Christian Laborde

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Blog 2017

le 13/01/2019

 

 Vendredi 8 février 2019

 

                                                                                                                                                                              La tchatcherie d'Ossun

Ossun, dans le 65, le porc noir, les queues blanches.
Le porc noir de Bigorre,  costaud comme un sanglier, se délectant des glands tombés des chênes.
Les queues blanches, celles des avions  invendus, parqués sur la lanne mourine.
La lanne mourine, la forêt de Phéline, tout ça c’est Ossun.
Si la porcherie se construit, tout ça c’est fini !
Ossun, dans le 65, deviendra Caubios Loos, dans le 64. Je connais Caubios Loos, j’y passe à vélo. Je n’y passe plus, ça pue.  Il y a à Caubios Loos une porcherie, plus petite(1800 porcs) que celle prévue à Ossun, mais, là-bas, la puanteur est déjà cruelle. Les habitants ne peuvent ni étendre le linge dehors, ni ouvrir leurs fenêtres. Tous renoncent à recevoir leurs amis, certains souffrent de migraines.
Ossun, la puanteur pour les habitants, et la prison pour les animaux. A l’heure où partout dans ce cher et vieux pays, l’on s’interroge sur le bien être animal, à l’heure où la jeunesse se déclare volontiers amie des animaux, l’on développerait à Ossun, l’élevage le plus cruel qui soit. C’est absurde ! Ne soyons pas à Ossun complices des bourreaux de l’agro-business que l’Etat encourage et protège. Le préfet des Pyrénées Atlantiques vient ainsi de donner son feu vert à la création d’une porcherie de 20 000 porcs à Escoubès. Et dans quelques années, il y aura 20 000 porcs dans la porcherie d’Ossun. Pour des raisons de production et de course au prix le plus bas, ce type d élevage  est condamné en effet à se développer sans cesse et donc à devenir de plus en plus cruel. Pour les bêtes et pour les hommes, car ce type d’élevage entraîne la mort des petits producteurs, instaure une agriculture sans agriculteur.
Ossun, la puanteur pour les habitants, la prison pour les animaux, et le saccage de ce qui appartient aux hommes et aux animaux : l’air, les sols, les cours d’eau, les nappes phréatiques, le paysage. A l’heure où l’on déplore la disparition des espèces, à l’heure où se joue le sort de la planète, on s’apprête à Ossun, à hâter  la catastrophe. C’est une folie.
Le préfet des Hautes-Pyrénées signera dans quelques semaines  l’arrêté d’enregistrement de la porcherie d’Ossun. Pourquoi se gênerait-il ? Personne, à par nous, ne s’oppose réellement au projet. Je traverse souvent des villages à vélo,  et je lis parfois sur une banderole accrochée à la façade d’une mairie « Non à la fermeture des classes ». Il n’y a pas, accrochée à la façade de la mairie d’Ossun, de banderole « Non à la porcherie ». Mais y a-t-il seulement un maire à la mairie d’Ossun ? Il y a, à la mairie d’Ossun, un homme étrange, invisible et confus, qui, hier, sans consulter personne et sans réfléchir, a signé le permis de construire de la porcherie, et qui, aujourd’hui,  hésite, tremble à l’idée d’annuler ce permis de construire comme le droit l’y autorise, et comme ses administrés le lui demandent. Il y a, à la mairie d’Ossun, un homme étrange, invisible et confus, qui se  terre et se tait. Et que font les premiers voisins, les maires des villages voisins ? La plupart se terre et se tait ?  Et que fait le conseiller départemental du canton d’Ossun ? Il se tait tout autant. Et les députés des Hautes-Pyrénées que font-ils ? Aucun d’entre eux, jamais,  n’a dénoncé la cruauté et les dangers de l’élevage industriel, aucun d’entre eux n’a à ce jour interrogé le ministre de l’agriculture à propos de ce projet catastrophique, aucun d’entre eux n’a prononcé dans l’enceinte du Palais-Bourbon  le nom d’Ossun. Pourquoi le préfet, dans ces conditions, renoncerait-il à signer  l’arrêté d’enregistrement de la porcherie d’Ossun ?
Le préfet renoncera parce que nous sommes là.
Le préfet renoncera parce que nous sommes vaillants comme d’Ossun.
Le préfet renoncera parce que l’ours, dernier fauve d’Europe, est notre totem.
Le préfet renoncera parce qu’à Ossun, nous parlons gascon, français, espagnol, toutes les langues  et parce que les mélangeant toutes, nous crions : No porcharan !  


Vendredi 22 décembre 2017

 

Rue Johnny

 

Les fans ne lâchent pas  l’affaire. Les hommages rendus, Johnny  à peine enterré, les voici qui, les yeux encore rougis, réclament à la Mairie de Paris  l’inauguration dans la capitale d’un lieu portant le nom de leur idole. La Mairie s’empressera  de combler le vœu des fans qui sont aussi des électeurs. La Mairie obtempèrera et il n’y aura rien de honteux à cela. Car Johnny qui, cinquante ans durant, a touché le cœur des Français, et rempli aussi bien l’Olympia que le Parc des Princes, le Stade de France que l’église de la  Madeleine, mérite d’avoir son nom vissé au coin d’une rue de Paname.  La Madeleine, franchement, c’était pas gagné. Et pourtant ce fut à guichets fermés.  Même le Président du Sénat qui n’est pas à proprement parler un rockeur, avait fait le déplacement. Bref, tout le monde ayant quelque chose de Johnny, va pour une rue Hallyday ! Mais il n’y a pas que Johnny,   il y a aussi Claude Nougaro, mort le 4 mars   2004. Treize ans  que l’auteur de « Locomotive d’or » a rejoint Edith Piaf et Louis Armstrong, et toujours rien pour lui à Paris : ni rue, ni allée, ni square.  Que la mairie de Paris répare cet oubli ! Cela fera plaisir à Johnny. N’est-ce pas  Johnny Halliday qui, à l’orée des années soixante, avait téléphoné à Bruno Coquatrix pour que Nougaro soit programmé à l’Olympia ? Johnny aimait Nougaro qui, comme lui, était une bête de scène.  Il serait temps que Paris se mette à l’heure des villes de France. Il existe depuis belle lurette  un Chemin Claude Nougaro à Eymoutiers dans la Haute-Vienne, une bibliothèque Claude Nougaro à Bordères-sur-L’Echez dans les Hautes-Pyrénées, une Montée Claude Nougaro à Nice, un Square Claude Nougaro à Savigne-L’Evêque dans la Sarthe, ou encore une Maison des Fêtes Familiales Claude Nougaro à Villeparisis en Seine-et-Marne. En honorant Nougaro,  Paris, capitale de la chanson, clouera le bec à tous ceux qui persistent à médire de cet art populaire. Au journaliste qui lui demandait si   la chanson ne demeurait pas un « art mineur », Claude Nougaro avait répondu : « Art mineur, certes, mais mineur de fond ! Permettez que je me rende au charbon  de mon langage et que je suce le gravier des mots pour en faire des émeraudes. » Quel passing-shot ! A la mairie de Paris d’inaugurer illico swingo deux rues : une rue Hallyday et une rue Nougaro. Deux rues voisines. Car les deux monstres ont beaucoup de choses à se dire et, surtout, pourront faire le bœuf. Qui, mieux que Johnny, pour chanter « Cécile » de Nougaro ? Qui, mieux que Nougaro, pour reprendre « Noir c’est noir » de Johnny Hallyday?

(PresseLib)

 

 

 Vendredi 8 décembre 2017

 

Quai des vaches

 

 

Avant de s’engager quai de Conti et de rejoindre l’Académie Française, les vaches, ayant levé bien haut leurs queues, lâchèrent quelques bouses, rue de Seine, et rappelèrent aux passants que l’expression «  il pleut comme vache qui pisse » n’a  rien d’une fantaisie. Assis sur le trottoir, à hauteur du troupeau à l’arrêt, un SDF, un anneau à chaque narine et trois chiens à ses pieds, applaudissait les vaches contrairement aux automobilistes  qui, furieux,  multipliaient les coups de klaxons. Elles devaient s’écarter, dégager la chaussée, disparaître. Les malheureux ignoraient que les vaches n’obéissent à aucun ordre, n’en font qu’à leur tête, comme Eric Cantona. Amusé par le spectacle qu’elles donnaient et désireux de leur parler, le SDF s’approcha d’elles :

-Quelles belles bouses, mesdames ! Voilà qui nous change des particules fines et des fumées! Vous n’imaginez pas ce qu’on prend dans le pif, quand on vit,  comme moi, assis ou couché sur le trottoir…Même les chiens toussent…Vos bouses, c’est autre chose ! C’est joyeux, ça décore, et, entre nous,  mesdames, entre nous,  ça vous dégage un petit  fumet de shit des plus sympathiques…Mais, dites-moi,  où allez-vous de ce pas, au salon de l’agriculture sans doute?

-Pas du tout, répondirent les vaches…On est persona non grata là-bas…

-Et pourquoi ?

-A cause de nos cornes, cher monsieur.

-C’est quoi, cette histoire?

-C’est très simple: nous avons gardé nos cornes. Or les cornes sont interdites porte de Versailles. Ailleurs aussi.

-Mais que signifie cette lubie ?

-Ce n’est pas une lubie, cher monsieur, c’est le principe de précaution. Comme vous le savez, nous sommes désormais incarcérées dans des fermes-usines d’où nous ne sortons que pour rejoindre l’abattoir. A cause de cet enfermement, nous pourrions, aux dires des experts,  devenir  « agressives », donner des coups de cornes aux murs, casser la baraque en quelque sorte. D’où l’ablation systématique des cornes. Plus aucune corne dans l’Hexagone !

- Ils les dévissent, les cornes ?

-Ça ne se dévisse pas, monsieur, ça se  brûle.  Avec de l’acide. On verse de l’acide sur les bourgeons de cornes des petits veaux,  et les cornes ne poussent jamais.

-Et  des paysans acceptent de faire  ça !

-Mais les paysans, monsieur, il n’y en a plus ! C’est fini.  On a affaire aujourd’hui à  des techniciens qui passent leurs journées devant un écran de contrôle et vérifient le dosage des aliments qu’ils déversent  dans nos mangeoires :  antiinflammatoires, antibiotiques, antistress, hormones de croissance, OGM…Et ce sont eux qui se chargent du brûlage des cornes. Comme ils ignorent que nous sommes des êtres sensibles, ils opèrent sans anesthésie.

Le SDF était à la fois abasourdi et révolté. Et les trois chiens qui avaient écoutés avec attention le récit des vaches, avaient les crocs. Le SDF qui s’était ressaisi, les interrogea de nouveau :

-Si vous n’allez point au salon de l’agriculture, où allez-vous donc, mesdames ?

-A l’Académie française, monsieur !

Aucune n’ayant de sac, toutes furent dispensées de fouille. Elles s’avancèrent  dans la cour de l’Institut, et leurs sabots firent tinter des pavés qui ne tintaient plus depuis belle lurette. On eût dit la bande-son d’un film de cape et d’épée, des relais, des mousquetaires, des chevaux.  Les vaches faisaient ainsi le bonheur des pierres qui de nouveau avaient voix au chapitre. Il y avait tant et tant d’années que l’automobile et ses pneus les avaient réduites au silence. Les pierres chantaient sous les sabots des vaches, s’en donnaient à cœur-joie.

Au garde-à-vous sur les marches que les vaches  gravissaient, des gardes. Sabre au clair. Elles répondirent à leur salut en présentant leurs cornes  que le vent avait briquées, sur lesquelles la nuit avait déposé son vernis le plus chatoyant. Les vaches étaient magnifiques. On eût dit que le jour, conscient de la solennité du moment, les avait maquillées.

Elles s’installèrent aux places qui leur étaient réservées, l’étable était chauffée, elles s’en réjouirent. Il y avait du monde, des costumes, des soutanes, des képis, des huissiers, des appareils photo, des universitaires. Des roulements de tambours se firent entendre. Elles se regardèrent, émerveillées : ces roulements, toutes les reconnaissaient. Toutes les avaient entendus jadis sur la place des villages quand le garde-champêtre jouait du tambour en criant : « Avis à la population! ». Elles tournèrent leurs yeux, pareils à des coccinelles géantes, vers l’escalier d’où les roulements de tambours leurs parvenaient. Tous les garde-champêtres de Paris s’étaient donné rendez-vous et  jouaient du tambour en l’honneur  d’hommes et des femmes qui apparurent sur les écrans, en costume d’apparat. Leur vêture leur plaisait. Elle leur rappelait celle, agrémentée de pompons, augmentée de dentelles, que portait monsieur le curé lorsqu’il entrait dans l’étable pour les bénir. Et comme monsieur le curé, ces hommes et ses femmes qui marchaient vers elles au son du tambour serraient entre leurs doigts le pommeau d’un goupillon. Un goupillon  très long.

