Christian Laborde

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Blog 2019

le 28/01/2020

Samedi 7 décembre 2019


L’haleine du moineau, la laine de l’agneau, la haine de l’homme.

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Le Préfet des Hautes-Pyrénées a  visité, à Tostat,  « la Ferme du Porc sain ». Etrange préfet que le nôtre. Tête-nue à Tostat,  il loue  les mérites du modèle familial et du circuit court. Coiffé de sa casquette à Ossun, il donne son feu vert à l’installation d’une porcherie industrielle, polluante, cruelle et  sans paysan. Etrange préfet que le nôtre…

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La vache qui rumine nous invite à méditer, et le cochon qui a la queue en tire-bouchon, à ouvrir une bouteille.  

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Je m’ennuie souvent dans un roman, jamais dans un ouvrage historique qui se lit comme un roman. Je me suis ainsi régalé en parcourant les 300 pages du « De Gaulle et les femmes » de Christine Kerdellant. L’ouvrage paraît chez Robert Laffont et coûte 20 euros. Christine Kerdellant est fascinée par De Gaulle, et cette fascination est bel et bien le coeur éclairant du livre. Eclairant, oui. Car Christine Kerdellant braque son projo de mots sur des figures féminines que nous ne connaissions pas, ou peu, ou mal. Les pages sur Jeanne De Gaulle, la mère du général,  sont extraordinaires. Jeanne, quel personnage ! Yvonne, l’épouse, est là,  femme forte elle aussi, autre chose que « Tante Yvonne ». Qui dit projo dit Bardot. Brigitte passe, Jacqueline Kennedy également.  Mais la star de ce livre, la femme la plus attachante, la plus romanesque, n’est-ce pas  la très belle et la très pieuse Elisabeth de Miribel, arrière-petite-fille du Président de la République Patrice de  Mac-Mahon, qui à Londres, en 1940, tape, sur le clavier de sa machine à écrire, les quatre pages manuscrites  de l’appel du 18 juin ? Le cœur d’Elisabeth de Miribel battait dans le clavier, De Gaulle l’entendait. La suite, Christine Kerdellant la connaît…

 

 

 

 

Samedi 4 octobre 2019

 

 

 

Au XVII siècle, Précieuses et Précieux disaient non pas « un fauteuil » mais  « les commodités de la conversation », non pas « un miroir » mais « le conseiller des grâces » Au XXI siècle, Précieuses et Précieux font un come-back d’enfer, surtout  chez Deliveroo où l’on dit non pas « esclave » mais « autoentrepreneur». L’autoentrepreneur, son sac isotherme sur le dos, pédale 40 bornes par jour, un  oeil sur l’écran de son portable qui affiche la commande suivante, ne bénéficie d’aucune protection sociale, est payé à coups de fronde. Délivrez-nous, Seigneur,  de Deliveroo !

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Selon  Jean-Louis Fournier, écrivain que nous lisons et relisons, les gens se divisent en deux catégories : ceux qui sont condamnés à la solitude, et ceux qui le sont à la multitude. Fournier, qui ne fume plus,  dont le dernier cheveu  noir s’est tiré en 2006, dont l’éditeur est mort et l’épouse partie, est condamné à la solitude. Cette condamnation – Fournier a pris perpète -, lui a inspiré « Je ne suis pas seul à être seul », livre qui paraît aux éditions Jean-Claude Lattès. On ne trouve, dans cet ouvrage qui compte 186 pages et coûte 19 euros,  ni amertume, ni ronchonnerie, ni pensée rabougrie. Les pages sont délicieusement légères. Elles ont la  légèreté de ce personnage dessiné par Jean-Michel Folon,  vêtu d’un imperméable, qui voletait, au siècle dernier, sur le thème « Lontano » d’Ennio Morricone,  dans l’indicatif de l’émission littéraire « Italiques ». Fournier n’a pas 81 balais comme le prétend Wikipédia mais l’âge du Petit Poucet. Il sème sur le papier des cailloux syllabiques qui sont à la fois des bonbons acidulés et des encoches rieuses sur l’arbre du temps. Dans son livre, Fournier, de passage à Solesmes, croque un moine :

« Le moine est seul dans sa capuche, il soliloque,  comme dans une cabine téléphonique.

A qui parle-t-il ?

A Dieu certainement. Il sait que Dieu sait tout, alors il lui pose des questions.

Est-ce qu’il y aura des frites au déjeuner ?

Dieu seul le sait. »

 

« Percolateur », La Nouvelle République des Pyrénées, 4 octobre 2019

 

 Samedi 21 septembre 2019

 

 

 

Cette rentrée littéraire me sied qui me donne des nouvelles de Pierre Chaunier, héros créé par l’écrivain  Philippe Lacoche. J’avais rencontré le très cabossé  Pierre Chaunier, « journaliste à l’ancienne », dans le précédent roman de Lacoche, « Le chemin des fugues », Prix des Hussards 2018. Et je le retrouve donc aujourd’hui  dans les 386 pages de « Mise au vert »(Ed. du Rocher). Lacoche dédie son roman à la mémoire de son père, Alfred Lacoche(1924-2018). Le père de Lacoche était cheminot. Alfred Lacoche, c’était le Nord, le rail, la France des quais brumeux, la noblesse ouvrière, les luttes. Et sachant cela, je me dis que la « mise au vert » dont il va être  question, ici, n’a rien à voir avec ces brefs séjours à la campagne que s’octroient épisodiquement  des urbains surmenés. Je subodore qu’il sera question, non de remise en forme mais de résistance,  dans ce roman qui est d’abord un roman d’amour. Dès le premier chapitre, on apprend que Chaunier dont le cœur est entaillé, n’est pas seul. Il a rencontré la Beauté, un soir de brume et de bière. Il l’appelle « L’Orangée de mars », ou « Ore ». Ore, qui comme Chaunier a bourlingué, est une réparatrice. Elle répare des bicyclettes et le cœur de Chaunier. Ils s’aiment, ils  aiment le Picon bière, et les terres, irlandaises et  brumeuses, du Vaugandy. Ne cherchez pas le Vaugandy sur la carte : il n’existe que dans les cœurs. C’est un pays dans lequel les trois lettres -  USB – désignent, non une clé, mais  un club : l’Union Sportive Beautoroise. Le Vaugandy, c’est l’enfance, la France de la « cité Roosevelt » chère à Lacoche, la France de la toile cirée, des syndicalistes et des « étangs moirés de la Haute Somme ». Ce pays de chimère, de vent et de jacqueries, Chaunier veut le sauver. « Mise au vert », avec son héros qui voit rouge et pourrait enfiler un gilet jaune, est donc un roman d’amour et de combat. Et la langue française l’emporte par KO. Lacoche : chapeau !

