Christian Laborde

> Encreries > Pieds nus sur la Via Appia

Pieds nus sur la Via Appia

le 01/07/2004


abebe_bikilaPersonne, jamais, n’avait entendu parlé d’Abebe Bikila lorsque Abebe Bikila, membre de la sélection olympique éthiopienne, débarque à Rome en septembre 1960 avec, pour tout bagage, les trois consonnes et les trois voyelles qui composent ses nom et prénoms.

Les adversaires d’Abebe Bikila auraient dû se méfier : les dieux qui veillent sur nous et sont nos voisins les plus malicieux avaient mis tant de rythme, tant de tempo dans son patronyme qu’Abebe Bikila ne pouvait devenir que jazzman ou champion olympique de marathon. Vivant loin de New York et de Miles, Bikila avait choisi le marathon.

Né à Jato, à 130 bornes d’Addis Abeba, Abebe passe son enfance à courir, non contre les horloges et les écrans à la manière des otages de l’épilepsie urbaine que nous sommes tous devenus, mais derrière les bêtes à travers les montagnes et sur le chemin poussiéreux qui mène à la lointaine école où le petit berger black fait montre de capacités certaines. Le berger se marie. Il devient garde impérial. Il a vingt-deux ans et bientôt quatre enfants.

A chacun son livre, sa chanson, son poème, son image, sa rencontre, son fétiche, le conte qui le place tout à coup face à lui-même, face à son rêve. Pour Abebe c’est un maillot, un maillot vu à la télé : le maillot des athlètes éthiopiens défilant lors de la cérémonie d’ouverture des jeux Olympiques de Melbourne. Il serait un des leurs.

En Ethiopie, en 1956, le dieux des foules et de la foulée, s’appelle Wami Biratu. Il détient les records nationaux du 5000 et du 10 000m lorsqu’il prend le départ du marathon des Championnats Nationaux des Forces Armées. A ses côtés, un inconnu, un certain Bikila. Wami impose tout de suite son rythme. Pour peu de temps. Bikila est là qui le double et s’en va. Seul. Et c’est seul qu’il entre dans le stade. Il gagne son premier marathon et s’empresse de battre les records du 5000 et du 10 000m de Wami Biratu. Bikila s’envole pour Rome en survêtement. Le survêtement porte l’inscription « Ethiopie ». Abebe habite son rêve.

Aucun coureur originaire d’Afrique noire n’a gagné le marathon olympique lorsque Abébé Bikila retire son survêtement, le samedi 10 septembre à Rome. Les journalistes saluent les favoris, le Russe Popov, l’Argentin Osvaldo Suarez, et le Marocain Rhadi qui, ancien tirailleur, aurait pu choisir le maillot tricolore. Lorsqu’ils s’approchent de Bikila, ils peinent à cacher un sourire narquois : Abebe Bikila est pieds nus.

Le départ est donné à 17h45. Dès le cinquième kilomètre quatre hommes se détachent : le Belge Vandendriessche, le Marocain Rhadi, le Britannique Kelly et Abebe Bikila. Popov le favori est distancé. Il juge le train trop rapide. Ils s’essouffleront, il reviendra. Il ne reviendra pas car Rhadi, l’ancien tirailleur, accélère. Vandenddriessche cède. Kelly cède : Bikila ne cède pas. Il est léger, Bikila. Il mesure 1m75. Il ne pèse que 55 kg. Radhy accélère à plusieurs reprises pour se débarrasser de lui : en vain. Au quarantième kilomètre de course, Radhy se place derrière Bikila qui impose son train.

Pendant que, pieds nus, Abebe Bikila court, le soleil se couche sur Rome, léchant la nuque des dieux invisibles, le pare-brise des FIAT garées à l’écart de l’itinéraire. Bikila court, et cet inconnu, je l’ai vu courir bien avant que les torches brandies par des policiers disposés tous les vingt-cinq mètres le long de la via Appia ne s’allument. Je l’ai vu courir dans Hosties noires, dans tous les poèmes de Léopold Sédar Senghor aux obsèques duquel, il y a quelques lunes, ni le Président de la République, ni son Premier ministre, n’ont cru devoir se rendre. Je l’ai vu courir dans Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Je le connais, Bikila. Il fait partie de ces hommes qui « n’ ont inventé ni la poudre ni la boussole », de ces hommes « insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde », ces hommes « poreux à tous les souffles du monde ».

Bikila court. Le monde, il ne le veut pas à ses pieds mais sous ses pieds. Rome est sa pantoufle de vair. Bikila court, le tirailleur marocain juste derrière lui. Bikila attend l’Arc de Constantin. C’est à hauteur de cet arc, à l’endroit où la route s’élève un peu qu’il deviendra une flèche. Voici l’ Arc, voici la flèche. Radhi ne peut suivre. Abebe Bikila est seul maintenant. Il file, entouré de torches antiques et des cameras italiennes qui offrent au monde entier sa foulée, ses pieds nus sur la prestigieuse voie : Abebe d’Appia Bikila ! Rome crie « Eia ! », salue celui qui sait « la féminité de la lune au corps d’huile », qui franchit en vainqueur le ligne d’arrivée.

Que parlent les chronomètres, que leurs trotteuses fassent entendre leur voix ! Les chronomètres disent : 2h15’16’’. Abebe Bikila vient de battre de 8’ le record détenu par Emil Zatopek. « Eia ! », « Eia ! »

Devenu en 1960 à Rome « l’homme capable de courir du lever au coucher du soleil », Bikila remporta de nouveau, en 1964, à Tokyo, le marathon olympique. Il portait, cette année-là, des chaussures.

Le Figaro, juillet 2004

Contact