Les hommages furent prononcés et   les discours dits. On salua les lauréats. Tout à coup, le maître de cérémonie, découvrant à deux pas de lui la présence des vaches, se souvenant de son enfance à leurs côtés, de « La vache et le prisonnier » d’Henri Verneuil qu’il avait vu tant de fois quand il était môme, se leva d’un bond et, bousculant le protocole, s’exclama d’une voix ferme : « Entre ici, Marguerite, avec ton cortège de  poules, de canards, de dindons et de haies ! » Toutes les têtes se tournèrent vers les vaches qui, elles, n’avaient d’yeux  que pour  les hommes et les femmes en costume d’apparat. Elles regardaient fixement ces habits verts, cette  paisible et verte prairie riche d’appétissantes feuilles d’olivier. Il était l’heure de brouter.

 

 (PressLib)

Vendredi 24 novembre 2017

 

Roue libre

 

1

Vélorange

 

le soleil est une orange

mais l’herbe seule

est givrée

l’ombre est froide

je mouline

pour me réchauffer

 

2

La côte de Lagos

Je sors de Beuste, commune au patronyme aussi rugueux qu’une entrée en mêlée du temps de Garuet, j’entre  dans Lagos, tourne à gauche, le panneau dit : « Soumoulou 10 »,   la côte arrive en même temps que la forêt. La montée, régulière, sévère, sans  faux plat pour souffler un peu, fait un peu plus de 2km. Je monte avec, pour compagnons, le silence, la noblesse des arbres, et la délicatesse des fougères, sèches  par endroits. Le feuillage des arbres les protège pourtant du soleil. Qui donc les a brûlées  de la sorte ? Monsieur Glyphosate, sans doute.

Les rectangles assez larges, peints en blanc, qui se succèdent à intervalles réguliers au centre de la chaussée, font songer aux dents métalliques d’une fermeture Eclair. La route est la fermeture Eclair de la forêt. Au fur et à mesure que je monte, la fermeture Eclair descend, et tout devient visible:  les mousses, la fantaisie du  lierre, l’exubérance des feuilles, les teintes brunes, rosées, des écorces,  la peau du ciel.

Lagos : que dit ce patronyme ? Un mot gascon sans doute, moitié lagune et moitié lac. Tout est apaisant, ici, sur cette route qui fait don d’une forêt, permet de prendre de la hauteur,  et d’oublier  ces deux villages  – Bordères et Lagos – qui se querellent depuis la nuit des temps : « Bordères e Lagòs que’s coparen los òs », dit le proverbe.  Moi, je traduis, et vous, faites sonner sévère  le s final d’os: « Les gens de Bordères et de Lagos se briseraient les oss ! »

 

3

Tustor

Sur le plateau de Ger, entre Aast - Pyrénées Atlantiques – , et Gardères – Hautes Pyrénées -,  je bouffe du vent et franchis un ruisseau dont le débit est sans prétention,  mais le nom, étrange : Tustor. On dirait celui d’un personnage de jeu vidéo avec masse d’armes, heaume étincelant et lancer de hache.  Pourtant le nom que ce ruisseau porte n’a pas été créé par un algorithme : il vient du verbe gascon « tustar ». Ce verbe signifie heurter. Le Tustor est sans doute un ruisseau qui, contrairement à ce que laisse suppose son flot paisible, se met volontiers en colère. Le verbe « tustar », lui, charrie des souvenirs, ceux des parties de « tuste » Elles se déroulaient sur les terrains de rugby. La mêlée, tout à coup, se relevait sans raison, et les coups de poings, de pieds, de boule partaient dans tous les sens. L’arbitre vidait le contenu de ses poumons dans son sifflet, mais le calme ne revenait pas : c’était la « tuste ». Les parties de « tuste » se déroulaient aussi en classe, quand il y avait interro. « Tuster » en patois scolaire ne signifiait pas cogner mais… copier. «J’ai rien préparé, je sais rien, laisse-moi tuster », soufflait-on à son voisin, lequel aussitôt retirer son bras, laissait glisser sa copie. Et l’on tustait, l’on pompait comme les Shadocks.  On remettait sa copie à la fin de l’heure, et, dans le couloir, on se donnaient des bourrades en s’exclamant : «  Quelle  tuste , et le prof  n’a rien vu ! ». Il avait préféré ne rien voir et, assoupi à son bureau, il n’avait pas eu la force de se le lever et d’ouvrir quelques trousses. S’il les avaient ouvertes, il aurait découvert, planqués entre les stylos, le compas et la gomme, pliés en quatre,  ces petits papiers que l’on nomme anti-sèches au-dessus de la Loire, et « tustes » au-dessous.  

 

 

 Vendredi 10 novembre 2017

 

C’est leur cri aigre  qui me fait lever les yeux vers le ciel froid, les voir : les grues.

Elles passent par vols successifs,  et c’est, à chaque fois, la même plainte métallique, la même disposition en V. Et ce V n’est pas celui, mesquin, de l’homme fêtant une victoire, mais celui qui ouvre le mot vol ou que  l’on croise au mitan du substantif  avion. Il s’agit bien, dans le ciel, en effet, d’une succession d’escadrilles qui jouent avec le vent et se jouent de lui.  Aux commandes dans leur minuscule cockpit de plumes, les grues glissent dans l’air glacial, les ailes de l’une frôlant les ailes de l’autre, et leur adresse, leur maîtrise, la justesse des placements fait l’admiration des  pilotes de la patrouille de France. Seuls, ici-bas,  les parapentistes  et, là-haut, les anges, goûtent un peu de cette enivrante joie  que procurent aux grues leurs vols sans fin, sans freins, lorsque, écartant leurs ailes, elles plantent dans la ouate azurée du ciel, leurs têtes vissées au bout de leurs longs cous tendus. Elles n’ont pas de bagages et, contrairement à nous, n’ont pas été fouillées avant le décollage. On ne leur pas demandé de s’enregistrer, d’ôter leurs souliers, de retirer leur ceinture. Elles n’ont jamais vu le moindre portique, croisé le regard méfiant de l’agent de sécurité zélé. Elles s’envolent dans un même élan spontané et puissant, pressées de confier leurs ailes, leur nuque, leur bréchet aux mains de ciel, impeccable kiné. Retapées, requinquées, elles se poseront ensuite sur des terres encore accueillantes, sous un climat encore clément.

Elles passent par vols successifs, et les bras du V qu’elles dessinent, s’ouvrent comme les bras   flottants des danseuses du corps de Ballet, les bras sans attache, perpétuellement suspendus, ivres de grâce de la danseuse étoile en son solo. Leurs bras s’ouvrent comme s’ouvraient aussi, à la télé, dans l’indicatif de l’émission littéraire « Italiques », les pages des livres et les bras du petit bonhomme dessinés par Folon et que semblaient poursuivre les notes éparpillées de la musique d’Ennio Morricone. Le petit bonhomme disparaissait, Max-Pol Fouchet, apparaissait  à l’écran et disait quelques vers de René-Guy Cadou, extraits de  « Au pied du mur » :

J’écris pour me sauver

pour sauver ce qui reste

un  bourgeon de soleil oublié sur ma veste

une main reconnue qui se fond dans ma main

et les géographies tremblantes des chemins.

 

C’est leur cri aigre,  qui me fait lever les yeux vers le ciel froid, les voir : les grues.

(PresseLib)

 

 

 

 Vendredi 27 octobre 2017

 

Prose du  Plateau de Ger

 

Géographie

              Ger (plateau de) .  Haut plateau couronné de dépôts étalés par un ancien gave de Pau à la sortie des Pyrénées, dans des conditions comparables à celles de la Neste pour le Lannemezan; il est toutefois moins entaillé par les rivières. Situé entre Pau et Tarbes, il se situe surtout dans les Pyrénées-Atlantiques mais son rebord oriental, boisé, domine la plaine de Tarbes à Ossun, Ibos, Bordères-sur-l'Échez et Oursbelille. Il porte les deux enclaves du département des Hautes-Pyrénées, divisées en cinq communes des cantons de Vic-en-Bigorre et Ossun. Le village de Ger est en Pyrénées-Atlantiques, mais le terrain militaire de Ger est dans les Hautes-Pyrénées. Le nom a la même racine que gar, ker: le rocher, ici les cailloux.

 

                Pauvre en rivières donc,  le Plateau de Ger, mais riche en routes. Ombragées, tordues, étroites, les routes parcourent le Plateau de Ger, se croisant, s’entrecroisant,  se relayant, se succédant, innombrables  comme des veines. Les routes du Plateau de Ger sont le système veineux du vent.

 

Limendous

la côte de Limendous

se pose un peu là

l’ombre  est coquette

le goudron granuleux

les virages s’enchaînent

comme des lacets

j’opte

pour un braquet minuscule

un pignon de somnambule

je mouline et je rêve

le soleil qui se lève

est jaune comme le maillot

go Lance go

Espéchède

 

le pont enjambe le Luy de France

la route est rêche à souhait

des bogues de châtaignes sur le goudron

des chapelets de  glands aussi

je roule sous des chênes  

qui dit chêne dit Le Roy

il y a d’ailleurs

à Espéchède

une rue Saint-Louis

on n’aura jamais vu  passer de Sans culottes

par ici

sauf à nommer de la sorte

les  filles d’Espéchède le soir du bal

 

Lourenties

 

Une borne à peine sépare Lourenties d’Eslourenties. A l’heure où les campagnes  se meurent sous les coups portés conjointement par la mondialisation et l’agriculture intensive, Lourenties et Eslourenties devraient fusionner, pour résister, tenir, continuer.  Je vois déjà la dispute, j’entends la colère, je devine l’impossible conciliation. D’accord mais que le nouveau patelin se nomme Lourenties, assènent les uns ! Pas question, ce sera Eslourenties ou rien, martèlent les autres ! La solution serait, me semble-t-il, de glisser les deux noms dans un shaker, d’y ajouter une rasade d’anglais, de bien secouer, et de savourer le nouveau nom : Slowrentis. Un nom qui sonne comme une invitation à danser.  Et l’on organisera, à Slowrenties, chaque année, le big  festival international du slow. Quel groupe fera mieux que Procol Harum lequel, au temps des mobylettes bleues, déclenchait le rapprochement des corps dès les premières notes de son inoubliable « A

*

Saubole

D’ à peine deux bornes, la  route  qui relie Eslourenties à Saubole semble n’être le résultat d’aucun creusement, d’aucun  terrassement. Elle a été jetée sur la terre comme une étroite et longue épluchure  de pomme. La route qui relie Eslourenties  à Saubole, c’est le vent qui  s’est pelé, peinard, une Golden.

*

Silence

mains au guidon

le soleil  dans mes  rayons

les pieds de  maïs rescapés des coupes

laqués de givre

le silence que  rien n’altère

et qui m’appartient

changeons de braquet et l’ordre

des mots

j’appartiens à ce silence.

*

Eole

Le vent est le sèche-cheveux des arbres

 

 

 

 

 

Sun

le soleil surgit

au-dessus des toits

d’ardoises

flambant neuf

énorme

comme la médaille  au cou

d’un rappeur

et le fil de fer

des clôtures

brille comme une chaîne d’or

ciel bling bling

 

Lombia

Kézaco, Lombia ? Rien, comme Arrien que je viens de traverser. Peu de maisons, quelques chênes, un chien. Je me méfie. D’ailleurs, il s’empresse de disparaître derrière le pilier du portail ouvert. Il m’attend, prêt à me gober un mollet. Il faut le comprendre: il s’emmerde comme un rat mort, le chien de Lombia. Il ne se passe jamais rien à Lombia. Personne jamais ne traverse Lombia.  Enfin une cible, une proie ! Je l’imagine qui se lèche les babines, le chien de Lombia. Je me lève le cul de la selle et, tel Peter Sagan, je me mets à sprinter. J’arrive plein pétrole à hauteur du portail, mais de l’autre côté de la route. Le chien bondit, aboie, sans jamais pouvoir prendre ma roue. Je l’ai enrhumé, le chien de Lombia.

(PresseLib)

 

 

 

Samedi 21 octobre 2017

 

Abusant de son pouvoir pour contraindre des femmes que son charme ne lui permettait pas de conquérir, multipliant les viols, monsieur Weinstein est passible des tribunaux, mais il n’est pas un porc,  comme le répètent  à l’envi  sur les réseaux sociaux, les ignorants. Rappelons qu’un porc n’a jamais violé personne. Rappelons aussi qu’un porc n’est pas sale. S’il  se roule dans la terre – ce que fait aussi le sanglier – c’est pour chasser les parasites de sa peau et faire ainsi sa toilette. Sale, le porc  ne le devient qu’au contact de l’homme qui l’enferme dans une loge étroite et obscure l’obligeant  ainsi à se vautrer dans sa propre fange. Le porc, qui est intelligent,  n’est ni cruel ni sale. Cessons d’attribuer aux bêtes des turpitudes et des crimes qui ne sont que les nôtres et ne caractérisent que nous.

*

Patron du CAC40 : premier de cordée. Chauffeur Über : premier de corvée.