La NR des Pyrénées, chronique « Percolateur »

 

 

 

 

Mercredi 31 juillet 2019

 

Tours et détours de France

 

Ma passion pour le Tour de France est née dans la cuisine, à Aureilhan, Hautes-Pyrénées. Mon père est assis au bout de la table, j’ai dix ans. Papa parle. De sa bouche sortent  des bouquets de  I -Coppi, Bartali, Magni ! -, des guirlandes de A – Binda, Guerra, Trueba ! -, des cascades de O -  Aimo, Vietto, Loroño.  Ils sont ses héros. Ils deviennent les miens. Et  jamais les héros de papier, les D’Artagnan, les Comte de Monte-Cristo, les Capitaine Fracasse dont  monsieur l’instituteur écrit le nom au tableau,  ne leur arriveront  à la cheville. Il faut dire que les chevilles des héros de mon père, c’était quelque chose: de la chorégraphie. Anquetil en ligne sur son vélo Helyett, ne faisait-il pas, aux dires de papa, « valser les socquettes » ? Il y a donc ici bas, deux catégories d’hommes: ceux qui traînent les pieds, et ceux qui dansent. Mon père se passionnait pour les seconds. Il me parlait d’eux en hiver et, l’été venu, les applaudissait à tout rompre dans le col du  Tourmalet. J’étais à ses côtés. Je faisais comme lui.

On s’asseyait dans la Dauphine, on partait avant l’aube, mon père roulait jusqu’au col. Sa mission était double : trouver le lacet idéal, la pierre parfaite.  Le lacet idéal, c’est-à-dire le lacet qui nous permettrait de les voir arriver de loin, et de les suivre  des yeux jusqu’au lacet suivant. La pierre parfaite, c’est-à-dire la pierre massive, lourde qu’il calerait sous la roue de la Dauphine, car «  le frein à main, en montagne, on sait jamais, on sait jamais ». Le lacet choisi, la pierre en place, maman prenait le relais, ouvrait le coffre, dressait sur l’herbe humide la table de camping, les chaises autour. Sur la table de camping, atterrissaient le thermos de café, et celui de  soupe au vermicelle. Jamais ces pâtes à potage en forme de fils, gorgées de bouillon et de beurre, n’eurent autant de goût que dans le Tourmalet. A côté des thermos, la bonbonne de vin rouge : du Madiran, le vin du pays. Les Gascons ne boivent que du Madiran. Sur les bords de l’Adour, c’est 1515 Madiran. Les thermos, le Madiran, et tous les trucs en –on : jambon, saucisson, Jurançon. Et le gros pain acheté en passant à  Sainte-Marie de Campan. Et la limonade.

Quand nous déballions nos  victuailles,  le col était quasiment vide. A midi,  il était plein, un alignement de voitures, de tentes, de chaises pliantes,  de banderoles et de coups de soleil. J’appartiens  à cette France-là, celle qui, depuis 36 et les congés payés, passe une journée de juillet dans les cols. C’est la France de la gourde et de l’opinel, du transistor allumé sur le toit de la voiture, une France qui a le droit, ce jour-là, d’être de mauvaise foi et d’affirmer, par exemple,  que Raymond Poulidor en 1964 était  supérieur à Jacques Anquetil. Cette France-là qu’un journal du soir nommait,  il y a peu, « la plèbe des bas-côtés et des tables de camping ».

Et c’est ainsi que le 2 juillet 1963,  dans le Tourmalet, coiffé d’un chapeau que ma mère m’avait  confectionné avec un exemplaire de la Nouvelle République des Pyrénées, renseigné par mon père qui hurlait son nom, je vois passer Federico Bahamontes, le plus grand grimpeur de l’histoire du Tour avec Charly Gaul. Il est seul, sec et brun. J’ai le temps de lire, sur son buste, « Margnat-Paloma », et de remarquer, sur son visage, ses bras et ses jambes rasées, la sueur qui lui fait comme un vernis de lumière. Pendant que je l’applaudis, mon père me crie à l’oreille : « C’est l’aigle de Tolède ». C’est extraordinaire ! Je les savais des danseurs, ils sont aussi des aigles.  Des héros. Qu’est-ce qu’un héros ? Un homme qui, faisant siennes à la façon des oiseaux  les cimes inaccessibles, nous donne des ailes. Des ailes que nous avions jadis, comme le rappelle le poète Michel Leiris dans Glossaire j’y serre mes gloses : « EPAULES : pôles des ailes disparues. »  Le héros nous permet de voler et, surtout,  nous débarrasse de nos peurs. Les « horloges cruelles » peintes par Emile Verhaeren nous murmurent chaque jour que nous allons mourir. Que Laurent Fignon  fasse un temps canon lors d’un chrono, les horloges cruelles s’écrasent aussitôt.  La mort ferme sa gueule.

