Christian Laborde

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Fusées de comptoir

le 01/10/2003


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Arnaud Le Guern : Octobre 2003, Soror, ton 7ème roman, vient de sortir. Quel est ton état d’esprit ?

Christian Laborde : - Je suis à la fois épuisé et heureux. Je n’ai plus de force, le rideau se referme. Je rejoins ma loge et j’ entends quelques voix me chuchoter que Soror est un bon concert de mots. Voilà. Tout est bien….

A. L. G. : Soror, ne serait-ce pas la confession d’un enfant des décombres de Gargantaur, ton précédent roman ?

C. L. : Les confessions d’un enfant bourré de tranquillisants, chargé à mort qui tente d’échapper aux décombres, à la « zone de libre échange et de gaie répression ». Soror c’est le roman d’une fuite. S’enfuir pour ne pas se perdre de vue.

A. L. G. : Dans Soror, il y a Isaco, la tanière, et Azétaf, symbole du réel le plus laid. Entre les deux, c’est une lutte à mort ?

C. L. : Isaco, la tanière, la maison familiale. Après la fuite, les retrouvailles avec des fantômes, avec les hêtres, avec la pluie. J’aime les hêtres : je suis un homme de lettres, de l’être, de l’âtre, des hêtres…. Une fuite, dis-je, l’écrivain parvient à s’enfuir, mais la régnante saloperie vient frapper aux portes de sa tanière : c’est l’explosion du complexe d’Azétaf ! Pas besoin de faire un dessin : Azétaf, c’est aussi AZF, les ponts roses de la ville rose qui morflent en plein jour. J’écrivais Soror quand l’explosion s’est produite, et elle a pris sa place dans le texte. AZF, Azétaf c’est la beauté qui en prend plein la tête. C’est une lutte à mort, oui, contre la barbarie moderne, contre un monde qui détruit les paysages, exclut de plus en plus de gens, un monde dans lequel nous sommes quelques uns à refuser d’entrer. Une lutte à mort, oui…

A. L. G. : Et la pluie, cette beauté que tu dessines… On dirait le chœur des tragédies antiques ?C. L. : La pluie, je l’aime tellement, la pluie. Elle était déjà dans L’Os de Dionysos, elle est toujours là, entêtante, ensorcellante. Elle me donne le tempo. Les gouttes de pluie sont un saxophone entre mes doigts. Tu prends Soror, tu le loges dans ton lecteur

CD, tu écoutes et tu entends la pluie, des pleurs et des mots d’amour.

A. L. G. : Maud, le personnage de la sœur, la mère morte… Comment ces héroïnes prennent-elles place dans ton univers ?

C. L. : C’est toujours la « femme aux yeux de niveau d’eau pour boire en prison » dont parle Breton, dont parlaient avant lui les grands troubadours occitans. Il y a la saloperie et il y a la femme. J’ouvre le feu sur la première au nom de la seconde. Et la seconde, je la célèbre ! Comment prend-elle place dans mon univers ? Je l’ignore. Elle débarque dès que j’écris, elle apparaît et j’appareille !

A. L. G. : Parle-nous de la « Zone de libre échange et de gaie répression »… C’est quoi ? Ca vient d’où ?

C. L. : C’est la planète aux mains des marchands, le monde qui nous entoure et nous tue, le « troisième totalitarisme. » Pas de camps, pas de miradors, mais partout des parkings, des caddies, des parcmètres et des parcs d’attractions. Citons Bernanos : « On ne comprend rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute forme de vie intérieure. »

A. L. G. : Dans cette zone, quelles sont les armes de Christian Laborde, poète, romancier, pamphlétaire ?

C. L. : La lutte armée ? Non, je suis trop maladroit, myope comme une taupe, je n’y connais rien en détonateur, je risquerais de me faire sauter moi-même…Mais côté chant, je suis armé jusqu’aux dents! Chanter, célébrer, c’est résister à l’heure de la désacralisation planétaire. Ecouter son propre chant, c’est résister, refuser le divertissement collectif et balisé. Ecrire, c’est être un aventurier authentique à l’heure de l’intégrisme et du tourisme intégral.

A. L. G. : Tu es plus que jamais un écrivain enragé. N’est-ce pas de plus en plus difficile de rendre coups pour coups ?

C. L. : C’est de plus en plus dur, mais je me dope, je me charge, j’essaie tous les produits et, quand je suis épuisé ou que j’ai envie de me flinguer, j’écoute une chanson de Christophe, et je repars…

A. L. G. : Je repense à Maud, cette rescapée, je revois son apparition à bicyclette. L’image qui se superpose, c’est celle de Christine Aron, sa dernière ligne droite sur un 4 * 100 mètres… LA foulée d’Aron, ou celle d’Hicham El Guerroudj, c’est ça la grâce ?C. L. : - Maud, c’est Maud, une ballerine parmi les hêtres…Maud, c’est une goutte d’eau. Que veux-tu dire d’une goutte d’eau ? Je n’ai plus de mots. Tous mes mots pour Maud sont dans Soror, dans ce roman qui change sans arrêt de rythme. A. L. G. : Passionné de sport, quels sont aujourd’hui les héros qui t’enchantent, sur lesquels tu poserais tes mots ?

C. L. : - Je ne suis pas passionné par le sport, je suis passionné par l’épopée : le Tour de France, Paris-Roubaix. Le héros aujourd’hui c’est Lance Armstrong !

A. L. G. : Passons du coq à l’âne : La France a peur, la France s’en va, la France décline, la France bobo… On entend tout ! Elle a vraiment du plomb dans l’aile, la France ?

C. L. : - La France n’a plus peur ! Depuis que Sarképi monte sur les chaises pour mieux voir les putes qu’il fait aussitôt arrêter, la France n’a plus peur. Depuis que Sarképi et sa meuf Kikila sont là, la France dort tranquille. Avec Sarképi, no souci !La France tomberait ! C’est le constat de Nicolas Baverez. J’ai ouvert son livre : des chiffres, des pourcentages, des mots morts ! La France tombe-t-elle ? En tout cas, son livre me tombe des mains ! La France, je vois bien qu’elle morfle à mort, la pauvre ! Le libéralisme cher à Bavarez a rendu la vie impossible dans les villes qui sont surpeuplées et dans les campagnes qui se vident. Sans parler de la France des cités dans lesquelles vivre a toujours été impossible…La France morfle quand on voit que les livres ne sont pas écrits par des écrivains, quand on subit la dictature du « document », du « témoignage », quand on constate que la poésie est reconduite à la frontière.

Propos recueillis par Arnaud Le Guern (Octobre 2003)

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