               

Les premières montagnes glissées sous les jantes des Forçats de la route  furent les Pyrénées. C’était  le jeudi 21 juillet 1910,  avec l’étape Luchon-Bayonne, longue de 326 km, remportée par Octave Lapize, vainqueur du Tour de France cette année-là. Les Pyrénées, terrain de prédilection  des Bahamontes, Gaul et autres Pantani,  proposent désormais, en sus des sommets classiques –  Peyresourde, Aspin, Tourmalet, Soulor, Aubisque- où la légende continue de s’écrire, des cimes inédites qui trouvent tout de suite leur place dans l’épopée du Tour : le Pla d’Adet inauguré par Raymond Poulidor, Hautacam où Indurain était beau, Luz-Ardiden où Armstrong fit le show, Peyragudes où Romain Bardet, dossard 007,  s’imposa cet été. L’été prochain, ce sera, le col du Portet, au-dessus de Saint-Lary. Son nom n’effraie guère – Portet : petit port, aimable sommet -, contrairement à celui du Tourmalet, lourd de menaces et de malédictions. Méfions-nous des noms et, pour une fois, regardons les chiffres. Que nous disent-ils ? Ils nous disent que le col du Portet est aussi  long et aussi dur que le Tourmalet. Quant aux cyclistes du dimanche qui l’ont déjà escaladé, tous recommandent  l’usage du VTT. Avec le col du Portet, les Géants du tour  font un Tour dans l’inconnu.

 

 

 

Samedi 14 octobre 2017

François Hollande  voulait  vraiment  créer des postes d’enseignants. C’est tombé à l’eau. A cause de Bercy qui s’y opposait ? A cause de la dette qu’il fallait rembourser ? A cause des finances publiques qu’il fallait assainir? Nullement. Il a renoncé à son projet faute de candidats aux concours de  recrutement de l’Education nationale.  Les jeunes veulent devenir tout sauf prof. Prof : jamais ! C’est ahurissant, incompréhensible. Les parents d’élèves sont sidérés : pourquoi diable ne veulent-ils pas entrer dans l’Education nationale, les jeunes d’aujourd’hui ? Enseigner c’est reposant, on fait grève tout le temps, et quand on ne fait pas grève, on est en vacances ou en arrêt maladie. Franchement, un métier de rêve. Qu’attendent-ils donc  pour postuler, les jeunes d’aujourd’hui? S’ils ne postulent pas, s’ils ne se présentent pas aux concours, c’est qu’ils sont bel et bien des  fainéants, qu’ils préfèrent le chômage au travail, qu’ils ne songent qu’à foutre le bordel.

*

Mais que font-ils, que foutent-ils   à Stockholm, les mecs et les meufs du Nobel ? Ils viennent, une fois encore de zapper Joyce Carol Oates,  menue gonzesse ,  immense écrivain, auteur, au siècle dernier,  d’un livre consacré au Noble art, intitulé « De la boxe », et  dans lequel elle évoque «  l’ex-bagarreur de bar, l’impitoyable Jack Dempsey de Manassa, dans le Colorado. »Je ne me souviens pas de ce book sans raison. Poids plume, Joyce Carol Oates qui peine à faire monter l’aiguille de la balance à la pesée possède l’énergie de Jack Dempsey: son combat avec les mots est permanent, et sa prose, foudroyante. Joyce Carol Oates est américaine, et le Washington post s’empresse de nous prévenir : « Lire Oates, c’est comme traverser un champ de mines émotionnel, être secoué au plus profond de soi par de multiples explosions, mais en ressortir sain et sauf, la tête retentissant de révélations-choc et d’une grande clarté. » Les Editions Philippe Rey qui  - louées soient-elles ! - font connaître en France l’œuvre  riche et buissonnière –  roman, roman policier, nouvelle, poésie, théâtre, essai, mémoires…- de Joyce Carol Oates, publient en ce début de mois d’octobre, un recueil de nouvelles de la typesse native de Lockport dans l’Etat de New York. Titre du recueil : « La Princesse-Maïs,  et autres cauchemars ».  Les nouvelles sont au nombre de sept, l’ouvrage compte 379 pages. C’est oppressant, sombre à souhait, un régal, on dévore.

("Percolateur", La NR des Pyrénées)

 


Vendredi 13 octobre 2017

 

Un beau roman

 

 

Frédéric Aribit met en exergue à son nouveau roman, « Le mal des ardents », (Editions Belfond),  quelques mots d’André Breton, ceux que l’auteur de « Poisson soluble » avait glissés en février 1927, sous la porte de Nadja : «  Il y a assez de gens qui ont mission d’éteindre le feu.» Enfin ! Enfin un écrivain qui, s’interdisant aristocratiquement  ces robinets d’eau tiède auxquels tant d’auteurs s’empressent de visser leurs bouches dociles, choisit d’étancher et d’entretenir sa soif en puisant à la source la plus secrète et la plus majestueuse : le surréalisme.  Placé sous le haut patronage d’André Breton et de Nadja, le roman d’Aribit, roman avec langue – un genre qui ne court pas les rues -,  ne pouvait être que  celui de l’errance, de la ville, du hasard  – cette loi qui voyage incognito -, de la rencontre.  La rencontre a lieu page 16 : « Et puis elle est entrée. Et puis elle les a tous  fichus par terre, mes chiffres." Les chiffres en question sont ceux que «  le Saint-Empire de la Statistique »  loge comme autant de balles  dans nos têtes et dans celle du narrateur, professeur de lettres à Paris.   Page 16, nous ne savons pas encore qui est « Elle ». Mais nous  devinons qu’avec « Elle », les chiffres vont morfler, les boussoles perdre la tête, et les algorithmes devenir fous.  « Elle », c’est juste une consonne et deux voyelles : Lou. Lou, - empruntons leur langage aux pilotes de Canadair ! -, c’est  un départ de feu !  La créature « à la chevelure de feu de bois » dirait André Breton,  ne suit  pas les modes : elle impose la sienne. Et notre narrateur qui jusqu’à ce jour faisait la loi au moins dans sa salle de classe, est désarçonné, se jette comme un fou dans son sillage de feu.  Lou parle comme le ferait une fée. Il l’écoute, l’interroge et, ce faisant, multiplie les maladresses : « Mes questions tombaient à plat, je me sentais ridicule, honteusement prosaïque, moi le prof de lettres, avec mon cartable et mes livres et mes misérables interrogations de carte d’identité, d’inscriptions administratives, mes navrantes préoccupations de bureaucrate, devant l’inouï qui transfigurait la nuit dans le sillage de ses pas ».  Que fait Lou ? Elle joue du violoncelle. Que porte-t-elle? Soit rien, soit un imperméable jeté sur son corps nu. Il l’écoute, ils se voient, ils s’aiment, elle sème le désordre à la terrasse des cafés,  il fonce retrouver ses élèves, consultant  entre deux cours les selfies érotiques qu’elle lui envoie. Difficile, dans ces conditions, de mobiliser son esprit et d’enseigner la poésie grecque. Lou est musicienne, Aribit aussi. A la bande-son mêlant Tchaïkovski  et Yes en concert au stade Aguilera ,à Biarritz, s’ajoute  la musique des mots, des phrases ,le beat d’Aribit, les percussions syllabiques , entêtantes, primitives  nées de la contemplation et de la possession du corps de Lou. Corps possédé, oui, durant l’étreinte, mais corps également possédé par un étrange feu qui mène Lou de la chambre où elle attend son amant à celle d’un hôpital où elle atterrit, «  agitée de tremblements incontrôlables".  De quoi Lou souffre-t-elle?  Son amant va se transformer en inspecteur Colombo pour le découvrir. Quête et enquête,  « Le mal des ardents », est un  beau roman, une romance d’aujourd’hui, un poème en prose. Aribit est un vrai lascar syllabique:  il brandit ses mots, refuse d’abdiquer.

(Presslib)

 


Samedi 7 octobre 2017

 


                Leader du Groupe Autonomiste Gascon(GAG), recherché par toutes les polices, j’ai longtemps connu la clandestinité. Aujourd’hui, je sors de mon silence, et demande l’indépendance  de la Bigorre et son rattachement immédiat à la couronne d’Angleterre. Pourquoi l’Angleterre ? Parce que je préfère Kate Middletown à Emmanuel Macron. Acquise, reconnue d’abord par l’Europe puis par l’ONU,  l’indépendance de la Bigorre, comme le prévoira l’article premier de sa  Constitution, sera suspendue chaque année durant le mois de juillet. La Bigorre continuera ainsi de jouer le  rôle décisif qui est le sien dans le Tour de France et la conquête du maillot jaune. Vive la Bigorre libre !  Vive le Tourmalet !

*

Ruissellement : quel mot beau, quel équilibre, la présence discrète en son sein de ruisseau et ce suffixe ment, verlainien à souhait, pure musique.  Ruisseau, c’est l’enfance, les ruisseaux que, petits peaux rouges pyrénéens, armés de frondes, nous prenions pour des rivières. Ruisseau, finit par eau. Et eau, ce n’est pas n’importe quel mot, le seul composé de trois voyelles et débarrassé du poids des consonnes.  Un miracle, ce mot. Ruissellement, c’est du son, de la musique, celle de la pluie, la somptueuse dégringolerie qui, la nuit, nous réveille délicieusement pour mieux nous inviter à  replonger, sous-marins de chair et de songes, dans les eaux maternelles du sommeil. Ce beau mot de ruissellement, ils l’ont volé, capturé, sali, défiguré. C’est qui « ils » ? Ce sont les banquiers, les financiers, les gens, non de l’être, mais de l’avoir. Sous le règne des banquiers , des financiers, des  ultra-libéraux, des serviteurs zélés de l’inhumain  Marché,  le ruissellement n’est plus  une mélodie mais une théorie, une théorie économique : que les riches débordent d’or, des  miettes ruisselleront dans l’escarcelle des pauvres, des sans-dents, de ceux qui ne sont rien.  Ces gens-là salissent tout. Et les paradis qui  étaient  celui, lointain, de Gauguin, celui, enfantin, de Baudelaire ne sont plus que fiscaux.

(Percolateur, La NR des Pyrénées)

 

 

 

 Samedi 30 septembre 2017

 


 

Le Front national retourne à  ses fondamentaux. Chassez le naturel, il revient au facho !

*

Nous sommes désormais prisonniers du monde selon A. Ce qui se passe dans notre tête ? C’est le monde selon A.  Ce qui atterrit dans notre assiette ? C’est le monde selon A. Nos loisirs ? C’est le monde selon A. Nos paysages? C’est le monde A. Qui est A ? A, c’est GAFA, TAFTA et CETA. Tels sont les acronymes du malheur. TAFTA est l'acronyme de Trans-Atlantic Free Trade Agreement,  en français accord commercial transatlantique. L'acronyme GAFA désigne quatre des entreprises les plus puissantes du monde de l'internet - et donc du monde tout court- :  Google, Apple, Facebook, Amazon.  Et le petit dernier CETA, qui nous lie désormais au Canada,  est l’acronyme de Comprehensive Economic and Trade Agreement, en français Accord économique et commercial global . Le CETA, ce sera, par exemple,  des importations massives de bœuf canadien pas cher, gavé de médicaments, engraissé dans des structures démesurées, carcérales,  conçues par des ingénieurs cruels. Et ce sera la fin de notre filière « Viande ». Et ce sera la mort de nos paysans. Et la disparition des paysans entrainera celle de nos paysages. De Sarképi à Macron, de Hollande à la FNSEA,  tous ont voulu ça. Tous au service de monsieur A. Disons-le avec les mots de Régis Debray : « L'Homo œconomicus a vaincu L’Homo politicus »

*

Au Canada donc, s’agissant des bêtes d’élevage,  des structures démesurées, carcérales,  conçues par des ingénieurs cruels. Et chez nous, que se passe-t-il ? Nous, on la joue encore petits bras, mais l’on est tout aussi cruel : la « ferme » des 1000 vaches fonctionne à plein. On lira, avec intérêt, le livre que l’écrivain Jean-Baptiste Del Amo, auteur du roman « Règne animal », Prix du Livre Inter 2017, consacre au combat que mène l’association L 214 contre la cruauté qui s’abat sur les bêtes dans notre cher et vieux pays. Son titre : «  L214, une voix pour les animaux. » Il paraît aux Editions  Arthaud, compte 409 pages et coûte 19,90 euros. La question animale aura été la grande absente de la campagne des présidentielles de mai  dernier. Elle est le cœur philosophique de ce livre qui raconte le combat acharné d’une poignée de militants  sans le courage desquels nous continuerions de ne pas voir ce qui se passe dans nos abattoirs.  Jean-Baptiste Del Amo a mis en exergue à son livre que préface Brigitte Gothière, cofondatrice et porte-parole de L214, quelques mots précis et précieux de Milan Kundera : « Le véritable test moral de l’humanité[…], ce sont les relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. »

*

Monsieur Pagny quitte la France et s’installe au Portugal   pour des raisons strictement fiscales. Bruno Le Maire, Ministre de l’Economie,  le supplie  de bien vouloir revenir sur sa  décision : on a besoin en France de « tous les talents ». Première remarque : Quand on est ministre de la République on ne s’adresse pas à un « artiste » qui n’a aucune conscience citoyenne : on l’ignore. Deuxième remarque, laquelle est une question : en quoi consiste donc le « talent » de monsieur Pagny ? Aurait-il, comme Georges Brassens, Claude Nougaro,  Serge Gainsbourg, Alain Bashung, Barbara, Camille, ou Benjamin Biolay, écrit une chanson que des lycéens étudieront un jour en classe ? Non. Bref, on peut se passer, en France, du « talent » de monsieur Pagny. Au Portugal aussi

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Vendredi 29 septembre 2017

 

Chocolatine

 

Je saute dans mon cuissard,  puis sur la selle de mon vélo, et me voici, à la coulette, sur le goudron pas très bon d’Idron. J’ai forgé l’expression à la coulette,  selon ma fantaisie,  à partir de l’omniprésent  mot anglais cool.  Au lieu de pester, à la manière d’un gardien du temple verbal un peu largué,  contre  l’arrivée massive de mots anglais dans le patois français, je préfère m’emparer de ces derniers dès leur arrivée dans  nos conversations, et les cuisiner selon mon goût. Je les  cuisine, les assaisonne, les pare, les prépare, les sers. Il n’ y a plus qu’à les déguster, quand l’envie vient, quand elle est là, à la coulette en quelque sorte.   

