Christian Laborde

> Encreries > Eloge du ballon à deux bouts

Eloge du ballon à deux bouts

le 07/10/2003


PASSION D'ÉCRIVAIN A l'occasion de l'ouverture vendredi de la Coupe du monde de rugby en Australie

ww

Le stade Jules-Soulé ! Il était en bois, nous entrions sans payer en escaladant le mur d'enceinte derrière les «populaires» sous lesquelles nous nous glissions. Les spectateurs étaient debout – seules les tribunes offraient des places assises ! – et nous avions une vue imprenable sous les jupes des filles et des femmes. Le rugby : une affaire d'hommes. Un stade en bois, oui, avec, attenant, un terrain sur lequel les joueurs s'entraînaient et acceptaient, comme Pipiou Dupuy ou Jean Sillières, d'interrompre leur séance d'échauffement pour signer les photos que je leur tendais.

Hier en bois, aujourd'hui en béton, en acier, les stades ne dorment jamais que d'un oeil, prêts à dévorer ceux qui, sortis de leurs entrailles, viennent fouler leur pelouse.

Sur tous les stades, de la route de Sarrouilles à Murrayfield, chez les Springboks, chez les All Blacks, je vois Philippe Dintrans ! Dintrans, talonneur, avec son maillot rouge ou blanc frappé de l'ours, emblème du Stadoceste tarbais ! Dintrans, talonneur, avec son maillot bleu frappé du coq, emblème du XV de France ! Dintrans levant les bras, bras sous lesquels les piliers viennent glisser leur tête, leur cou carré ! Dintrans ! Ecoutez, chaque lettre se prononce, ronfle, siffle : «Tras», «Tris», «Detras», «Dintrans», «Dins», «Dens», «Deguens» ! Tout ça, c'est du gascon, la langue du jazzman Bernard Lubat et des bergers de la vallée de Campan, des mots d'avant Jules César qui tous signifient «contre» et «dedans». Dintrans, c'est la mêlée, voûte de viandes vissées célébrée par Daniel Herrero : «La mêlée, c'est un monument. Tous les monuments... C'est la pyramide du soleil à Teotihuacan... Si ça te parle mieux, c'est la statue de la Liberté et la tour Eiffel dans le même emballage.» Dintrans, oui, à la fois «contre» et «dedans», percuter, percer, passer, plaquer, des verbes du premier groupe dont un avant rabelaisien, Pierre Présumey, a dressé la liste :

«Il faut bien qu'on s'aime

Pour ainsi s'entasser, s'emmêler,

Se peloter, se pelotonner, s'estirgousser,

Se tâter la viande et le poil,

Se goûter le sang, la sueur,

Se partager l'haleine, s'estifler,

S'espanler dans le tas

S'escargasser, s'estirampeler le maillot,

Les oreilles, la peau, le cuir, l'os,

S'estravirer dans la gafogne,

S'écharougner un peu partout :

Il faut bien qu'on s'aime.»

Le rugby, c'est Dintrans, c'est dedans, dans la bidoche jusqu'aux vertèbres que l'on disperse comme des osselets. Et la bidoche préférée de Dintrans et de tous ceux qui ont serré contre leur buste le fabuleux ballon, le «ballon à deux bouts» cher à Jacques Perret, c'est la bidoche anglaise. Les comptes ne seront jamais réglés, France-Angleterre ne sera jamais un match amical. Qu'on se souvienne des mots du capitaine Jean Prat encourageant ses joueurs en 1951, à Twickenham, où le XV de France remporta sa première victoire : «Ils nous ont emmerdés pendant cent ans, nous pouvons bien les emmerder pendant dix minutes.» On les emmerda, ils reculèrent, on triompha.

Dintrans, oui, dedans, bille en tête dans le bifteck camphré d'en face, comme Magne, comme Pelous, comme Christian Califano heurtant la barrière de muscles et d'os, la herse de crampons et de fronts, et libérant la balle avant de s'écrouler, balle propre, impeccable. Et Fabien Galtié la saisit. Et Fabien Galtié la donne à Michalak, à Damien Traille. A chacun son boulot, son galop, sa titanesque tâche. «Dans une équipe il y a ceux qui déménagent les pianos et ceux qui en jouent», note Pierre Danos.

Le bonheur est fait de nuages qui ralentissent dans le ciel bleu, et de champions qui ne cessent d'accélérer dans notre souvenir. A-t-on jamais couru aussi vite sur un terrain de rugby que Jean Gachassin ? Claude Nougaro compare volontiers Gachassin à une torche, et j'ai vu cette filante torche se jouer de tous les obstacles et servir deux éclairs : André et Guy Boniface. Les Boniface ! Avant de les applaudir devant un téléviseur qui mit beaucoup de temps à entrer dans notre maison, je les ai vus, route de Sarrouilles, fouler la pelouse du stade Jules-Soulé, avec sur les épaules le maillot du Stade montois, ce maillot rayé jaune et noir comme le ventre d'une abeille. Quel ballet ! Ils eussent étonné Diaghilev ! Qu'ils étaient beaux, les Boniface !

On doit la meilleure définition du rugby, non au Petit Larousse dans les colonnes duquel Michel Crauste ne figure pas – ce qui, soit dit en passant, ne semble scandaliser personne ! –, non plus aux artistes qui, d'Antoine Blondin à Louis Malle, d'Arthur Honneger à Kleber Haedens, de Pierre Mac Orlan à Françoise Sagan, s'entichèrent du XV de France, mais à Willie John McBride, international irlandais : «Trente types qui courent après un sac de vent !»

Comme McBride a raison ! Incapable de courir après le vent, de se porter à sa hauteur, nous courons après la plus capricieuse de ses parcelles, son confetti le plus imprévisible. Un sac, oui, une «bouhigue», comme on disait sur la pelouse de Jules-Soulé au temps de René Bréjassou et de Victor Audoin, qui tous les deux jouaient devant. «Bouhigue» : encore un mot gascon, d'avant Jules César, d'avant le grand élagage, le grand coup de gomme, avec son H aspiré comme la fumée d'une gitane papier maïs, signifie «vessie». Loués soient ces merveilleux joueurs qui, le samedi, à Lansdowne Road ou au Stade de France, et, le dimanche, sur des terrains de fortune que longent nos départementales, transforment cette vessie en lanterne !

* écrivain

Christian Laborde in Le Figaro, 7 octobre 2003

Contact