Le  Tourmalet, le terrible Tourmalet ! « Tourmalet » : tour maudit, en gascon. Ces pentes qu’empruntent les ours, fans eux aussi  du Tour de France, sont le territoire d’une gonzesse aux pouvoirs maléfiques que le peloton nomme « La Sorcière aux dents vertes ». C’est elle, « La Sorcière aux dents vertes » qui provoque les chutes dans le Tourmalet. C’est elle, « La Sorcière aux dents vertes », qui brise les chaînes, les fourches et les roues dans le Tourmalet. C’est elle, « La Sorcière aux dents vertes » qui vous laisse en carafe dans le Tourmalet. Le 9 juillet 1913, Eugène Christophe, dit « Le Vieux Gaulois » à cause de ses moustaches dignes de Vercingétorix, escalade le Tourmalet lors de l’étape Bayonne-Luchon, 326 km. Dans sa roue, le Belge Philippe Thys. Ils sont seuls. Le Tour va se jouer entre ces deux costauds. Christophe, régulièrement, imperceptiblement accélère le rythme de sa pédalée : Thys décroche. C’est fini pour Thys.  Christophe  franchit seul le sommet, bascule dans la descente, où l’attend, cachée derrière un rocher, « La Sorcière aux dents vertes ». Quand il passe à sa hauteur, la fourche du vélo de Christophe cède. Que faire ? Changer de machine ? Interdit par le règlement. Réparer ? Sans l’aide de personne, stipule le règlement. Où trouve-t-on des outils, du matos dans ce col où il n’y rien ni personne ? Christophe n’a d’autre choix que de charger son vélo sur son épaule et de continuer, à pied. Christophe marche, court, s’arrête, repart, continue en rêvant au marteau qui lui permettrait de réparer sa machine. Après avoir trimbalé son vélo sur son dos pendant plus de 16 bornes, Christophe arrive à Sainte-Marie de Campan, entre chez le forgeron, alimente la forge, actionne le soufflet, fait monter la flamme. Brandissant son marteau,  penché au-dessus de l’enclume,  Christophe, le Géant de la route, le héros,   devient le dieu Vulcain  et, cognant comme un dingue,  répare son vélo. La réparation dure 4 heures. Et c’est avec 4 heures de retard sur Philippe Thys,  le col d’Aspin et le col de  Peyresourde avalés, que Christophe arrive enfin à Luchon. Thys gagne l’étape et le Tour. Le Tour, Christophe ne le gagnera jamais. Il revêtira toutefois, à Grenoble, le samedi 19 juillet 1919, le premier maillot jaune de l’histoire du Tour. Et c’est vêtu de ce divin T shirt qu’il se fera enterrer. Il ne faut emporter pour ce genre de voyage que le strict nécessaire : Christophe son maillot jaune,  le professeur Choron, son fume-cigarette, Alfred Jarry, un cure-dent.

L’Aigle de Tolède, le Vieux Gaulois, Vulcain : Le Tour de France est bel et bien une épopée.  Et les Géants du Tour parlent  comme des poètes. Le tennisman qui perd le match dira volontiers qu’il « avait trop la pression ».  Le Géant du Tour ne parle jamais de la sorte. Commentant sa victoire à Pau, lors du Tour de France 1967, Raymond Mastrotto, déclare, à la façon d’un héros de Giono : « J’étais fort comme un arbre ».   Le rythme infernal imposé par Eddy Merckx l’ayant épuisé, Lucien Aimar lâche : « J’ai les rotules en os de mort ». Là, on est chez Audiard. Et puisqu’il est question d’Audiard, rappelons que Marco Pantani, dans le Galibier, maîtrisait l’art d’ « éparpiller[le peloton] par petits bouts, façon puzzle. » Plus que des champions : des héros ! Egalement des aristocrates. Je pense à René Vietto, dont mon père me parlait, dont me parlerait, à chacune de nos rencontres,  à Montmartre, Louis Nucéra.  Le 19 juillet 1947, au départ de l’étape Saint-Brieuc-Caen, René Vietto sait qu’il a perdu le Tour de France. Il se murmure aux  abords de l’hôtel d’Angleterre où l’équipe tricolore dont il est le leader est descendue, qu’il abandonnerait. Albert Baker d’Isy, Georges Briquet, Pierre Chany attendent qu’il sorte de l’ascenseur. Le voici. Albert Baker d’Isy le somme de ne pas abandonner. Et Vietto, le toisant, lui répond aussitôt: « Un Vietto n’abandonne pas : il se retire ». Ajoutons que ce 19 juillet 1947, à Saint-Brieuc, contrairement à ce que la rumeur laissait entendre, René Vietto n’a nullement envisagé d’abandonner. Vietto était contre l’abandon : « Il ne faut jamais abandonner. Si tu te casses une jambe, tu l’enveloppes avec du chatterton. Si un silex t’arrache l’œil, tu le laves et tu le remets. » Vietto, un aristocrate. Un punk aussi.