A la coulette donc, sur une route gorgée d’ombre, que n’emprunte aucun 4  4. Il y a quelques années encore, les 4× 4 béarnais étaient dotés de pare-buffles. Si le chauffeur de 4 ×4 , s’est toujours  moqué du cycliste qu’il frôle et manque chaque fois de faire tomber, il a longtemps redouté le buffle, prompt, en Béarn,  à lui couper la route et à démolir sa carrosserie. Le buffle a peu à peu disparu de la plaine de Nay à cause du réchauffement climatique,  et le pare-buffles avec lui.

 Idron, Lee, Artigueloutan, je roule en dedans, dix bornes durant, en contre-bas de cette bonne vieille nationale 117 qui depuis quelques années a changé de statut et de nom. Elle ne  joue plus en première division, la 117, mais en seconde désormais. Elle n’est plus nationale, elle est départementale. Elle s’appelle aujourd’hui la départementale 817 jusqu’à Saint-Martory, puis, la Garonne franchie, devient la départementale 117. Les voitures lui préfèrent l’ A 64, et c’est tant mieux pour les cyclistes. Première ou seconde division, nationale ou départementale : qu’importe ! Elle demeure cette longue écharpe de goudron qui se déroule, au pied des Pyrénées,  pendant 440 bornes, de Bayonne à Perpignan.

Cette bonne vieille 117, je la retrouve et la coupe à Artigueloutan pour rejoindre Andoins et monter sur le plateau de Ger, parcouru de routes délicieuses.   Je roule sur un pont qui enjambe, non une rivière, mais l’A64. Je regarde en contrebas. Caisses, camions, tous sont à fond. Ce sont des gens sérieux, pressés. Moi je ne suis pas pressé, récalcitrant au sprint, absent du trafic. Je ne suis pas sérieux, je songe à des choses futiles en roulant,  aux noms gascons de la brume. Elle change de densité, de couleur, d’une route à l’autre, sur le Plateau de Ger. Et la langue gasconne tient compte de chacune de  ses métamorphoses, parlant tantôt de « brumèi », de « brumach », tantôt de brumashère, de « brumadèra ». Je me souviens de mots gascons en roulant sur le 17 dents, et j’ai envie d’une chocolatine. On n’est pas sérieux quand on a 17 dents.

 

 (PressLib')

Vendredi 15 septembre 2017

 

 

Ici l’ombre.

 

Notre époque pourrie ne mérite qu’une seule chose : se prendre un bon roman dans la gueule. Ce roman – youpi ! – est écrit ! Il a pour titre «  Le chemin des fugues », compte 311 pages, paraît aux éditions du Rocher. Et son auteur est l’un de mes écrivains  préférés : Philippe Lacoche. Bref, c’est  bel et bien un bel et bon roman que notre époque,  sans chair ni mémoire, reçoit en pleine poire.

Le héros du roman de Lacoche s’appelle Chaunier. On dirait le nom d’un village. On pourrait le trouver sur une carte Michelin que l’on déplierait sur la toile cirée du bistrot du coin. Un nom de village, oui. Mais un homme n’a-t-il pas été, au siècle dernier, un village, avec une école communale, une rue bordée de platanes, la vitrine d’un bureau de tabacs que signale un losange rouge, bureau de tabacs qui fait aussi bistrot, mercerie et plat du jour ? Il y a tout ça dans le nom et dans le cœur de Pierre Chaunier  qui n’est pas quelqu’un de notre temps. La preuve, il connait tous les noms des poissons d’eau douce : « brème, tanche, esche, gardon, perche, truite fario, vairon, rotengle, chabot, vandoise, carpeau» Ce lexique de la pêche que Lacoche offre à son lecteur gourmand de vie et de mots  parle de la lenteur, de la beauté troublante de la nature, des odeurs, des saveurs, de la lumière, de l’ombre, du temps qui passe, du temps que l’on prend, bref, de tout ce que notre époque a dans le collimateur.

Pierre Chaunier est un mec qui pêche et qui écrit. Il écrit là où il pêche, en Picardie, dans la presse quotidienne régionale. Chaunier connaît la Picardie par cœur mais, journaliste de la mobylette et du stylo,  de l’Ami 6 et du calepin, il ne s’adapte pas  aux logiciels, aux outils numériques dont sont désormais dotées les rédactions. Chaunier, qui picole un peu, pense que les logiciels sont contre lui, lui font la guerre. S’il avait un flingue, il viderait son chargeur sur l’écran et la souris.  N’ayant pas d’arme, Chaunier n’a d’autre solution que d’aller noyer son blues au Bar de la Place où l’attend La Pucelle. Il ne s’agit pas de Jeanne d’Arc qui désirerait  danser avec lui sur « A boit en compagnie de copains plus colorés les uns que les autres, une tribu de mecs qui savent tout, comme Chaunier, des chemins de fer et des manifs cheminotes. Et, comme Chaunier, tous  ont raté le TGV bondé de la modernité.

Pour échapper aux  logiciels et  aux antidépresseurs, Chaunier change de rédaction et rejoint celle de L’Echo du Vaugandy, canard composé à l’ancienne, avec des caractères en plomb, sentant l’encre à souhait, imprimé sur du vrai papier, distribué dans un pays, le Vaugandy, inconnu des   GPS. Ce «  Chemin des fugues » qui mène à l’enfance, aux jolies  femmes et au rock’n roll, est celui, non de la désertion mais de la résistance. A l’heure de la softbarbarie, Philippe Lacoche se souvient d’une civilisation.  Et de son ombre. Philippe Lacoche, écrivain français  libre, c’est :  Ici l’ombre ! L’ombre bleutée, l’ombre orangée des tracteurs Nuffield. Deux Nuffield pour barrer la route, et  bienvenue sur la barricade, une Pucelle dans une main, le roman de Lacoche dans l’autre!

(PresseLib)

 

 

 

Samedi 9 septembre 2017

 

Péché

Nizami, poète perse, né en 1140, mort en 1209 : «  S’il est péché de regarder la femme, alors cache tes yeux, pas la femme. »

 

L214

Deux militants de L214 sont entrés clandestinement dans l’abattoir du Houdan pour filmer le sort abominable des porcs et nous alerter sur la souffrance des animaux d’élevage. De retour sur les lieux pour récupérer leurs cameras, ils ont été arrêtés par la gendarmerie. Ce qu’ils ont fait, est-il légal ? Non ! A l’audience, le procureur de la République requiert 15 000 euros d’amende. Ce qu’ils ont fait est-il légitime ? Oui ! Et, pour se défendre, ils citent Martin Luther King : « L’objectif même de l’action directe est un créer un tel état de crise que la société, après avoir obstinément refusé de négocier, se trouve contrainte d’envisager une solution. » 

 

Barcelone

Né en 1723 à Edelsheim, mort à Paris en 1789, Paul-Henri Thiry, baron d’Holbach,  est formel : «  Quand les hommes pensent n’avoir que Dieu, ils ne s’arrêtent devant rien. »

 

Réchauffement climatique

« Si le climat était une banque ils l’auraient déjà sauvé » Hugo Chavez.

 

LR

LR. Type de pile électrique - le plus souvent de marque  Duracell, comme le lapin-, que l’on glisse dans son transistor. Une nouvelle pile LR fait son apparition sur le marché : la pile Wauquiez, en vente partout. Si vous optez pour la pile Wauqiez, conçue par les établissements Buisson,  il vous faudra impérativement placer votre transistor sur la portion la plus à droite de votre table de nuit ou de salon  pour avoir du son.

Marche

Ils se sont mis « en marche », il y a un peu plus d’un an. Ils ont marché, marché, librement. Ils n’avaient, assuraient-ils, ni coach, ni plan de carrière, ni plan com’. Ils marchaient selon leur  bon vouloir. Ils n’étaient pas aux ordres d’un appareil, eux. Ils n’avaient pas de carte, eux. Ils étaient « différents », eux.  Ils étaient « libres », eux. Ils  n’avaient pas de chef, eux, seulement  un guide auquel ils criaient « je t’aime » et qui leur répondait «  je vous aime aussi ». Ils ont marché et, tout à coup,  se sont assis. Au Palais Bourbon.  Où ils  foulent au pied le droit social. Et si cette longue marche n’était qu’une marche arrière ?

 (La NOuvelle République des Pyrénées)

 

 

Samedi 2 septembre 2017

 Septembre


        Septembre. Le mois est délicieux. Le mot  l’est aussi. En anglais également, surtout dans la bouche des crooners,  dans celle de Neil Diamond fredonnant « September morning. » En septembre, le soleil perd un peu de sa  superbe, se fait plus caressant, la lumière glisse en s’étirant sur les choses et sur les gens, les jardins nous attendent, les espadrilles sont encore de mise.  Septembre est aussi délicat qu’un quatrain de Paul-Jean Toulet. Celui-ci par exemple :

                Molle rive dont le dessin

                               Est d’un bras qui se plie,

                Colline de brume embellie

                               Comme se voile  un sein,

 

Ceux qui, sans  nous consulter, ont décidé que nous  rentrerions  en septembre n’ont jamais lu Paul-Jean Toulet. Ce sont des gens sérieux. Ils se moquent  du  charme  de septembre, lequel, il est vrai,  doit beaucoup à la légèreté du vent et  des robes à fleurs. Le vent – ce compagnon des promenades -,  les robes à fleurs – « la seule chose qui tourne sur terre », chante  Alain Souchon -, ne pèsent pas lourd dans la balance commerciale que ces gens-là  ne quittent jamais des yeux. Septembre c’est la vie,  et la rentrée,  la mort. Il existe bel et bien dans le calendrier un mois qui est celui de la mort : novembre. On devrait donc décaler la rentrée en novembre. Elle se ferait  le 2 novembre très précisément, jour des morts. On se souviendrait, le 2 novembre, des morts qui reposent dans les cimetières,  et des morts que nous devenons. Car nous mourons chaque jour un peu plus  sous les coups répétés que nous portent les managers et leurs sbires. Septembre nous invite à profiter des terrasses, à regarder, à savourer, à ralentir, tandis que la flicaille managériale, elle,  nous ordonne d’accélérer, de courir, nous pousse au sprint. Septembre, c’est Paul-Jean Toulet, et la rentrée, le burn out. Débarrassons septembre de la rentrée !  La rentrée, elle peut crever.

La Nouvelle République des Pyrénées

 

 Vendredi 1er septembre 2017

         Le corps: la parole, la danse, la couleur de la culotte.

Jeudi 3 août 2017

         Il y a deux sortes d'immeubles: ceux qui restent à quai, et ceux qui vont en mer, comme cet  Harmony of the seas sorti des chantiers de Saint-Nazaire.

Mercredi  2 août 2017

        29 et 30 juillet, j'étais à Trie. Trie sur Baïse. Tchatcherie  sur Robic dans la salle du conseil municipal , puis performance nougarienne à l'apéro, sous les arcades.  Dans l'assiette,  haricots tarbais pour le déjeuner, poule au pot pour le dîner. A Trie, pas l'ombre d'un sushi.

 Samedi 28 juillet 2017

 

à Pau

les murs ont des oreilles

et les rues parlent

nous sommes des lanceurs

de lettres

 

 


 

 La Pente est peinte

Dimanche 9 juillet 2017

 

            Le poème, notre bouée dans la mer des mots morts.

 

 Vendredi 23 juin 2017

 

 


 

 

Schnock : j’ignore si vous l’êtes. Moi, je le suis. Depuis le premier numéro qui, si je m’en souviens bien, braquait son  projecteur sur Jean-Pierre Marielle. La vingt-troisième  livraison de la revue Schnock est dans les kiosques.  En couverture : Charles Aznavour, lequel entend bien fêter  ses 100 ans sur scène. Schnock est une revue à dos carré. Dos carré, c’est la classe. L’Express était, au siècle dernier, un hebdomadaire à dos carré. Je l’achetais toutes les semaines pour lire la chronique littéraire d’Angelo Rinaldi. Ses éreintements étaient un régal. Il tirait élégamment sur tout ce qui à ses yeux n’était pas littérature. Une chronique très Zizi Jeanmaire, très « L’ai-je bien descendu ? » L’Express a perdu son dos carré, ainsi que l’insolence succulente de Rinaldi. C’est peut-être ça le monde d’avant, cher à l’ami Jérôme Leroy : un monde dans lequel l’élégance et l’insolence avaient  droit de cité, mieux : la vedette.

