Christian Laborde

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La corde à linge

le 10/07/2010

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"L’attrapera-t-on un jour, ce criminel, ce maniaque dont les actes révoltent les gens de Millac, quelque part dans les Sud-Ouest ?
Léonard Louna, celui par qui le scandale arrive, est un habitant du village. Il vit seul, estimé de tous, dans un ancien presbytère où trône la vieille machine Singer de sa mère. Un paroissien bien tranquille, amateur de poésie et de courses cyclistes ? Pas tout à fait."

C’est une question de culture, comme on dit. Aux uns, les foules de Lourdes évoquent l’ouvrage homonyme de Huysmans. Aux autres, elles réveillent la rumeur des passages du Tour de France, dont Christian Laborde fit naguère une émouvante anthologie dans « Pyrène et les vélos ». A chacun sa religion. Contrairement à une idée répandue, Dieu n’a pas inventé les Pyrénées pour séparer la France de l’Espagne (billevesée), ni les croyants des impies par leurs aptitudes comparées à l’élévation (sornette et baliverne), mais pour distinguer au premier coup d’œil le grimpeur du non-grimpeur.

Christian Laborde, né en 1955 (troisième victoire de Louison Bobet dans la Grande Boucle) au pied du Tourmalet, à seule fin de n’en pas perdre une goutte de sueur, est le Huysmans de cette mystique-là. Le champion cycliste Luis Ocana lui est un jour apparu dans le col de Menté, un peu comme la vierge est apparue à Bernadette Soubirous. Depuis, il n’a plus cessé de vénérer la « petite reine ». Chroniqueur inspiré de la chose vélocipédique, capable de visions grandioses et de tourments à la hauteur, chantre lyrique du très pur Charly Gaul ( « L’Ange qui aimait la pluie »), biographe personnel de Miguel Indurain ( « Le Roi Miguel »), dont il a rapporté les glorieux combats avec la précision et l’enthousiasme de Joinville narrant les campagnes de Saint-Louis, Christian Laborde est aussi, pour son compte intime, un poète, un pamphlétaire et un romancier de grand talent.

On en veut pour preuve son nouveau et très allègre récit, « La Corde à linge », dont le héros est bien entendu un cycliste. Non pas un pédaleur suburbain en tenue de salarié, mais un vrai croisé du boyau, en cuissard à bretelles et maillot manches courtes. Il ne manquerait plus qu’il en aille autrement ! Léonard Louna est même un membre très caractéristique de cette aimable chevalerie. Il porte haut et loin les couleurs du club cyclotouriste de Millac et sillonne le pays sur la plus belle machine imaginée par l’homme, le guidon emmailloté d’un ruban aussi blanc que ses socquettes. Installé dans un presbytère avec pour seules compagnes sa chère bicyclette et la vieille Singer à pédale de sa maman disparue, c’est aussi un lecteur avisé de Scutenaire, Reverdy, Malaparte et Jacques Perret, en même temps que le collaborateur éminent de « l’Echo de Perlejac ».

Tout irait pour le mieux si Léonard Louna n’était affligé d’une coupable faiblesse. Amoureux en secret de la belle demoiselle Judith, la fille du notaire, dont la maison orne le flanc d’une colline où il vient parfaire ses entraînements à l’escalade, Léonard ne peut s’empêcher d’arracher en passant, aux pinces qui les exposent sur la corde à linge, les petites culottes d’icelle. D’ailleurs, cette étrange passion s’étoffe, si l’on ose dire : Léonard est le rôdeur des buanderies et des étendoirs par qui le scandale va arriver. Mais qui pourrait soupçonner ce paroissien tranquille en son presbytère, occupé de poésie et de courses cyclistes ?

On voit par là que le diable n’est jamais loin du bénitier, ni l’enfer du pénitent, et que Christian Laborde sait changer de braquet quand il faut. Inspirée d’un authentique fait divers et bercée d’un vent coquin, sa « Corde à linge » est un petit chef-d’œuvre d’élégie chatoyante et drôle.

Jean-Louis Ezine in Le Nouvel Observateur

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