Christian Laborde

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Pour Lance Armstrong

le 21/03/2013

Percolateur


  Dans ma chronique "Percolateur", parue le samedi 26 janvier 2012  dans La Nouvelle République des Pyrénées, journal le plus lu par les ours, j'ai pris  la défense de Lance Armstrong

 

 

            Les donneurs de leçon s’en sont donné à cœur joie. Ils se sont indignés, ont jacassé, bavé tout leur saoul. Maintenant ils se taisent, soufflent, récupèrent. Ils trouveront bientôt une autre  raison de brailler, de protester, de s’offusquer, de se faire mousser. Pour l’instant,  ils sont cois. Alors c’est moi qui vais parler un peu, comme j’ai pu le faire, vendredi 11 janvier, sur Europe 1, dans le journal de Nicolas Poincaré…

 

            Moi aussi, j’ai écouté Lance répondre aux questions d’Ophra Winfrey. Cheveux très courts, joues creuses, il avait ce  visage affûté qu’on lui connaît, le visage de ce  vainqueur du Tour que je retrouvais, à Pau, lors de l’étape de repos, à l’hôtel Villa Navarre où il s’installait avec son équipe. Et toujours ce regard d’acier où se lit une détermination incroyable : l’œil de Luz-Ardiden.

 

            Avant de  s’intéresser aux aveux de Lance, attardons-nous un instant sur ce qui s’est passé depuis qu’il a remporté, en 1999,  son premier Tour.  A quoi avons-nous assisté ?  A une traque permanente, irrationnelle, à une chasse à l’homme qui n’aura  scandalisé personne, chacun hurlant, du fond de son canapé : Armstrong go home ! Nous aurons, dans une hystérie collective, chargé Lance Armstrong de tous nos péchés. Oui, de tous nos péchés car le dopage existe dans le monde du sport, dans le monde du travail, dans celui des affaires, chez les traders. Pour que toutes nos fautes, nos très grandes fautes  soient effacées, il fallait  que Lance Armstrong monte sur l’échafaud. C’est fait. Et  que personne ne se lamente sur son sort, car, comme l’a déclaré le Grand Inquisiteur, Novak Djokovic,  champion de tennis qui marche à l’eau minérale, Armstrong était «  une honte pour le sport ».

            Lance Armstrong a donc reconnu s’être dopé, comme l’avaient reconnu, avant lui, Jacques Anquetil et Fausto Coppi. Qui oserait affirmer que Jacques Anquetil, décoré par le Général De Gaulle, et Fausto Coppi, adulé par toute l’Italie, ne sont pas de grands champions ? Si les trois ont « triché » comme disent les petits procureurs qui pullulent, pourquoi tresser des lauriers à deux d’entre eux et maudire le troisième ? Le « dopage » d’Armstrong serait-il différent de celui d’Anquetil et Coppi ? Nullement. Le dopage chimique d’hier (amphétamines) n’ a fabriqué ni Anquetil ni Coppi, pas plus que le dopage biologique d’aujourd’hui ( EPO) n’a fabriqué Armstrong : tous trois sont naturellement au-dessus du lot, hors-normes. Physiquement et  moralement. Tous trois sont des monstres  d’énergie et de volonté. Et Lance aura fait montre d’une volonté extraordinaire pour vaincre le Tourmalet après avoir vaincu le cancer. Et cette victoire contre la maladie – victoire qui aura suscité l’espoir chez tant de malades -  a été, au moment de la mise à mort, passée sous silence. Rien n’était bon chez Armstrong, tout devait être jeté.  Anquetil, Coppi et Armstrong  ne se sont pas dopés pour devenir des champions. C’est parce qu’ils sont des champions qu’ils ont  rencontré le   dopage. Foot, vélo, F1, golf, NBA, rugby : tous les athlètes de haut niveau se dopent, sauf bien sûr Novak Djokovic qui dispute Roland Garros ou Wimbledon, tantôt en buvant du Fanta orange, tantôt du Fanta citron. Et l’inoubliable Marco Pantani, lui, est mort d’overdose, comme Janis Joplin. Ces monstres mettent eux-mêmes le feu à leur propre corps : pourquoi les faire monter sur le bûcher ?  Coppi ne se prénomme pas Jésus mais Fausto. Ces personnages ne sont pas purs, ne sont pas des parangons de vertu : ils ont une part d’ombre. Mais il est injuste de les réduire à leur part d’ombre. Ils ne  sont pas des exemples à suivre, juste des héros, c'est-à-dire des personnages qui nous aident à supporter notre humaine condition. Nous subissons, chaque jour, la cruauté des horloges qui nous rappellent que nous allons mourir. Chaque fois que Coppi, Anquetil ou Armstrong écrasent un chrono, les horloges ont moins d’arrogance. Et nous nous sentons mieux. Et nous sommes joyeux. Et la bière que nous buvons en commentant leurs exploits a un goût délicieux. Nous oublions la mort, la mort nous oublie : merci Coppi, merci Anquetil, merci Armstrong.

 

 

 

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