Schnock se penche donc sur le monde d’avant, monde que l’on retrouve en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur d’une DS.  Et qui voit-on exactement dans ce rétro-là ? Aznavour !  Charles Aznavour parle, se raconte. Comment a-t-il rencontré la poésie ? En lisant La Fontaine.  Et la chanson, ça a commencé comment ? En duo avec Pierre Roche, un fan de Trenet. La Fontaine+ Trenet : c’est parfait. Sachez qu’à ses débuts, Aznavour logeait  chez Pierre Roche, car il n’ y avait plus de place pour lui chez ses parents. Ses parents  hébergeaient dans leur appartement des clandestins, des Arméniens, des Juifs et Missak Manouchian, un des 21 résistants de « L’Affiche rouge ». Donc, c’est parti : Aznavour chante. Il chante et résiste. A qui ? A la critique, laquelle, à son sujet, écrit ceci : « Dans chaque chanson, il imite quelqu’un : Bécaud, Philippe Clay…Nous ne sommes pas en présence d’un petit escroc d’envergure, mais d’un escroc de petite envergure : comme sa taille prête à le penser. »

Schnock c’est donc, cette fois, Aznavour, plus le  Viandox, produit «  100% bidoche-friendly, totalement vegan-incompatible. » Le Viandox, c’est une boisson du monde d’avant, commercialisée par Liebig en 1921.  Chanté par Renaud dans « Marche à l’ombre », évoqué par Michel Butor dans Passage de Milan, Le Viandox  était surtout – dixit la publicité – «  le secret de champion » de Louison  Bobet. Bobet qui a remporté  trois Tour de France.  Tous au Viandox !

La lecture de Schnock, de son dossier, de ses rubriques savoureuses,  fait un bien fou. Qui plus est, l’écrivain Thomas Morales écrit dans Schnock. Ruez-vous donc sur Schnock.  

 

 

 

 Samedi 17 juin 2017

 

« Compliqué » est le mot préféré des experts et des feignants. Son emploi permet aux premiers de se donner des airs de sage, et aux seconds de ne pas avoir à chercher l’adjectif adéquat.   Et c’est ainsi que tout devient compliqué.

 

 

Samedi 10 juin 2017

 

J’ai tchatché à Adé.  Fernand Fourcade, mon pote photographe, m’attendait chez lui, à Lamarque-Pontacq. Je prends place dans sa caisse : on roule. Route de Lourdes donc et, au panneau qui indique Loubajac, Fernand tourne à gauche. Et c’est tout de suite miraculeux. Cela étonnera qui ? Bernadette Soubirous n’est-elle pas née dans le patelin le plus proche de Loubajac, Bartrès? Bernadette a vu la Vierge, laquelle s’est adressée à elle  non en français mais  en gascon, langue que ne captent  pas les agents CIA.  Lors  de leurs conversations, la Vierge, à plusieurs reprises,  a indiqué à Bernadette qu’elle était l’Immaculée Conception. Punchline que Bernadette s’est empressée de répéter aux autorités religieuses. Je ne vous dis pas le souk dans la société  très hiérarchisée  des soutanes boutonnées du col aux pieds ! Un foin d’enfer !

Moi, entre Loubajac et Adé, je n’ai pas vu la Vierge, juste la Bigorre. Et c’était ça,  le   miracle. La Bigorre, oui, avec ses bosses vertes de chameau alangui sous le ciel calme. Entre Loubajac et Adé,  la route a la cambrure et le charme d’une route de montagne. Son goudron, c’est le bon vieux goudron départemental, granuleux, ronronneur, le compagnon fidèle du cycliste et du cyclotouriste. Trois patelins que les architectes – disons plutôt les architraîtres – des Conseils municipaux, départementaux, régionaux, nationaux, européens, mondiaux, planétaires ont, Dieu merci, oublié. Conséquence : pas un seul rond-point.  Les ronds-points, ils  en construisent partout. Les routes ne sont  plus des routes mais des chapelets de ronds-points. Des ronds-points  qu’ils  s’empressent de décorer, à l’entrée des villes,  en donnant libre cours à leur mauvais goût. 

Dieu merci, ils  n’ont jamais posé les pieds sur  cette portion de Bigorre verte et dodue, sise entre Loubajac et Adé.  De chaque côté de la route, des haies, des arbres, des prairies et des vaches. Des vaches libres, qui paissent et pensent.  Elles ruminent l’herbe et, en même temps, le temps. La vache prend son temps, médite. Elle nous invite, nous qui sommes les otages de l’épilepsie sociale, à faire comme elles : lever le pied. Lever le pied, c’est désobéir. Désobéissons ! Meuh !

(La République des Pyrénées)

 

 

 

Samedi 3 juin 2017

 

Méteo

 

La pluie n’est pas le mauvais temps, c’est un chant. Le mauvais temps c’est quand le facteur n’apporte que des factures

 

Giro

Quel beau Giro nous eûmes, le gratin du braquet dans un mouchoir de poche, des cols partout. Les commentateurs louèrent fort justement la classe de l’élégant et grand  Tom Dumoulin qui jamais ne s’affolait lorsque les grimpeurs – notamment  Nairo Quintana -  mettaient le souk dans les pentes. Tom Dumoulin les regardaient s’éloigner, puis, calmement, souplement,  revenait sur eux, le plus souvent sans l’aide de personne. Les commentateurs applaudirent. Dumoulin devenaient à leurs yeux  « le nouvel Indurain ». Mais que disaient-ils d’Indurain quand ce dernier, chevauchant son Pinarello blanc,  contrôlait de la sorte les grimpeurs dans Hautacam ou le Tourmalet ? Louaient-ils sa classe de Géant du Tour ?  Non, ils déploraient  qu’il manquât de panache.  Comme si l’on pouvait gagner le Tour sans panache. Comme si l’on pouvait régner sur le peloton cinq ans durant  en s’économisant. L’avis des commentateurs sur Miguel Indurain a visiblement changé.  Pas le mien. Je souris.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Samedi 27 mai 2017

 

A l’heure où la disparition des espèces nous préoccupe, où le sort atroce réservé aux bêtes d’élevage nous bouleverse, Monsieur Macron investit pour les législatives, dans la deuxième circonscription du Gard,  la torera Marie Sara dont le métier fut  de tuer  des taureaux arrachés à la paix des pâturages et jetés dans l’enfer des arènes. Le lobby taurin se frotte les mains : le plus jeune Président de l’histoire de  notre République  adoube  une vieille pratique que combattirent dès son apparition en France les deux Victor : Hugo et Schoelcher.

Emmanuel Macron a confié à la presse provençale que la corrida était « à  la fois une culture et  une tradition». Emmanuel Macron qui a fréquenté Paul Ricoeur et lu Julien Gracq, fait un usage étonnant du mot « culture ». Hier, il affirmait qu’il n’existait pas, à proprement parler, de « culture française » et, aujourd’hui, le voici qui qualifie de culture la corrida. Ecoutons Zola : « La corrida n’est ni un art, ni une culture, mais la torture d’une victime désignée, avec autour, des badauds qui regardent ». Emmanuel Macron devrait relire Zola et, surtout,  lire ce que les jeunes Espagnols qui militent pour la fermeture des arènes écrivent en lettres rouges sur leurs T shirts : « La torture n’est pas une culture ». Pour Emmanuel Macron, la corrida ne saurait être remise en cause parce qu’elle est une tradition. Etonnante affirmation qui d’emblée bannit le questionnement. Ce bannissement est étrange chez un disciple de Paul Ricoeur. Le philosophe, le poète s’interrogent : quel sens peut-on donner à cette tradition, que dit-elle ? Elle dit que l’homme a tous les droits sur l’animal, à commencer par celui de le torturer pour son plaisir jusqu’à ce qu’il meure couché sur un sable chargé de pomper son sang. Et le philosophe, le poète interrogent ce droit que l’homme s’arroge : L’homme se grandit-il, est-il vraiment un homme lorsqu’il décide de faire souffrir et mourir un taureau  qui aime humer le vent et regarder la lune ? Que la foule lyncheuse fréquentant les arènes ne se pose pas ces questions ne nous surprend pas : elle est la foule. Mais qu’un jeune Président de la République, disciple de Paul Ricoeur et lecteur de Julien Gracq, les ignore, nous atterre.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 Vendredi 25 mai 2017

Papier d’identité(s)

 

Fin

 

Qui suis-je ? Un homme de paroles. Et je me souviens de  l’école d’Aureilhan, des paroles de mes camarades. Chaque fois que je franchissais le portail, ils entonnaient la même rengaine, leur slam à eux : « Laborde-qui-déborde, Laborde-qui-déborde.. » Leurs mots railleurs ne me blessaient aucunement : je  les prenais au pied de la lettre. Je débordais, ce qui est l’apanage des rivières. Et aujourd’hui à la question – toujours la même ! -  posée par les procureurs : « de quel bord êtes-vous ? », je réponds : «  Je ne suis pas un bord : je suis la rivière. »

Je suis la rivière, et je suis une vache, car  je prends volontiers l’identité de mon voisin. Et le premier voisin à Aureilhan, c’était la vache Elles marchaient d’un pas lent, lâchant dans les rues des bouses qu’écrasait, avec les pneus à flancs blancs de sa Cadillac, Yvette Horner.

Qui suis-je ? Je suis le pas lent de la vache. La vache prend son temps. C’est un ruminant. L’instituteur nous répétait volontiers que la vache dispose  de quatre estomacs : la panse, le bonnet, le feuillet, la caillette. Nous en oublions toujours un ou deux en route dans nos devoirs. Afin que nous les retinssions tous, l’instituteur avait mis au point une sagaie  sonore, une phrase cadencée, conçue pour nous aider, un truc mnémotechnique à souhait, son slam à lui : « Quand je panse à mon bonnet je feuillette mon cahier. » 

Quatre estomacs, oui, car la vache ne rumine pas seulement l’herbe : elle rumine aussi le temps. Elle m’invite à faire comme elle, à ruminer, à prendre le temps, bref, à laisser la pensée éclore, la rêverie m’envahir.

Aujourd’hui, nous perdons le temps de vue, et ne disposons que de journées pré-découpées, jetables : journée de l’amitié, de la paix,  du sushi, du salsifis frit, de l’esbroufe, de la touffe, du covoiturage, de l’ensilage, des panneaux solaires, des minoritaires, de la meuf, de la teuf… » Donnons un coup de corne dans tout ça, tournons le dos aux agendas. Et le temps de nouveau est là…

 Tels sont les lolos que j’ai lapés,  les poupous que j’ai tétés. Tout cela vient d’Aureilhan, du terroir, me dit-on. Je ne goûte guère le mot terroir qui rime avec mouroir. Trop de terroir m’enterre, le manque de terre me tue.

Donc la terre, oui, mais ouverte. J’ai lu Miguel Torga: « L’universel, c’est le local moins les murs».

(PresseLib)

 

 

 


 

Vendredi 12 mai 2017

Papiers d’identité(s)

2

 

Qui suis-je ? Un homme de paroles. Et je me souviens d’un pays qui fut celui de la parole : Aureilhan,  dans le 65.  On dira que là sont mes racines. J’ai une dent contre les racines. Je ne suis pas un arbre. La preuve : je marche. Je serais un arbre qui marche. Mieux : je suis un cerf, cet animal qui porte ses racines sur sa tête. J’ai donc des racines de ciel, un feuillage bleuté, peuplé d’oiseaux cosmopolites.

Aureilhan était pour moi un village irlandais : O’Reilhan, comme O’Driscoll ou O’Gara. Aureilhan était le pays de la parole. Les mots étaient colorés, buissonniers, à Aureilhan. Ils venaient  de partout.  Soyons précis, dressons la liste !

Il y avait les mots gascons, ceux de ma grand-mère et des paysans. Des mots que ne comprennent pas les agents de la CIA. Le gascon, c’est parfait pour niquer Mickey.

Il y avait les mots espagnols des maçons. Je me souviens d’un maçon espagnol. Je le retrouvais au pied du mur. Il était  aussi sec que Federico Bahamontes. Il portait un marcel, son coude était pointu comme un quignon de pain. Il maniait la truelle, la taloche avec dextérité. Pour s’encourager, il répétait des mots, toujours les mêmes : « A galopar, a galopar, hasta interrarlos en el mar… » Je me disais que c’était une contine de son pays. J’appris  bien plus tard qu’il s’agissait d’un poème de Rafael Alberti.

IL y avait les mots polonais d’un sous-officier de l’armée coloniale  et ceux, indochinois, de la femme jaune qu’il avait épousée à Saigon.

Il y avait les mots latins du curé disant la messe

Il y  avait les mots français de l’instituteur et du livre de lecture.