Il y a leurs mots, il y a les nôtres. Les nôtres, nous les peignons sur la route granuleuse des cols. Armés de pinceaux, de pots de peinture blanche, et d’aérosols, nous inscrivons sur le macadam les noms de nos héros – Thévenet, Contador, Nibali,   - , les encouragements : « Vas- y Poupou! » Je me souviens des Basques, supporters  de Miguel Indurain, le héros  le plus silencieux de la légende des cycles. Accompagnés par la txalaparta, instrument de percussion dont le nom veut dire « pluie intense », ils inscrivaient sur le goudron pyrénéen les noms des  communes de Navarre - Villava, Leiza, Lesaca, Orbara … –, un chapelet de noms. Un pays tout entier attendait son héros. Et ce héros, le voici ! En ligne sur son Pinarello blanc, la visière de sa casquette blanche posée sur  la monture fine  de ses lunettes noires, le buste parfaitement immobile, les cuisses montant et descendant comme des pistons luisants et huilés, Miguel Indurain passe donnant au public, à la neige, aux oiseaux, aux fontaines et   aux écrivains une leçon de style. Aucun signe d’effort, rien qui « pèse ou qui pose », une portion de vent auquel les organisateurs du Tour ont collé un dossard. Tous les drapeaux basques  baissés  se lèvent au moment où le boyau de sa roue arrive sur eux. La montagne s’ouvre, le Roi Miguel passe. Le Roi, oui. Il y a bel et bien des têtes couronnées dans le peloton. Vietto n’était-il pas Le Roi René, Roger Rivière le Roi du Vigorelli ? Sean Kelly n’est-il pas, autant que Rik Van Looy et Jan Raas, le Roi des Classiques ? Des rois, oui, dont le grand-père de Jean d’Ormesson et sa tante Gabrielle, reconnaissaient la légitimité comme l’écrit l’auteur de « Au plaisir de Dieu » :« Beaucoup plus que Deschanel, que Fallières, que Lebrun, Petit-Breton et Antonin Magne étaient les successeurs de Saint-Louis et d’Henri IV, puisqu’ils soulevaient le peuple et que le peuple les aimait. » Petit-Breton, vainqueur du Tour de France en 1907 et 1908 ! Magne, vainqueur du Tour de France en 1931, et en 1934 avec l’aide – cette année-là,  d’un prince de 20 ans, un certain René Vietto.

Nos mots peints sur la route restent. Se raillant du gel, de la pluie, du temps, des pneus agressifs des 4×4 incultes et du sportivement correct, les pentes redoutables de Luz-Ardiden   continuent de  hurler : « Go, Lance, go ! ». Lance Armstrong, son œil  glacé de squale au pays de l’ours. Quelle furie, quelle tuerie : Lance ! Je l’ai applaudi, et je l’ai défendu en des temps où les procureurs pullulent. Je me souviens, j’étais dans une salle d’embarquement à Orly. Un type se dirige vers moi. Le genre de type que l’on écoute quand il parle : Jean-Pierre Garuet, pilier de l’équipe de France de rugby, 42 sélections dans le XV tricolore, membre de l’Académie des Premières lignes, déclaré meilleur pilier du monde en 1988 et 1989, premier joueur européen invité par les All-Blacks à jouer au sein de leur propre équipe, Chevalier de la légion d’honneur. Garuet se plante devant moi, me tend la main, me fixe,  me dit : « Je voulais te remercier d’avoir défendu Armstrong. Lance Armstrong, il a fait du bien à ma mère, tu comprends. Quand elle luttait contre le cancer, à l’hôpital de Pau, pendant les chimios, elle regardait Lance Armstrong monter le Tourmalet, Hautacam et l’Alpe d’Huez. Et de voir ce gars qui attaquait et qui gagnait après avoir vaincu la même maladie qu’elle, ça lui faisait du bien à ma mère, beaucoup de bien …Elle me le disait quand j’allais la voir. Alors, merci d’avoir défendu Armstrong, merci. De plus, je déteste le lynchage. » Parole de pilier.

Il y a nos pinceaux, et il y a nos bouches. Nos bouches, c’est dingue : un festival de langues, de jacteries, de parlers, de mots très anciens, caillouteux et célestes, des mots venus d’autres continents. Le col d’Aubisque, durant le Tour, c’est la Tour de Babel. Changeant de lacet, on change d’idiome. On passe du portugais à l’anglais, de l’anglais au gascon, du gascon au flamand, du flamand au basque, du basque à l’Italien, de l’italien à l’espagnol des supporters colombiens de Nario Quintana et d’Egan Bernal. On peut même dans la montagne, durant le Tour de France, entendre parler français. Nous chantons, nous buvons, nos hurlons, notre enthousiasme est incroyable et, pour tout dire, enfantin. Durant le Tour, l’enfance que nous perdons de vue, fait un come-back d’enfer. Les Géants du Tour, par leurs exploits, dans la canicule ou le froid, sur les routes de montagnes ou dans les départementales qui traversent des villages oubliés, nous rendent notre enfance en même temps qu’ils retrouvent la leur. Je me souviens de Jan Ullrich, le 14 juillet 1997, dans le col du Tourmalet, escaladé côte Barèges. Il dicte le tempo au groupe de tête. Et, sans baisser la cadence, le voilà qui regarde, non ses rivaux qu’il fait souffrir, non les cimes des pics sublimes qui l’entourent, mais les pylônes d’acier des remonte-pentes de la station de ski. Il fixe les pylônes, longuement, tandis que dans sa roue Richard Virenque et Abraham Olano grimacent. Sans doute ces pylônes lui rappellent-ils les grues du port de Rostock de son enfance. A cet instant, dans le Tourmalet, Jan Ullrich retrouve son enfance. Un Géant qui retrouve son enfance est invincible. Jan Ullrich,cette année-là, remporte le Tour.

                Le Tour avec ses Géants, ses dieux, ses héros, son peuple et l’enfance qu’il offre, ne pouvait qu’inspirer les écrivains : Jacques Perret, Antoine Blondin en France, Curzio Malaparte,  Dino Buzzati en Italie. Les écrivains louent volontiers les exploits des  Géants du Tour et ceux des boxeurs, à l’instar de Joyce Carole Oates écrivant sur Joe Louis, et Jack Dempsey, « Le Tigre de Manassa »[1] .  Pourquoi essentiellement le vélo et la boxe ? Parce qu’ils sont les sports les plus durs. Mais quel est le plus dur des deux : la boxe ou le vélo ? Nous avons posé la question à Raymond Poulidor. Raymond a répondu : « Je dirais la boxe. Car boxer, c’est monter le Tourmalet avec un mec qui te fout son poing dans la gueule à chaque virage ». 

