La montagne ne me quitte pas, me suit de Pau jusqu’à Biarritz où ses derniers quintaux de granit se cassent la gueule dans l’océan, comme un grand Lego. A Biarritz, la lumière est si pure, si native que le rocher de la Vierge, unique rescapé d’une dégringolade vieille de milliers de lunes, semble sortir de l’eau à l’instant où on le regarde. Ce rocher est dit de la Vierge car, en son sommet, la dame blanche et bleue veille sur nous. Ce rocher est dit de la Vierge car l’on s’attend à voir surgir des eaux qui le bousculent une de ces naïades qui se disputaient l’objectif de Jean-Loup Sieff. Ce rocher est dit de la Vierge car, sans tache, sans faute aucune ce paysage né des amours écumantes de la montagne et de l’océan. Biarritz : un berlingot d’Eden gonflant la joue de la vieille Europe.
L’océan est, à Biarritz, un taureau de gouttes, et dans sa nuque, le soleil, la pluie et le vent, sont autant de banderilles, d’où ses charges répétées, ses olé bleus, ses coups de cornes permanents. Il est, ici, sans cesse démonté, secoué comme l’écharpe, les tifs et le manteau noir de Raymond Devos en photo sur la couverture des 40èmes délirants, son rocambolesque récit…L’océan à Biarritz est en colère. C’est pourquoi l’on a construit le port de pêche plus loin, à Saint-Jean de Luz par exemple. C’est pourquoi l’on ne verra jamais à Biarritz un des ces pédalos bedonnants qui se disputent le littoral méditerranéen.
Au
commencement, un peuple très ancien, le peuple basque, à cheval sur les
Pyrénées, les pieds dans l’océan. Ce peuple a fondé Biarritz pour que l’océan
qu’inlassablement il contemple ait lui aussi quelque chose à contempler.
Que voient les vagues à Biarritz quand elles regardent devant elles ? Elles
voient, l’hiver, 30 000 personnes qui marchent et sont vêtues, soit d’une veste
Boss, soit d’une combinaison de surf. Les premières, un attaché-case à la main,
un portable collé à l’oreille, se rendent à un congrès, au Bellevue. Les
secondes, une planche sous le bras, courent vers la lèvre bleue qui mord le
sable.
Parlons des secondes ! Elles sont là depuis les années cinquante, depuis Jacky Rott, le « tonton surfeur » dont elles s’efforcent d’imiter les prouesses. En 1952, Jacky Rott découvre, aux actualités Pathé, un Hawaïïen qui se joue des vagues, danse avec elles, juché sur une planche. Jacky Rott en fabrique une aussitôt, la couvre de laque, l’essaie à Anglet, puis à Ilbarritz : la vague le rejette, on rit de lui. 7 ans plus tard, la vague est à lui, à Biarritz, grâce à Hollywood, au scénariste Peter Viertel, qui abandonne sur la plage basque une planche dont Jacky s’empare et dont il exécute une copie. Pour la première fois, il surfe. Jacky Rott devient champion de France de surf en 1961 et côtoie, en 1962, au Pérou, lors des championnats du monde, les Hawaïïens, les Californiens et les Australiens. Tous le suivront à Biarritz. Les Californiens ont été initiés par les Hawaïïens, et les Britanniques des Cornouailles par les Australiens. Le surf, à Biarritz, est l’enfant de quelques hommes – Jacky Rott, Jo Moraïz, Georges Hennebutte…- regardant la vague, construisant de leurs mains une planche pour danser avec l’océan. Il y a, à Biarritz, des compétitions de surf, comme l’ Orange Biarritz surf festival. Il y a surtout des jeunes biarrots qui apprennent, avec Christophe Moraïz, le fils de Jo Moraïz, à jouer avec la vague. Rien de touristique, de saisonnier, mais le mariage, en terre basque, de l’Atlantique et de toutes les mers, comme en témoigne l’Ho’Okupu, cérémonie de l’échange des eaux. Chaque surfeur, avant d’affronter la vague, verse dans le bol que lui tend le maître de cérémonie, l’eau de mer de son pays. Et toutes ces eaux mêlées se mêlent à celle de l’océan. Et les mots hawaïïens aux mots pyrénéens !