Et tous ces mots étaient des sons, des percussions. Et tous ces mots, c’était du rap. Et tous ces sons atterrissaient dans le grand chaudron de la cuisine du cochon, et tout était bon, et tout était bien. Mais l’instituteur n’appréciait guère cette cuisine verbale du cochon. Qui plus est, il prétendait que le E était…muet. Il aurait fallu dire : «  J’m’ pench’ par la p’tit’f’ntr’ ». Or, à Aureilhan, comme sur tous les chemins des villages voisins, sous le préau de toutes les écoles des villages voisins, dans tous les bistrots des villages voisins, le E se fait entendre, vit au cœur de chaque mot, fait vivre chaque phrase : « Jeu meu pencheu par la peutiteu feunetreu ». Bref mon identité est nougarienne. Je suis « le poète qui fait parler les E muets ».

(PresseLib)

 

 Vendredi 28 avril 2017

Papiers d’identité(s)

 

1

 

Une partie de la bouche  se nomme le palais. Donc la noblesse est dans la bouche. Ça vous en bouche un coin ! Normal ! On vous a toujours dit – et vous avez sans doute vous-mêmes répété – ceci: "  Les paroles s’envolent, les écrits restent »

Regardons ça de près ! Si les paroles s’envolent, c’est qu’elles ont des ailes, comme les rêves. Mon identité est donc onirique. Et je me souviens des mots d’André Breton :  « L’homme est un rêveur définitif ».  Les paroles s’envolent, nous les regardons s’élever dans le ciel, rejoindre les nuages. Et  c’est de la rencontre entre les paroles et les nuages que naissent les souvenirs.

Les écrits restent, oui, mais le plus souvent à quai, lourds comme des containers, tournant le dos à la mer, aux vagues, à l’écume,  à la couleur bleu.. Et je me souviens de Boris Vian    « Les articles de fond ne remontent jamais à la surface ». Mon identité est moqueuse. Je suis un drôle d’oiseau : un merle.

Donc légèreté  de la parole. Cette légèreté n’est pas celle, inerte, du briquet dans la poche, mais celle, animée, de Sylvie Guillem sur la scène de l’Opéra. Les paroles sont Sylvie Guillem. Mon identité est chorégraphique

                Qui suis-je ? Je vous le redis : je suis un homme de paroles. Et je ne suis pas de notre  temps. Car notre temps n’est pas celui de la parole, contrairement à ce que pourrait laisser croire la prolifération des haut-parleurs et des écouteurs  Notre temps est celui du bavardage permanent, des mots morts, de cette langue qui ne parle pas et qu’ils nomment langue de bois.

Langue de bois : je ne peux pas laisser passer ça ! Nommer langue de bois une langue qui ne parle pas, c’est outrager les arbres, les forêts, le bois, c’est-à-dire ces « meubles luisants, polis par les ans «  dont parlent Charles Baudelaire dans son poème « L’invitation au voyage ». Si leur langue était de bois, ils auraient de la sève à la place de la salive.Si leur langue était de bois, ils auraient sur la langue non un cheveu mais une coccinelle.Si leur langue était de bois, leur bouche serait tapissée d’humus.Si leur langue était de bois, elle serait comprise des rossignols. Leur langue n’est pas de bois , ne charrie aucun nuage, n’accouche d’aucun souvenir, ne véhicule que des mots morts.

J’appelle mots morts, les acronymes, comme TAFTA. On est passé de Teufteuf à TAFTA, Et TAFTA, c’est pas Teufteuf. Teufteuf, c’est  l’onomatopée, la bouche qui tente de capter ce que dit l’oreille, c’est l’homme enfantin, émerveillé. TAFTA , c’est l’homme desséché, marchandisé, dont le sort est semblable à celui de la poule. Car la poule, comme l’homme, n’a plus droit à l’onomatopée, à son matinal, son enfantin, son joyeux, son fier  cot cot codet. Aujourd’hui, dans le matin saturé de particules fines, l’œuf ayant été pondu, la poule est sommée de crier : Cac cac cac 40 ! Cac cac cac 40!

Nous en sommes là.

(PresseLib)

 

Samedi 1 mars 2017

 

             Auchan, rayon Légumes, j’avance lentement en poussant mon caddie, histoire de ne pas les bousculer. Ils sont deux, un homme, une femme, d’un certain âge. De quoi l’entretient-il : de Fillon et ses costumes, de Londres et son attentat ? Quelque chose de cet ordre-là car, dès qu’il se tait, elle lâche, dans un soupir inquiet : «  Je ne sais pas où l’on va… » Il y a belle lurette que nous ne savons pas où nous allons. Quand j’étais gosse, la catastrophe, déjà,  était  imminente. Je me souviens d’une copine de ma grand-mère, la vieille Campistrous, qui ponctuait chaque mauvaise nouvelle qu’on lui rapportait d’un : « Je ne sais pas où l’on va, pauvre ! ». Que la nouvelle fût terrifiante et le « pauvre » devenait « pauvre de nous ». Et quand les nouvelles étaient bonnes, quand, par exemple, on lui faisait remarquer que la journée était magnifique et le soleil généreux, elle s’exclamait, affolée: « Taisez-vous, on va le payer, pauvre ! »

 

(La République des Pyrénées)

 

 

Vendredi 31 mars

 

Enfant de la bulle

 

 

Je suis un enfant de la bulle. Les premières bulles étaient de savon. Nous étions miochons, assis dans les prés. Un peu d’eau savonneuse, un fil de fer tordu jusqu’à former à son  extrémité un anneau, les filles soufflaient, et hop  les bulles s’envolaient. Tout était léger, lumineux, à Aureilhan, près des vieux chênes, et le « vert paradis des amours enfantines »  se paraît d’une couronne de bulles… 

Il y avait les bulles qui s’envolaient, et celle que l’on coinçait. Cette bulle-là, Marcel Amont la célébrait dans une chanson qui faisait un tabac  à la radio, le dimanche matin. On l’écoutait en déjeunant, avant d’aller à la messe. Il était question, dans la chanson d’Amont, d’un « Mexicain basané », « allongé sur le sol », « un sombrero sur le nez », « en guise en guise  en guise….de parasol ! » Catholique, ce Mexicain l’était plus que nous : il prolongeait  toute la semaine le repos dominical. La bulle « mexicaine » était celle d’un philosophe.  C’est la bulle que coinçait aussi Edouard  Fachleitner, ce coureur du Tour de France, surnommé « Le berger de Manosque », qui, en 1947, dans le Tourmalet, ouvrait la route à son leader, René Vietto. Alors que tous escaladaient le col,  les yeux rivés sur le cintre de leur guidon, Fachleitner accomplissait sa tâche d’équipier en contemplant les pics pyrénéens qui le dominaient.  Le Tour de France était en train de se jouer – Robic venait d’attaquer – mais Edouard Fachleitner souhaitait jouir du paysage  prodigieux qui s’offrait à lui. J’avais raconté cette anecdote à Louis Nucéra. Louis m’avait dit qu’elle était représentative de  la « philosophie d’Edouard ». Edouard avait une classe folle mais,    à  ceux qui, pour cette raison, l’invitaient à se dépasser, à se lancer dans des raids audacieux,  il s’empressait de répondre : «  Je veux finir sur le banc avec les vieux à Manosque ».

Les bulles enfantines s’élevaient au-dessus de haies alourdies de mûres et bruissantes d’insectes, ces merveilleuses haies  dont le poète Xavier Grall dénonçait l’arrachage. Les bulles enfantines   montaient dans l’azur, portées par le chant de grillons que les pesticides ont rendus muets. Quant à la bulle « mexicaine », elle est la victime de choix des managers, des garde-chiourmes cravatés et vulgaires de la société ultramarchande. Ces gardiens du temple et des stock-options ne peuvent croiser un humain sans lui aboyer aux oreilles : plus vite, plus vite ! Et les courbes qui les font frissonner sont celles, non  de la femme qui descend l’avenue, mais celles toujours ascendantes du péïbé.

Les bulles, dans la France d’aujourd’hui,  ne sont que financières. Elles ne s’envolent pas: elles explosent. Quand elles explosent, des hommes qui travaillaient, des femmes qui travaillaient, se retrouvent au tapis. Ces hommes et ces femmes  projetés au sol se tournent alors vers des gouvernants qui leur font tous la même réponse : « L’Etat ne peut pas tout ».

Les bulles, dans la France d’aujourd’hui, sont aussi « tropicales ».  Coiffés de casques de chantiers, des hommes arrivent un matin devant une de nos vieilles forêts et s’exclament : on va arracher les arbres, faire pousser des bungalows, inaugurer  une « bulle tropicale ». La forêt, ils ne l’ont même pas regardée. Ils ne connaissent pas son nom. Ils ne savent rien des arbres qui la peuplent et lui donnent sa couleur changeante, cette débauche de vert et d’or.  Ils ne savent rien de l’amour qui la lie au vent, de leurs murmures, de leur chant. Quand ils voient une forêt, ils n’ont qu’une envie : la raser. Ils n’ont pas d’imagination. Ils n’ont lu aucun livre, récité aucun poème, écouté aucune mélodie. Ils sont eux-mêmes déboisés. C’est l’homme  déboisé qui déboise la planète. A cet homme-là, la forêt fait peur. Et la « bulle tropicale » le rassure.

La forêt est une invitation à faire ce que l’homme gavé d’agendas et de sushis ne fait plus : se perdre. La forêt est riche de chemins dont on ne sait où ils mènent. Et tous ces chemins ont leurs senteurs, leurs odeurs : féminine est la forêt. La forêt est une invitation à errer, à écouter, à sentir, à regarder, à lever la tête. Et celui qui,  en forêt, lève la tête, peut, entre deux cimes ourlées de pourpre, tomber nez à nez  avec le ciel. Et le voici qui, ensorcelé, s’interroge: et si ce ciel que l’on dit vide était habité ? Voilà pourquoi les petits serviteurs de l’ordre financier, du business planétaire veulent à tout prix remplacer les forêts par des « bulles tropicales » : pour empêcher le  citoyen devenu un client   de se poser trop de questions, de méditer.  La vie intérieure nuit gravement  à la consommation.

 (PresseLib')

 

 

Samedi 25 mars 2017

 

      Les pets de vaches pollueraient. Et qu’en est-il des pets de nones?

 

*

Il faut vivre avec son temps, répétait volontiers  Daumier. Mais quand le temps a tort que fait-on, demandait Ingres ? Il est urgent dans ce cas de s’accrocher à ses chimères, ses fantaisies, urgent de brandir ses rêves. Ce que fait l’écrivain Thomas Morales, avec un petit livre numérique et nostalgique. Numérique parce qu’il paraît chez « L’Editeur numérique », maison animée par l’excellent Dominique Guiou, et n’existe donc qu’en ligne, téléchargeable sur internet,  via Amazon, Fnac, Numilog and C°, à partir du 27 mars, pour la modique somme de 2,99 euros. Nostalgique car il a pour sujet Belmondo. Thomas Morales aurait voulu être Belmondo, mais comme il n’est pas très doué pour les cascades, il a préféré devenir écrivain, ce qui est une aussi belle façon de prendre tous les risques.  Titre de l’ouvrage : « Belmondo et moi ». C’est un texte bref, composé de variations syllabiques, brèves elle-aussi, avec, au cœur de chacune,  un film de Belmondo, de « Cartouches » à « Mademoiselle Ange », en passant par « Le Magnifique », « Borsalino » ou « A bout de souffle ». Du bon et du bref. Le bref, c’est le top. Les longueurs, c’est pour les mauvais. Plus on a de talent, moins on a besoin de mots. Thomas Morales regrette que dans « Cartouches » le réalisateur, Philippe de Broca, fasse mourir Claudia Cardinale : « On ne devrait jamais faire mourir Claudia Cardinale. C’est un postulat de base du cinéma. Vous pouvez faire mourir Danièle Évenou, Isabelle Huppert, Véronique Genest, Marion Cotillard, Virginie Efira, Marie-Anne Chazel, mais pas Claudia ». Peut-on  terminer ce bref papier autrement qu’en écrivant : « Lu et approuvé » ?

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

 Samedi 18 mars 2017

 

Ils ont marché jusqu’à Washington. Ils sont Indiens. Ils appartiennent à toutes les tribus d’Amérique. La pluie est glaciale. Une Indienne prie, au nom de tous,  devant la grille fermée de la Maison Blanche : « Nous prions pour l’eau, nous prions pour la protection de notre mère, la terre,  nous prions pour nous-mêmes car notre vie aussi est sacrée ». Sa  prière achevée, elle s’efface. De jeunes indiens prennent sa place devant la grille fermée de la Maison blanche. Ils poussent des cris de guerre contre le « serpent noir tueur » Ils sont Sioux, connaissent la prophétie. Elle dit que le « grand serpent noir » viendra un jour les détruire. La prophétie  parle d’un serpent.  La société Energy Transfer Partner parle, elle, d’un oléoduc. Nous sommes dans le Dakota du Nord. Long de 1800 km, l’oléoduc, qui évitera la ville de Bismarck dont les eaux doivent être protégées,  traversera les terres sacrées des Sioux qui, eux, ne boivent pas d’eau. Or les terres qui seront traversées et polluées, sont sacrées, notamment parce qu’elles  abritent  de nombreux cimetières. Sacré aussi, le  lac Oahe situé à 800 mètres de la réserve. D’un côté donc les Sioux et, de l’autre, Energy Transfer Partner et Donald Trump. Un jeune Indien  regarde la Maison blanche et dit : « Si nous mourons, nous mourrons en défendant nos droits. » Ces mots qu’il fait siens sont ceux de Sitting Bull.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Vendredi 17 mars 2017

 

Pau, j’enfourche mon Giant Argento et file saluer, sur le boulevard, les Pyrénées chères à Paul-Jean Toulet :

D’une amitié passionnée

                Vous me parlez encor,

Azur, aérien décor,

                Montagne Pyrénée.

