Christian Laborde

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Le rugby du dimanche

le 16/02/2012

 


J'habitais Aureilhan. D'abord, nous allions à la messe. On plantait un doigt dans le bénitier, et l'on montait à la tribune qui est, à l'église, ce que le poulailler est au théâtre. Du haut de la tribune on regardait les jolies filles communier.

A midi, papa découpait le poulet rôti dans la cuisine. On le dévorait dans la salle à manger, en régardant Discorama de Denise Glaser. puis on allait au Stado, à "l'Estado" comme disait un voisin qui, dans son enthousiasme, ne faisait qu'un seul et même mot de "allez" et de "Stado".

On y allait à pied, à Jules Soulé, par la rue de la Chartreuse. La Chartreuse est à Aureilhan ce que la rue de Vaugirard est à Paris: la rue la plus longue de la ville. Les portails devant lesquels nous passions, s'ouvraient, des gens sortaient, et se mêlaient à notre troupe qui grossissait. On occupait la largeur de la route jusqu'à l'entrée du stade. Les bagnoles, en ce temps-là, se tenaient à carreau. Les rois de la piste, c'était nous.

On ne passait pas aux guichets, à Jules Soulé. On escaladait le mur d'enceinte derrière les Populaires, on sautait dans l'herbe, et on s'accoudait aux barrières. Arrivés tôt, on allait les voir s'échauffer sur le petit terrain, derrière les poteaux. C'est sûr ce terrain que Robert Mata, N° 9, m'avait signé un autographe.

La ligne de touche étant à un mètre à peine des barrières, on les voyait de près. Des spectateurs leurs parlaient pendant le match. Un jour où il faisait un froid de  gueux, un supporter avait demandé au pilier André Lahaille s'il ne caillait pas trop. La bouche pleine de buée, Lahaille l'avait aussitôt rassuré: il portait, non pas un, mais deux maillots. Chaud, Dédé, chaud!

Sur cette pelouse sacrée défilait le gratin du rugby. J'ai vu jouer Pipiou Dupuy, Norbert Dargelès, Jean Sillières, Philippe Dintrans. Et les "visiteurs" n'étaient pas des manches: Michel Crauste, Jean Gachassin, André et Guy Boniface. Désireux de  briller, certains disent: j'ai vu la muraille de Chine, les neiges de Kilimandjaro. Moi, je dis: j'ai vu à Jules Soulé jouer les Boniface. Et, à l'aube, à l'heure où j'ai rendez-vous avec les mots, je me répète: écris comme jouaient les Boniface.

Certains dimanche, à Jules Soulé, nous quittions les barrières pour nous glisser, durant le match, sous les Populaires. On levait les yeux, et l'on avait une vue imprenable sur la culotte des jolies filles que nous avions vu communier à l'église.


Pipiou Dupuy s'apprête à faire la passe

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