30 000 Biarrotes et Biarrots ai-je dit, moult surfeurs et autant de flâneurs et congressistes qui regardent l’océan à travers les baies vitrées de la Rotonde du Bellevue, le Casino construit en 1858 et rénové par Jean-Michel Wilmotte en 1999. Wilmotte a respecté ce qu’il nomme « l’esprit des lieux », restaurant les colonnes en marbre et les pilastres, et fait de la lumière l’hôte permanent du Bellevue.
30
000 biarrots en hiver et 150 000 en été. L’été bat toujours son plein, mais,
depuis peu, l’hiver qui à Biarritz n’a jamais été rude, n’existe plus. En
effet, chaque jeudi de novembre, de janvier ou d’avril, la population passe de
30 000 à 50 000. Fini les hôtels fermés, « les volets roulants tous descendus »
comme dans Hors-saison, la chanson de Francis Cabrel. Il n’y a pas, à Biarritz,
d’ « herbe ancienne dans les bacs à fleurs » Tous les jeudis, des Toulousains,
des Madrilènes, des Bordelais et des Parisiens rejoignent à Biarritz des
résidences qui ne sont plus tout à fait secondaires, et dont les volets sont
basques, c’est à dire rouges ou verts.
Les Biarrots sont hôteliers, rugbymen, kinésithérapeutes, notaires, commandants
en retraire, garçons de café, avocats, maîtres nageurs, et fans de rock basque.
A Biarritz, on écoute le rock festif de Sustraïa, le hard rock de Sutagar, le
rock radical de Fermin Muguruza, artiste qui se produit également au Japon ou
aux USA avec Eminem.
La musique est vivante à Biarritz : cent albums, parmi lesquels Champs du
possible de Bernard Lavilliers, ont été enregistrés aux studios Laguna créés,
il y a 8 ans, par Xabi Pery.
Au bar Le Royalty dont la façade s’orne de motifs de céramique signés Edouard Cazaux, les Biarrots parlent de Biarritz, de son nom, de l’origine controversée de son nom. Pour les uns, Biarritz est un mot gascon – du verbe véder, voir -, et signifierait « l’endroit d’où l’on voit ». Pour les autres, Biarritz est un substantif basque, Miarritze, et voudrait dire « langue de rochers ». Querelles d’experts, savantes impasses ! On reconnaîtra, dans « Bia ! », le cri des mouettes chères à Eric Cantona, et dans « Ritz », le nom d’un palace qui aurait eu sa place dans le patchwork architectural biarrot, entre l’Hôtel du Palais construit par Edouard Niemans et les appareillages de pierre de la villa Martine, avenue de l’Impératrice.
Biarritz : un nom éolien, basco-chicos. La langue basque – l’euskara -, on peut l’entendre chanter par les marmottes et les marmots d’ Oha Koa, la crèche bascophone, parler par les élèves de maternelle ou de CM2 d’ Itsas Argi, l’ikastola de Biarritz. A l’ikastola, on parle basque en classe, à la cantine et dans la cours de récréation. Au pays de la vague, les maîtres d’école, formés par l’Education nationale, ont choisit le « système immersif »…
Que
font les Biarrots à Biarritz ? Ils marchent, font du sport, le tour du monde,
dansent et, face à l’océan, se rincent l’œil.
L’écrivain Anthony Palou dit de la marche qu’elle n’est pas un sport, a
fortiori une lutte, mais « un acte poétique et gratuit ». A Biarritz, l’on se
donne rendez-vous pour un dîner, également pour une promenade le long de
l’océan, parmi les hortensias que Roland Barthes nomme « le chiendent du Pays Basque
», et les tamaris centenaires qui résistent aux tempêtes les plus violentes.