 

Le revêtement clair de la piste cyclable du Boulevard sied à mes roues. Il pourrait être vert tant il tient du  billard.

Les panneaux que je préfère à Pau sont les « Sens interdit » couplés à une plaque rectangulaire  portant la mention « Sauf cyclistes ». 4×4 disparus, je continue, et la  mention « Sauf cyclistes » est encore dans mon esprit lorsque le feu passe au rouge.

Je vais où mon vélo me mène, Toulet est toujours là. Quel musicien, Paul-Jean! Son regard se pose, le son naît  aussitôt :

Au détour de la rue étroite

S’ouvre l’ombre et la cour

Où Diane en plâtre, et qui court

N’a que la jambe droite.

*

Pau, le soleil sort, les gens aussi. Allées de Morlaas,  aux  joggers matinaux succèdent les retraités puis, aux retraités, un peu avant midi, les Food –trucks. L’un d’eux s’appelle « Au P’tit risotto ». Des employés de bureau, sortis des rues voisines,  arrivent, s’agglutinent devant les camions. Tous repartent avec un sac en papier kraft, et  vont s’asseoir sur les bancs où le soleil les attend puis déjeune avec eux. Déjeuner sur un banc, ce n’est en rien  déjeuner sur le pouce comme nous y contraint la société productiviste. Déjeuner sur un banc au soleil,  en mars, à Pau,  c’est pique-niquer avant l’été.

*

Les animaux sont comme nous : sensibles et intelligents. Mais eux sont désarmés, sans défense, à notre merci. Protégeons-les et nous restons des hommes. Maltraitons-les et nous cessons de l’être.


*

Dialogue

            Daumier : Il faut savoir vivre avec son temps...

            Ingres     : Et si le temps a tort ?

*

Les mots disparaissent, les acronymes prennent leur place et celle des onomatopées. Ainsi est-on passé de ce bon vieux Teuf-teuf à l’effrayant TAFTA. TAFTA est l’acronyme de TransAtlantic Free Trade  Agreement. Ce qui, en français, donne : Traité de libre-échange transatlantique). Sur TAFTA, je fabrique illico swingo l’adjectif qu’il convient : taftaïen. Nous entrons bel et bien  dans un monde taftaïen.

 

 

Samedi 11 mars 2017

 

François Filou est un curieux catho : jamais loin de la  mitre, toujours près du  magot. 

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 


Samedi 4mars 2017

 

p style="text-align: justify;">         Tous les meetings de François Filou perturbés par des concerts de casseroles. Le retour en force, à l’heure d’internet, des touits et des réseaux sociaux, de la casserole en tant qu’instrument de musique protestataire, me semble une preuve éclatante de la bonne santé politique de ce cher et vieux pays.

 

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

Vendredi 3 mars 2017

 

Paris espère accueillir les Jeux Olympiques en 2024. Le slogan est trouvé. Le voici : « Made for sharing». Coté son, c’est bon, l’oreille se réjouit. « Made for sharing » sonne comme « I shot the sheriff » de Bob Marley. Traduit en français, le slogan donne : « Venez partager ». Une horreur, un truc moitié cucul, moitié curé.  Gardons l’anglais ! On aurait pu au départ choisir un slogan en français. C’est vrai, d’autant  que le français, langue de l’Olympisme, est aussi celle  de 274 millions de personnes dans le monde  Mais pour trouver, en français, un slogan qui swingue, bref une punchline il aurait fallu faire appel non à des publicistes mais à des poètes

*

Michel Guérard publie aux Editions du Seuil  Mots et Mets. Il s’agit d’un « abécédaire gourmand et littéraire ».  J’aime les abécédaires. Ils invitent au saut de page, au retour en arrière, bref, au vagabondage.  J’ai ouvert  l’ouvrage de Guérard à la lettre a. Et sur qui tombe-t-on à la lettre a : sur le a d’Appétit ou celui d’Assaisonnement ? L’on tombe d’abord sur le a de la préposition  à , en vedette dans les noms des recettes : « pizza à la reine », « boudin à la Richelieu », « pieds de cochon à la Sainte-Menehoulde ». Remarque, en passant, du citoyen  Guérard : « Cela fait plaisir, quelque part, de voir que l’on n’a pas pris la Bastille pour rien ». Le ton est donné. L’abécédaire de Guérard, comme sa cuisine,  tourne le dos à la lourdeur, opte pour la légèreté et la saveur, la grâce et  la fantaisie. Je passe, sans logique aucune,  du A au W, et me retrouve  dans le Wagon-bar. A son sujet Guérard écrit: « Restaurant itinérant, roulant à grande vitesse, dont l’offre culinaire est inversement proportionnelle aux brillantes performances de l’engin qui le tire ». On dirait du Pierre Dac. Pierre Dac, oui, car la littérature  est bel et bien, avec la cuisine, la colonne vertébrale de cet ouvrage inclassable , illustré par Guillaume Trouillard. Les pages 78 et 79 sont consacrées aux « Frites molles de Dali », et, pages 106 et 107, Guérard fait entrer le poulet des Landes à l’Académie française. Le maitre d’Eugénie se charge, dans la recette, de « l’habit vert » dont il vêt le glorieux poulet. Et voici le succulent gallinacé, quai Conti, sous la Coupole. Que son cocorico réveille les Immortels endormis.  Si Guérard est un adepte des « pieds de cochon », il ne néglige pas pour autant  le pied de nez. Ainsi, page 86,  le voit-on  - ô sacrilège ! - modifier la recette du Ketchup, sauce planétaire et sacrée.  Il y a désormais deux Ketchup : le ketchup de Miami et celui d’Eugénie. Goûtez-y !

                Des mots, des mets, des notes, des recettes, des pensées, des saillies, des sagaies : le livre de Michel Guérard lui ressemble : aérien. Un régal.

(Presselib)

 

 

Samedi 25 février 2017

 

Nicolas Sarképi, François Filou : la droite Picsou.

*

« J’aime la France, j’aime les Françaises et les Français, le général de Gaulle et François Mitterrand, Philippe Séguin et Lionel Jospin, mon papa, ma maman, vos parents, la vanille et le chocolat, la droite et la gauche, la mer et la montage, la ville et la campagne, je vous aime, vous m’aimez, nous nous aimons, c’est l’amour, on va s’aimer sur une étoile ou sur un oreiller, au fond d'un train, ou dans un vieux grenier…  » Qui parle de la sorte ? Gilbert Montagné en concert ? Non, Emmanuel Macron en meeting.

*

Pluie : sœur sonore du soleil.

*

L’US Postal, ancien sponsor de Lance Armstrong – ah le beau maillot bleu qui, lors d’un contre-la -montre, donnait au Tour de France des airs de western, de course de chariots bâchés ! – réclame   au sextuple vainqueur de la Grande boucle 100 millions de dollars de dommages et intérêts. Le dopage du champion aurait terni l’image du sponsor. La justice est saisie. Que les avocats d’Armstrong récusent le tribunal. Seul le Tourmalet est habilité à juger Lance, et il y a belle lurette qu’il a rendu son jugement.

*

Pour les vaches, on le sait, ça va de mal en pis. Le sort des cochons n’est guère plus enviable, surtout dans l’enceinte de l’abattoir de Houdan, dans les Yvelines. Il s’agit du  seul abattoir de cochons dans l’Ile-de-France, les cadences d’abattage sont infernales, et les bêtes apeurées qui s’engagent en grand nombre dans le couloir menant au poste d’abattage se retrouvent coincées. Tous les moyens sont bons – chocs électriques, aiguillon appliqués sur les yeux -  pour « débloquer la situation ».  Et pendant ce temps, pendant quand les porcs hurlent, Monsieur Cazeneuve, premier ministre, apporte son soutien à la « ferme des 1000 veaux » sise à Saint-Martial-le-Vieux. Après la prison pour les vaches en Picardie, la prison pour les veaux dans la Creuse.  Douce France, cher pays de mon enfance…

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Samedi 18 février 2017

 

            Jacquerie et poésie sont les deux mamelles de la vache que je suis

 

Vendredi 17 février 2017

 

 

 

Pour Walkowiak

Le nom d’abord : Walkowiak. Il claque comme un coup de fouet. Et le diminutif  – Walko – a  lui aussi de la gueule. Ce nom  qui fait la joie de la bouche est celui d’un grand champion repéré par André Leducq lequel, remember, a remporté le Tour de France à deux reprises, en 1930 et 1932. Walkoviak, lui,  remporte le Tour en 1956. Un Tour auquel ne participent ni Bobet, ni Coppi, ni Koblet. Et c’est pour cette raison sans doute que la presse, dans les heures qui suivent la victoire de Walko,  parle de  « Tour à la Walkowiak ». L’expression  servirait donc à désigner un Tour  sans couleur, sans éclat, un Tour remporté par un coureur de second plan, bénéficiant des circonstances de course, du hasard, de la malchance des uns, de la méforme des autres. Cette expression collera à la peau  de Walko jusqu’à sa mort, survenue le 6 février 2017. Cette expression, lacérons-la, déchirons-la, piétinons-la!   Walkowiak a remporté le Tour 56 grâce à son intelligence  et sa classe. Son intelligence d’abord ! S’étant glissé dans une échappée victorieuse, Walko prend le maillot jaune à Angers. Sur les conseils de son directeur sportif, Sauveur Ducazeaux, il décide de se débarrasser d’un maillot que les coureurs de son équipe – la modeste formation régionale Nord-Est-Centre – s’épuiseraient en vain à défendre. Et ce maillot jaune, dont il se hâte de se débarrasser, il prévoit de le reconquérir, les Pyrénées franchies,  dans la terrible étape des Alpes , Turin-Grenoble. Le col du Mont-Cenis(2 008 m), de la Croix-de-Fer(2 087 m) et du Luitel(1 235m) sont au menu. Un menu pour Federico Bahamontes et pour Charly Gaul, les deux plus grands grimpeurs de l’histoire du Tour. Dans la Croix-de-Fer, le démarrage que place Walkowiak est d’une violence inouïe. Quelle classe ! Seul Gaul  est en mesure de répondre. Gaul,  et Stan Ockers, champion du monde. Bahamontes, lui, renonce. Et c’est le trio Gaul-Ockers-Walko qui, la Croix-de-Fer franchie, puis la descente effectuée plein pétrole,  se lance à l’assaut du Luitel. C’est au tour de Gaul  d’attaquer. Walkowiak s’accroche, craque, se refait la cerise, repart. La classe, c’est d’attaquer. La classe,  c’est  aussi de repartir quand le corps crie : stop !  A Grenoble où Gaul s’impose, Walkowiak reprend, comme il  avait prévu de le faire, le maillot jaune. Et ce maillot jaune, il le garde jusqu’à Paris. Roger Walkowiak est, avec  Jean Robic, le seul coureur issu d’une formation régionale à remporter le Tour en dictant sa loi aux équipes nationales.  Un crime de lèse-majesté …

 

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Vic-en-Bigorre

J’ai été à la rencontre des élèves de Lycée Agricole et forestier de Vic-en-Bigorre. Je leur ai parlé des vaches qui souffrent dans les fermes-usines, puis de celles  de mon enfance, libres dans les prés et les rues d’Aureilhan, d’Yvette Horner écrasant leurs bouses avec  les roues de sa Cadillac.  Ils m’ont posé des questions :

-Qu’est-ce qu’un écrivain ?

-Un voyou qui aime les voyelles !

Je leur ai parlé de mes journées : la table, l’écran, le clavier, les mots, le thé, le coup d’œil jeté à la presse puis, de nouveau, les mots lus à voix haute afin de vérifier que le son est là, qu’il est bon, qu’il est rond. Le sens n’est rien s’il n’est le son. Je leur parle de la joie, du bonheur d’écrire. Le vertige de la page blanche, la souffrance, l’écrivain qui pause, qui pense : tout ça, c’est pas moi. Moi, c’est la joie, la phrase de Breton : « Après toi, mon beau langage ! » Puis, ils m’ont invité  à visiter  l’exploitation où ils apprennent le métier de paysan. Ils m’ont présenté la vache Irouette. Irouette : moitié alouette, moitié Irouléguy.  La vache, la vie, le vin, les oiseaux : résistance.

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Mode

Je ne suis pas les modes, j’impose la mienne.