Christian Laborde

(Le Figaro magazine, 6 juillet 2019)

 

 



[1] Joyce Carole Oates, De la boxe, Editions Stock, 1988

 

Samedi 15 juin 2019

 

Ils quittent les villes pour les campagnes et, à peine installés, se plaignent des « bruits ». Certains d’entre eux portent plainte. Il y a peu, un couple d’agriculteurs  a été traîné devant le tribunal d’Annecy au motif que les cloches de leurs vaches troublaient la quiétude des nouveaux habitants. Rappelons qu’au siècle dernier, en 1995 très exactement, le propriétaire de Renato, un coq fier et fort en gueule,  originaire de Villefranche-du-Périgord, en Dordogne, avait écopé de 300 francs d'amende avec sursis pour « trouble au voisinage ».  Nous ignorons si la condamnation avait, à l’époque, cloué le bec à Renato. Une chose est sûre : aujourd’hui les plaintes de cet acabit   se multiplient. Dans le collimateur des locataires des gîtes ruraux par exemple : les grenouilles. Ils demandent aux maires de faire en sorte que cesse, la nuit, cet insupportable bruit. Le coassement est-il un bruit ? Nullement. Il s’agit d’un concert, la nuit, sur l’étang, des grenouilles qui font la teuf. Celles et ceux qui contestent aux grenouilles le droit de s’éclater au bord des étangs veulent imposer un monde qui leur ressemble et ne nous ne convient pas : une monde sans nouba, sans java, sans voix, sans notes de musique. Les grenouilles, la nuit, ne font pas du bruit : elles rappent.  La nuit est vivante, parcourue de murmures, de rires, de cris. La nuit n’a jamais été, surtout à la campagne,  synonyme de silence.  Aux abords des forêts et des haies, quand la lune prend possession du ciel,  une autre vie commence, des bêtes de toutes tailles se mettent à parler, à échanger, à soliloquer. Leurs paroles, leurs radotages perturbent le sommeil des humains. D’où les plaintes dont nous parlons, et les mandats d’arrêt internationaux bientôt lancés contre les grenouilles. Les gens  qui ont toujours vécu dans le voisinage de grenouilles sont, eux aussi, réveillés par leur bal, leur chahut. Mais eux, ils n’appellent jamais  les flics. Ils ont, il est vrai, inventé la sieste.

 

 

Samedi 8 juin 2019

 

Col du Soulor, depuis Ferrières. 12 km. Je monte dans le vert et le bleu, loin de la catastrophe dont nous hâtons l’avènement. Les lacets se succèdent, francs. La route est sèche et, à cette heure matinale,  gorgée d’ombre. Un régal. A quatre kilomètres du sommet,  la pente devient  moins sévère, le col s’ouvre, des zones d’herbe succèdent à la paroi rocheuse. Sur l’herbe, des vaches, libres. La cloche à leur cou sonne  et souligne, sans jamais la froisser, la présence délicieuse du silence habité. A trois kilomètres du sommet, les vaches sont sur la route. Je roule un instant parmi elles, au sein de ce peloton  placide et majestueux. Je n’ai, à cet instant,  aucune envie d’échappée.

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Le petit déj, le soleil dans la fenêtre ouverte, la radio. Il est question  d’un roman que la journaliste a aimé, dont elle parle, enjouée, avançant dans l’intrigue. Son confrère qui partage le micro avec elle, s’affole,  l’alerte, l’interrompt : surtout qu’elle n’en dise pas davantage, elle risque de « spoiler la fin » ! Spoiler la fin, c'est-à-dire la gâcher en  révélant  un détail important, une péripétie capitale à des auditeurs qui n’auront plus aucune raison de pousser la porter d’une librairie et d’acheter le livre. Spoiler. Un verbe anglais. Nous avons volontiers recours à des termes anglais, souvent par facilité, parfois par snobisme.  Que font les Québécois, eux ? Ils résistent vaillamment à l’invasion des mots anglo-saxons, et,  pour nommer ce que le monde a de nouveau, ils ont  recours au génie de la langue française : la leur. Ainsi, plutôt que d’adopter, comme nous,  le verbe spoiler, ils ont préféré créer le verbe divulgâcher dont le Larousse 2020 qui l’accueille dans ses colonnes, donne la définition suivante :  DIVULGÂCHER v.t.(de divulguer et gâcher).Québec. Révéler prématurément un élément clé de l’intrigue d’une oeuvre de fiction; spoiler.

(Chronique « Percolateur », La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Samedi 25 mai 2019

 

De nouveau, sur mon vélo. Le col de Marie-Blanque. Les deux premières bornes sont sévères: 8,5 de moyenne. Suis pas très bien, condamné tout de suite  au plus petit braquet. Dans un virage fermé, un peu en contrebas de la route, un Christ sur sa croix. Le Golgotha, c’est sûr, c’était pas du gâteau, mais Marie-Blanque, quand t’es à la ramasse,  c’est l’enfer…Et j’espère  bénéficier, moi aussi, dans les bornes qui restent, d’une résurrection.

 

 

Samedi 11 mai 2019

 