Sportifs, les Biarrots ont souvent une pala à la main : pas de quartier sans
son fronton ! Pas de Biarrot sans pala, sans paleta, sans chistera, sans
pelote, cette bille de buis entourée de latex, de fils de laine et de peau de
chèvre qui file à plus de 300 km/h. La balle la plus rapide du monde…
Sportifs,
les Biarrots vivent dans le bleu et le vert. Le bleu de l’océan, du ciel, le
bleu de la Villa Bleue, 4 rue Loustau, et le vert de la pelouse du stade
Aguilera et des greens. Sur la pelouse d’Aguilera, les champions de rugby se
prénomment volontiers Serge. Serge, comme hier Blanco, un des arrière les plus
élégants du XV de France ! Serge, comme aujourd’hui Betsen, infatigable n°6,
permanent plaqueur de la bidoche anglaise durant le Tournoi des Six Nations.
Les Biarrots, quand ils n’encouragent pas Betsen et les siens, jouent au golf,
sur le plateau du Phare depuis 1888. Un golf créé, comme celui de Pau, par les
Anglais…
Il est possible à Biarritz de faire le tour du monde entre la villa Etche
Hondia, avenue de la Reine Victoria et la place du Port Vieux. Les Basques,
peuple aux racines d’océan, ont débarqué dans tous les ports, remonté tous les
fleuves, jardiné la Californie, séjourné à Buenos Aires, bâti des frontons dans
la pampa, ouvert des hôtels dans l’Oregon, fait résonner partout leurs chants.
De retour à Biarritz, ils ont ramené, dans leurs bagages, une Amérique qui,
chaque année, au mois d’octobre, fait son cinéma. C’est la « Cita », le
Festival de Biarritz des cinémas et des cultures d’Amérique latine. La « Cita
», c’est le 7eme art mais aussi la peinture, la sculpture contemporaines, et
c’est dans l’espace muséal du Bellevue que sont exposés, face à l’océan, les chefs
d’œuvres du Musée des Beaux Arts de Caracas. Caracas, mais aussi New-York,
Madrid, Paris, Barcelone…Dans quelques jours, le Bellevue accueille Picasso,
Botero, Miro, Christo, Camille Claudel, Wharol, César, Kern and C°…
Les Basques ont toujours dansé et l’on ne s’étonnera pas de les voir passer à Biarritz des espadrilles aux Repetto, redécouvrir la richesse neuve des danses populaires, et applaudir les recherches et les trouvailles de la chorégraphie contemporaine. Thierry Malandain, directeur artistique du Centre chorégraphique national Biarritz Ballet, accueille sur les scènes municipales le catalan Luis Ayet, danseur chez Bill T. Jones, Benjamin Millepied, soliste au New-York City Ballet, ou Hong Sung-Yop, un des chorégraphes coréens les plus modernes. Claude Pietragalla a dansé à Biarritz, ajoutant à la vague bleue une vague brune. Sans vouloir froisser les vedettes de cinéma qui fréquentent Thalassa Biarritz, le centre de thalassothérapie créé par Louison Bobet, trois fois vainqueur de la grande boucle, la star, ici, c’est l’océan. De cette star, capricieuse et bleue, les Biarrots voulaient que le show soit permanent. C’est pourquoi, Didier Borotra, maire de Biarritz, a fait appel à Pierre Bideau, concepteur lumière.
Pierre Bideau, qui a « éclairé » la Tour Eiffel, l’Exposition universelle de Séville, des châteaux de la Loire et celui de Waddesdon, éclaire à Biarritz, la vague, la roche, l’océan, ce que Victor Hugo avait vu : « une grève douce et unie au milieu d’un labyrinthe inextricable de rochers, de chambres, d’arcades, de grottes et de cavernes, étrange architecture jetée pêle-mêle au milieu des flots que le ciel remplit d’azur, de soleil, de lumière et d’ombre, la mer d’écume, le vent de bruit. » Une « étrange architecture » plus ancienne que celle, Art déco, de l’Hôtel Plaza, ou celle, néo-renaissance, du Château Boulard, mais qui disparaissait, le soir, avec le soleil, et ne réapparaissait, la nuit, que lorsque la lune, jaune comme un poussin, daignait surplomber Biarritz. Avec Pierre Bideau, comme dans la chanson, « la lune est là », et les Biarrots la voient, et voient la côte soulignée par un crayon lumineux. Un crayon de lune.