’est pas dévoré par la publicité ». Ajoutons un maillot très « La française », avec du bleu, du blanc, du rouge, un maillot orné d’un trèfle à quatre feuilles. Un maillot qui porterait chance à celui que la malchance trop souvent prit dans son collimateur…

Raymond Poulidor, qui a 74 ans, a quitté le peloton pour la caravane. Il suit Lance Armstrong et Jan Ullrich dans une voiture marquée « Raymond Poulidor ». Qu’elle s’arrête sur le bas-côté de la route, et c’est l’attroupement !. Et de qui Poulidor parle-t-il avec ceux qui lui demandent un autographe. De Jacques Anquetil, « son ami » qu’il battait régulièrement au… poker : « Je vois tout de suite quand il bluffe ou qu’il a du jeu. Je ramasse son fric sans problème »

Cher Raymond, si le dimanche 12 juillet 1964, sur les pentes du Puy de Dôme, vous aviez eu autant de flair, senti combien, ce jour-là, Jacques Anquetil « bluffait » qui, à bout de forces, mettait sa roue devant la vôtre pour vous décourager de démarrer, la face du Tour en eût été changée.

Christian Laborde, été 2004