Le  nouveau recueil  de poèmes de Jérôme Leroy paraît aux Editions de la Table ronde, compte 212 pages et coûte 16 euros. IL a pour titre un vers que l’on croise à la page 169 de l’ouvrage : « Nager vers la Norvège ». Ce vers, ce chuchotement syllabique  qui fait le bonheur de l’oreille  dit l’essentiel sur l’art poétique de Leroy : un art verlainien. Leroy choisit le son, le murmure, la musique « « le frisson d’eau sur de la mousse » cher à l’auteur des « Poèmes saturniens ». Souvenirs, chaos pastel  d’écharpes au cou des jeunes filles, Leroy sème des cailloux de mots sur des chemins dont nous avions oublié l’existence et que  de nouveau nous pouvons emprunter. Chez les poètes, la nostalgie est active, créatrice. Il y a de la subversion dans la délicatesse, surtout chez Leroy. Les « progressistes » - c’est ainsi que les serviteurs du Grand marché unifié aiment à se nommer-,  s’empresseront  de travestir Leroy en barde barbu  fredonnant « c’était mieux avant ». Or Leroy qui cherche opiniâtrement,  autour de lui,  dans la ville, dans sa noirceur même, des confettis de lune et les berlingots du merveilleux, ne dit jamais « c’était mieux avant ». Il  constate simplement,  qu’avant, à la radio, il y avait la météo marine, c’est-à-dire, la poésie à 8h du matin. Dans le  poème intitulé « Dans sa R16 bleue »(un de mes préférés), il égrène, façon chapelet,  les mots de la météo marine  : « viking forties utsire/cromarty iroise shannon… ». Je me souviens de ces mots liturgiques, érotiques. Sur France Inter, ils étaient dits par Annette Pavy. Nous lisons Leroy, nous nageons vers la Norvège, heureux de ne plus passer à côté de nous-mêmes.

 

Samedi 6 avril 2019

 

 

Le Préfet n’aura vu «  en droit » aucune raison de s’opposer à l’enregistrement du projet de Fleury Mérogis des cochons à Ossun. Mais quel est donc ce « droit » qui  permet au représentant  de l’Etat, armé de son stylo et coiffé de sa casquette, de se foutre des habitants d’un village, des animaux et, finalement,  du monde ? Mais quel est donc ce « droit » qui permet au représentant de l’Etat, armé de son stylo et coiffé de sa casquette,  de s’asseoir sur le principe de précaution introduit en droit français par la loi Barnier du 2 février 1995 sur le renforcement de la protection de l’environnement ?

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La très lourde faute   du préfet est consécutive  au   port de la casquette dotée d’une visière. Si la visière lui  donne cet air martial qui impressionne les députés fragiles, les  maires frileux et les conseillers départementaux absents, elle l’empêche  de voir devant lui et, a fortiori, loin.

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La Bigorre est bel et bien le pays du haricot tarbais. Mais le roi des fayots, c’est  Christian Puyo, représentant de la FDSEA. Apprenant que le Préfet venait de donner son feu vert à l’installation du Fleury Mérogis des cochons à Ossun, il s’est écrié, dans la presse, battant des mains : « Bravo, monsieur le Préfet ! »  Si ce dernier a besoin de quelqu’un pour cirer ses pompes, qu’il téléphone à la FDSEA !

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Les chroniqueurs politiques peinent à définir le macronisme. C’est également le cas des macronistes eux-mêmes. Désireux de savoir qui ils sont,  ils ont fait un saut dans les greniers de l’ancien monde qu’ils méprisent, à la recherche d’un mot  qui les définirait  parfaitement.  Fouillant dans les malles, ils sont tombés sur un  adjectif oublié:  « progressiste ». Ils l’ont pris, l’ont fait leur. Ils  sont progressistes, eux. Progressiste : kezaco ? Voici la définition qu’en  donne Stéphane Legrand dans son « Dictionnaire du pire » : « Progressiste : partisan des maux à venir. »

 

 

 

 

Samedi 30 mars 2019

La planète étant dans un piteux état, il aurait dû se dresser et, au nom de la Nature et de la République,  brandir le carton rouge. Il a   préféré donner son feu vert.  Les préfets sont des êtres complexes.  Ils font les kékés avec leur casquette devant le monument aux morts, mais, de retour dans leur bureau,  se couchent aussitôt : - Chef, oui, chef ! »   En autorisant la construction du Fleury Mérogis des cochons à Ossun, le préfet des Hautes-Pyrénées qui a une casquette, s’est couché devant Christiane Lambert qui, elle, en a deux : celle Présidente  de la FNSEA, et celle de Ministre de l’Agriculture. Choisi et nommé par Edouard Philippe, Didier Guillaume  n’est en effet qu’un pantin : le boss, c’est Lambert. Le ministère de l’agriculture est bel et bien aux mains de la FNSEA et des brutes de  l’agrobusiness. Ils n’ont qu’un seul objectif : produire pour s’enrichir.  Produire encore, produire toujours, produire davantage et plus vite. Et  qu’importe si les terres et les rivières sont polluées,  si les bêtes souffrent le martyre dans les usines à viande, si les petits éleveurs  crèvent sur leurs fermes.  Les nappes phréatiques du plateau de Ger bousillées : il s’en tamponne, le préfet !  Ossun noyé dans la puanteur : il s’en tamponne, le préfet ! Les porcelets mutilés : il s’en tamponne, le préfet !  Quand il est arrivé, fiérot,  en Bigorre, avec sa  casquette à bordure dorée, il s’est empressé de se faire photographier et de parler dans la presse. Il aimait la montagne, le rugby, la cuisine d’ici, les paysages, il aimait ce pays. Cette Bigorre qu’il dit aimer, il décide de la défigurer en validant  un projet qui signe la mort du village d’Ossun et participe au désastre qui vient. Le préfet a trahi la Bigorre. Pour la Bigorre, le combat commence, combat d’Ossun, de ses habitants, des paysans et du porc noir. Le porc noir est un gilet jaune. 

 

Samedi 23 mars 2019

 


 

Enfin un mec qui, se jetant dans l’écriture d’un roman, refuse d’emblée   le terrain de jeu où s’ébrouent les romanciers dociles, prend la langue à bras le corps, et décide de jouer son Je. Pour raconter son histoire, Joseph Ponthus choisit le vers libre, la disposition poétique, et son roman intitulé  « A la ligne » (La Table ronde, 266 pages, 18 euros), se déplie, se déploie comme  « Zone », le poème d’Apollinaire. Ce recours au vers, au crochet syllabique, au dribble verbal,  signe le triomphe du rythme, le retour du son, le règne du mot.  Où sommes-nous ? Dans une usine où l’on trie des tonnes de crevettes congelées, puis dans un abattoir.  Avec un tel sujet, un auteur conventionnel aurait accouché d’un chichiteux récit au sein duquel la dimension un rien documentaire aurait disputé la vedette à la platitude. Ponthus, lui, nous offre un texte unique, vivant, aventurier, rythmé, sans gras, souple et vertébré. Joseph Ponthus, qui sent la langue, parle comme personne de la classe ouvrière aujourd’hui, de l’intérim, du travail précaire, des cadences infernales. Le roman est sous-titré « Feuillets d’usine ». Des feuillets  arrachés à la fatigue et à l’épuisement qu’ils dénoncent. Des feuillets  écrits avec la rage, la colère et l’espoir d’un homme qui tient le coup parce que Charles Trénet chante bien, parce que sa femme l’aime, parce que son chien l’attend. Un échantillon ? Ok ! Entrons dans l’usine avec Ponthus. C’est le moment de la pause. Ecoutons Ponthus à propos de la pause :

« On bénéficie de deux pauses réglementaires plutôt

qu’une imposée par le chef

Petite pause de dix minutes clope café à six heures

Pause de trente minutes à huit heures et demie

Cafés clopes »

 

C’est sec, c’est dit, ça sonne, tout y est. Vous lisez. Vous relisez à voix haute. Et vous n’avez qu’une envie : filer au bistrot du coin, et  gueuler « A la ligne », debout devant le bar. On vous écoutera. Parce que c’est vrai. Parce que c’est ça. Parce que c’est Ponthus.

 ("Percolateur", La Nouvelle République des Pyrénées)


 Samedi 16 février 2019

Le 7 février, à la salle des fêtes d’Ossun, j’ai parlé d’Escoubès, sur le plateau de Ger, dans le 64. A Escoubès,  ils vont bâtir une porcherie industrielle de…20 000 porcs. Escoubès, je connais, j’y passe à vélo, c’est une cuvette, un cul de sac. Et  la route en pente qui mène à Escoubès se réduit à une bande rikiki de goudron sur laquelle deux tracteurs ne peuvent  se croiser. Elle sera bientôt livrée aux camions qui transporteront les bêtes à la porcherie, puis  à l’abattoir de Lahontan, dans les Landes, où sont déjà attendus les cochons d’Ossun. La route d’Escoubès, les tracteurs ne pourront même plus l’emprunter. Ils devront se garer pour laisser passer les camions chargés de bêtes épouvantées et déshydratées. Se garer ou rester sous le hangar.  A Escoubès,  les agriculteurs ne pourront plus travailler. C’est le but recherché par les gougnafiers de l’agro-business, partisans d’une  agriculture  sans agriculteurs. La terre  sera polluée, le paysage défiguré, la puanteur dans tous les pifs. L’enfer donc !  Un enfer auquel le préfet des Pyrénées Atlantiques vient de donner son feu vert.  Le Préfet des Hautes-Pyrénées, en charge du dossier d’Ossun,  va-t-il faire comme son lamentable  et pitoyable collègue du 64 ? Va-t-il, à son tour, retirer sa casquette et se jeter à plat-ventre au pied des gougnafiers de l’agro-business dont la cruauté envers les animaux n’a d’égale que leur indifférence à l’endroit des gens et des beautés menacées  de la nature ? Et si, au contraire,  le Préfet des Hautes-Pyrénées restait debout ? Et si, au contraire,  le Préfet des Hautes-Pyrénées,  écoutait Brigitte Bardot qui vient de lui écrire et de lui rappeler, en quelques phrases, les véritables enjeux du dossier d’Ossun ? En lisant la lettre de BB, inlassable défenseuse des animaux, l’on songe aux mots du poète Lamartine  qui a donné son nom à tant d’écoles et de rues: «  On n’a pas deux cœurs, un pour les hommes et un autre pour les animaux. On a un cœur ou on n’en a pas. » Le Préfet des Hautes-Pyrénées se souvient-il d’Alphonse de Lamartine?

 

Vendredi 8 février 2019

 

La tchatcherie d'Ossun

(7 février, dans la salle des fêtes d'Ossun, invité par No porcharan, l'association qui lutte contre le projet de porcherie industrielle sur la commune)

Ossun, dans le 65, le porc noir, les queues blanches.
Le porc noir de Bigorre,  costaud comme un sanglier, se délectant des glands tombés des chênes.
Les queues blanches, celles des avions  invendus, parqués sur la lanne mourine.
La lanne mourine, la forêt de Phéline, tout ça c’est Ossun.
Si la porcherie se construit, tout ça c’est fini !
Ossun, dans le 65, deviendra Caubios Loos, dans le 64. Je connais Caubios Loos, j’y passe à vélo. Je n’y passe plus, ça pue.  Il y a à Caubios Loos une porcherie, plus petite(1800 porcs) que celle prévue à Ossun, mais, là-bas, la puanteur est déjà cruelle. Les habitants ne peuvent ni étendre le linge dehors, ni ouvrir leurs fenêtres. Tous renoncent à recevoir leurs amis, certains souffrent de migraines.
Ossun, la puanteur pour les habitants, et la prison pour les animaux. A l’heure où partout dans ce cher et vieux pays, l’on s’interroge sur le bien être animal, à l’heure où la jeunesse se déclare volontiers amie des animaux, l’on développerait à Ossun, l’élevage le plus cruel qui soit. C’est absurde ! Ne soyons pas à Ossun complices des bourreaux de l’agro-business que l’Etat encourage et protège. Le préfet des Pyrénées Atlantiques vient ainsi de donner son feu vert à la création d’une porcherie de 20 000 porcs à Escoubès. Et dans quelques années, il y aura 20 000 porcs dans la porcherie d’Ossun. Pour des raisons de production et de course au prix le plus bas, ce type d élevage  est condamné en effet à se développer sans cesse et donc à devenir de plus en plus cruel. Pour les bêtes et pour les hommes, car ce type d’élevage entraîne la mort des petits producteurs, instaure une agriculture sans agriculteur.
Ossun, la puanteur pour les habitants, la prison pour les animaux, et le saccage de ce qui appartient aux hommes et aux animaux : l’air, les sols, les cours d’eau, les nappes phréatiques, le paysage. A l’heure où l’on déplore la disparition des espèces, à l’heure où se joue le sort de la planète, on s’apprête à Ossun, à hâter  la catastrophe. C’est une folie.
Le préfet des Hautes-Pyrénées signera dans quelques semaines  l’arrêté d’enregistrement de la porcherie d’Ossun. Pourquoi se gênerait-il ? Personne, à par nous, ne s’oppose réellement au projet. Je traverse souvent des villages à vélo,  et je lis parfois sur une banderole accrochée à la façade d’une mairie « Non à la fermeture des classes ». Il n’y a pas, accrochée à la façade de la mairie d’Ossun, de banderole « Non à la porcherie ». Mais y a-t-il seulement un maire à la mairie d’Ossun ? Il y a, à la mairie d’Ossun, un homme étrange, invisible et confus, qui, hier, sans consulter personne et sans réfléchir, a signé le permis de construire de la porcherie, et qui, aujourd’hui,  hésite, tremble à l’idée d’annuler ce permis de construire comme le droit l’y autorise, et comme ses administrés le lui demandent. Il y a, à la mairie d’Ossun, un homme étrange, invisible et confus, qui se  terre et se tait. Et que font les premiers voisins, les maires des villages voisins ? La plupart se terre et se tait ?  Et que fait le conseiller départemental du canton d’Ossun ? Il se tait tout autant. Et les députés des Hautes-Pyrénées que font-ils ? Aucun d’entre eux, jamais,  n’a dénoncé la cruauté et les dangers de l’élevage industriel, aucun d’entre eux n’a à ce jour interrogé le ministre de l’agriculture à propos de ce projet catastrophique, aucun d’entre eux n’a prononcé dans l’enceinte du Palais-Bourbon  le nom d’Ossun. Pourquoi le préfet, dans ces conditions, renoncerait-il à signer  l’arrêté d’enregistrement de la porcherie d’Ossun ?
Le préfet renoncera parce que nous sommes là.
Le préfet renoncera parce que nous sommes vaillants comme d’Ossun.
Le préfet renoncera parce que l’ours, dernier fauve d’Europe, est notre totem.
Le préfet renoncera parce qu’à Ossun, nous parlons gascon, français, espagnol, toutes les langues  et parce que les mélangeant toutes, nous crions : No porcharan ! 

 

Samedi 2 février 2019

 

Bernard Morlino  a une mémoire d’éléphant et autant de talent. De livre en livre, - Avez-vous lu « Manchester memories », avez-vous lu « Champion de sa rue » ? -  , Bernard Morlino  se souvient des champions, des héros  qu’il a admirés, applaudis dans l’enceinte du stade de Nice ou  sur le bord d’une route qu’empruntera toujours le peloton du Tour de France. Morlino se souvient et, à chaque page, retrouve l’enfant qu’il a été. Et cet enfant retrouvé  le protège d’une époque où l’esprit de sérieux et la dérision  disputent la vedette aux soupirs blasés. Dans  « Vintage rugby Club », qui vient de paraître aux Editions Tana où il a ses habitudes, Bernard Morlino fait resurgir, dans une débauche de couleurs, de vignettes, de portraits savoureux et, sous l’œil de Roger Nimier ou de Julien Gracq, les gueules, tantôt en noir et blanc, tantôt en quadrichromie, d’Alfred Roques, de Jean Dauger, de Jean Prat,  de Walter Spanghero and C°. Des gueules qui parlent. « Dans le rugby, il y a les déménageurs de piano, et ceux qui en jouent » rappelle ainsi Pierre Danos. Morlino nous apprend que François Mauriac  surnommait Roger Couderc « le Marius du rugby ». Pagnol  était au micro et, sur le terrain, la poésie s’en donnait à cœur joie ! Jo Maso jouait col relevé. Comme Cantona. Les mots de Morlino sont beaux, son livre est beau. Faites comme moi : tournez, lisez ces belles pages en croquant du chocolat !

 

 

Samedi 12 janvier 2019


De livre en livre, Arnaud Le Guern jette sur le papier, comme autant d’osselets,  les noms des personnes fameuses. Celui de Muriel Moreno, la chanteuse du groupe Niagara,  figure dans son nouveau roman, Une jeunesse en fuite, qui vient de paraître aux Editions du Rocher. On le croise  page 61, quand le narrateur évoque la  guerre du Golfe. Quel rapport entre Muriel Moreno et la guerre en Irak ? Arnaud Le Guern raconte qu’une des chansons  de la « Barbarella rock aux yeux de mutinerie »  avait été interdite d’antenne tout le temps du conflit, au motif qu’elle pouvait nuire au moral des Français. La sottise, qui est à l’origine des guerres, croît toujours pendant qu’elles se déroulent. La Guerre du Golfe est présente dans le roman de Le Guern parce que le père du narrateur est sur le front. ALG a-t-il écrit le roman du père ? Oui, mais à peine le lecteur chemine-t-il avec  ce personnage, que les pages  sont envahies par des jeunes filles qui s’empressent de  lui  voler la vedette. Voler  la vedette   est le privilège des filles, dans la vie comme  dans les romans de Le Guern. « Une jeunesse en fuite » qui compte 226 pages et coûte 17,90 euros,  est un roman au charme délicat où passent un père, des jeunes filles, le dos élastique des chats, l’enfance, un clip  de Miossec et le Finistère.

 

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