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Vocabulaire

Tous ces mots moyens et mous que l’on entend à longueur de journée : «festif », «  compliqué », « citoyen », « accompagner », «  au fond », « voilà ».  Le verbe tintinnabuler, lui par contre, on ne l’entend jamais. Un monde dans lequel le verbe tintinnabuler n’est jamais prononcé  n’est pas le mien.

(Press’Lib)

 

 

 

 

 

Mercredi 8 février 2017

 

Bouche d’hombre

 

Une partie de la bouche se nomme le palais : la noblesse est dans la bouche. Ça, Serge Pey le sait. Campé sur ses deux jambes, brandissant ses bâtons de pluie, il hurle ses poèmes  dans les villes, aidant ainsi le vent à venir à bout des embouteillages. Serge Pey est un poète costaud, un athlète de la performance vocale, buccale. Ses mots qui, sur le papier, ne dorment jamais que d’un œil, deviennent des tigres lorsqu’ils sortent de sa bouche, lacérant les murs morts, hâtant la révolte des sources. Pey murmure, dit, vocifère et la vie, de nouveau,  s’ébroue. Claude Nougaro aimait beaucoup Serge Pey, goûtait ses interventions poétiques. Si Claude était là, il me parlerait avec enthousiasme  de « Venger les mots » le nouveau recueil de Serge Pey qui  vient de paraître aux Editions Bruno Doucey. Nous marcherions sur les quais de Tounis, à Toulouse, et Claude me lirait la puissante et  poignante « Prière punk pour les Pussy Riot » que le recueil contient: « Notre-Dame/-des-Casques-de Noël/Aboyez/pour les Pussy Riot/Aboyez/ Aboyez pour/Nadejda Tolokonnikova /Déportée/Dans un spoutnik/Au fond de la neige. » Et il dirait, détachant les syllabes : « Nadejda » est sans doute la forme longue de « Nadja ».  Et moi, je dis que  Pey est la forme courte de pierre. Pey est une pierre qui parle. Et les mots solides sortant de sa bouche  se mêlent à ceux, fantomatiques, que la buée de son souffle dessine dans le matin froid.

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 Samedi 4 février 2017

 

Né en 1993 chez Laurent Jalabert - je veux dire à Mazamet -,  Simon Johannin publie, aux Editions Allia, « L’été des charognes », roman destroy-rural. Si « L’été des charognes » a  pour décor, pour scène syllabique, un village, il tourne d’emblée le dos à la littérature « campagnarde », école de Brive and C°, à tous ces  romans champêtres ressuscitant  à l’aide de clichés  en cascade et  d’intrigues sans éclat un temps vieux et soi-disant bon. Ici, on est dans la terre jusqu’au cou, et la cruauté bat son plein. Le patelin s’appelle La Fourrière et n’est pas, loin s’en faut,  le paradis des animaux. Le roman s’ouvre par le caillassage à mort du chien de la voisine. Il est vrai que  cette « grosse conne »  avait volontairement écrasé le chat du gamin qui raconte l’histoire.

Simon Johannin a la patate et surtout la…  papatte. Il n’a besoin en effet que de quelques mots pour faire surgir La Fourrière devant nos yeux : « J’ai grandi à La Fourrière, c’est le nom du bout de goudron qui finit en patte d’oie pleine de boue dans la forêt et meurt un peu plus loin après les premiers arbres. La Fourrière, c’est nulle part ». De cette forêt, un écrivain sans envergure ferait  sans hésiter surgir un sanglier. Y a pas de sanglier chez Johannin, juste des mouches hitchcockiennes : « Les mouches elles sont partout, elles font des guirlandes à travers les pièces le long des fils collants qu’on a installés là pour les piéger, et il y en a tellement qu’on voit très vite plus les fils. C’est comme des gros câbles noirs qui vibrent jusqu’à ce que tout le monde soit mort dessus. «  Elles font tant de bruit à l’intérieur des maisons,  les mouches, que les gens préfèrent manger dehors : vive les grillades !  Chacun a son barbecue. Johannin consacre deux lignes à l’ustensile et nous en bouche un coin. Le barbecue en question n’a pas été acheté à Conforama  ou à Leroy Merlin. C’est  « une moitié de ballon d’eau chaude disqué dans sa longueur et posé sur des tréteaux en fer ». Un barbecue punk en quelque sorte, aussi beau que ces vieilles  baignoires à pied qui dans les prés servent d’abreuvoir pour les bêtes.

« L’Eté des Charognes », donc. Et qui dit charogne dit puanteur. Les puanteurs, ici, sont cruelles, comme dans le fameux sonnet de Rimbaud, et le lecteur en prend plein le pif : bêtes crevées, pourritures, sueurs, crasse, fringues humides « sent[ant] très fort la fumée, comme l’odeur des vieux   quand ils ont fumé une cigarette sous la pluie. »

La Fourrière pue la mort. Et la vie, c’est la langue de Simon Johannin, une langue débridée, électrique, slameuse. Simon Johannin écrit pied au plancher. Johannin nous gratifie, d’une page l’autre, de scènes  puissantes, comme l’enterrement de la vieille Didi. Elle avait connu l’amour à 17 ans et priait pour que chaque gamin du village connaisse le bonheur d’aimer. Elle avait 17 ans, et le village lui fit payer très cher son aventure. L’amour morfle  au pays des charognes.

Quand le héros et son pote Jonas quittent La Fourrière, c’est pour rejoindre un internat qui ressemble à un chenil. Ils s’éloignent ainsi des champs, des rivières, des animaux : « Des animaux il ne restait plus que les rats qui traversaient les rues en courant et les chiens des flics qui  nous reniflaient le cul plusieurs fois par semaines. » Et puis arrive Lou : « A chacun sa charogne. La mienne s’appellera Lou.».

Si vous avez envie de prendre une histoire  poétique et rude en pleine gueule et le monde  avec, lisez « L’été des Charognes » ! 

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

 

Jeudi 2 février 2017

 

Vive Leroy !

 

Tout va si mal que j’ai envie du Portugal. Dieu merci, pas besoin de monter dans un train : Jérôme Leroy est en librairie. Il y a toujours une pincée de Portugal, des azulejos syllabiques, des pétales lisboètes dans ses livres. « Un peu tard dans la saison », roman à deux voix – celle de l’écrivain Guillaume Trimbert, et celle de la capitaine des services secrets qui le file -, n’échappe pas à la règle. Le Portugal est dans le cœur de Trimbert, dans sa mémoire. Car Trimbert est d’abord un héros qui se souvient. Se souvenir est la manière politico-poétique d’échapper à l’oppression  productiviste et taftaïenne. Leroy signe ici le grand livre de la fuite. Son héros s’éclipse, comme le font, dans ce roman solide et souple,  ces milliers de personnes  qui disparaissent des écrans radars.  Panique à bord des caméras. Car le tyran moderne  a tout prévu sauf « l’éclipse », cette inédite guerre de sécession. Guerre  douce mais sans merci. C’est pourquoi Trimbert est armé jusqu’aux dents : armé de souvenirs – Ostende,  Lisbonne, des visages de femmes -, de musique –la voix de Marvin Gaye -, de lectures – André Dhôtel, Georges Perros.  Trimbert s’enfuit avec des rimes et des refrains  dans la tête, et, dans la poche, le flingue idéal : «  l’élégant révolver-joujou  perforé du mot « Bal », qu’André Breton  portait en permanence dans son holster. Le poème et la mémoire sont nos royales munitions.

Christian Laborde

(L’Obs)

 

 

 

Samedi 28 janvier 2017

 

Trump : le poids des rots, le choc des lingots

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Le Bal des Naze

Pauvre madame Trump ! Elle a beau se vêtir avec goût, parer son corps de top model d’une belle robe de soirée, son mari ne prête aucune attention à elle. Elle n’existe pas. On le vit durant le bal de l’investiture donné à la Maison blanche. Les époux Trump dansent  sur « My way » de Frank Sinatra. Ils dansent, serrés l’un contre l’autre mais, à plusieurs reprises, Trump desserre l’étreinte, et, se tournant vers ses invités, lève tantôt le pouce, tantôt le poing : sa victoire compte plus  que sa cavalière. Pauvre madame Trump !

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                «  Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine », recueil de nouvelles  de Jérôme Leroy  vient de paraître, en édition de poche, à la Table ronde. Je l’ai lu dans le TGV N°8561 à destination de Paris-Montparnasse. Le voyage était pourri : TGV en panne à Artix, autobus jusqu’à Bordeaux, nouveau TGV à Bordeaux, arrivée à Paris-Montparnasse avec deux heures de retard sur l’horaire prévu. La galère. Pas pour moi qui me délectais des nouvelles de Leroy…

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

 

Samedi 21 janvier 2017


 

« Au lieu de présenter des candidats, le PS devrait présenter des excuses ». C’est pas du Macron, c’est du Mélenchon.

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Avalanches. La demoiselle de BFM  serrant son micro entre ses moufles, dit : « Gourette est isolée… L’unique route permettant d’y  accéder est fermée… » Mais il n’ y a pas d’unique route, ici, mademoiselle,  juste une route unique : la route de la légende. Ici, sous la neige, sous vos boots, c’est le col d’Aubisque, mademoiselle, territoire des ours et  de Fausto Coppi.

                                                                                                                                                                                      *

En 1965, Pierre Dac, « roi des loufoques », se présente aux élections présidentielles, 16 ans avant Coluche. Dac, c’est pas rien. En 1942, Pierre Dac  rejoint De Gaulle à Londres, devient à la BBC une voix de la France libre, puis combat pour la libération du Pays. Dans la France libérée, il devient le « roi des loufoques » et, en 1965, soit 16 ans avant Coluche, il se présente aux élections Présidentielles. Tout candidat devant  s’appuyer  sur un parti pour espérer l’emporter, Pierre Dac a fondé le sien : le Mouvement Ondulatoire Unifié (MOU). Le MOU se fait tout de suite remarquer par son slogan qui envoie du bois : « Les temps sont durs, vive le MOU ! » Pierre Dac donne, en février 65,  sa première conférence de presse de candidat, au restaurant de l’Elysée-Matignon, le club le plus branché de Paris. Dac fait salle comble, comme Macron, et dévoile d’emblée l’identité d’un de ses futurs ministres : Jean Yanne. Il annonce que l’éducation est à ses yeux une priorité : « Le problème du ministère de l’Education nationale est très important. Il entre dans mes intentions d’en créer un ». Les journalistes sont morts de rire. Imperturbable Pierre Dac, entouré de gardes du corps, déroule son programme. Elu, il aura recours au referendum pour donner la parole au peuple : « J’organiserai un référendum sur le thème : « pour ou contre la corrida ». En ce qui me concerne, ma position est claire : pour moi, les toréadors sont des bouchers à l’arène. » Les journalistes se tapent sur les cuisses. Sérieux comme un pape et sévère comme Valls, Pierre Dac aborde la question européenne, le  couple franco-allemand : «  Le rapprochement franco-allemand est aussi indéniable que souhaitable. Mais attention, il me paraît indispensable de veiller à ce que ce rapprochement ne prenne pas une tournure susceptible de finir, une fois de plus, en corps à corps ». Le personnel du restaurant et les journalistes se gondolent. Pour tout savoir du programme politique de Pierre Dac, lisez « Pierre Dac président » qui paraît aux Editions du Cherche Midi. L’ouvrage compte 152 pages et coûte 15,90 euros. Il est préfacé par l’excellent Jacques Pessis, Docteur ès  pierredaqueries, que je salue bien haut.  

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 


Vendredi 20 janvier 2017

 

Les larmes de la Dame de Haute-Savoie

 

La dame de Haute-Savoie chez laquelle Francis Cabrel dort parfois, a les yeux qui piquent et tousse.

La dame chère au mec d’Astaffort avait trente ans quand elle avait débarqué en Haute-Savoie, avec des rêves, des envies, « des projets pour les hommes comme la nature/ faire tomber les barrières, les murs, /les vieux parapets d'Arthur. » Elle voulait « confier son cœur/au pouvoir des fleurs/ jasmin, lilas. » Les fleurs étaient ses « divisions, ses soldats/pour changer tout ça». C’est  ce qu’elle disait, qu’elle fredonnait.

                La dame de Haute Savoie avait retapé, elle-même,  le vieux chalet devant lequel, lors de son arrivée dans la vallée,  sa caisse était tombée en rade. Mort, le moteur. Elle y avait vu un signe : sa place était là. Le chalet, elle l’avait acheté. Elle avait repeint les volets. Elle était montée sur le toit à plusieurs reprises pour ramoner la cheminée, remplacer quelques ardoises. Cela lui avait pris du temps, occasionné bien des courbatures, mais, dans son chalet, dans la main verte de la vallée,  elle dormait comme elle n’avait jamais dormi auparavant, enveloppée par la nuit. Elle s’était débarrassée de son réveil. Elle n’était plus l’esclave des sonneries, la dame de Haute Savoie. Elle n’obéissait à personne, n’avait pas de patron, de chef de rayon. Le vent lui tenait compagnie, soulevait ses cheveux. Le soleil se posait sur ses épaules comme un chat, et elle découvrait, émerveillée, le charme de la pluie. On lui avait répété sur toutes les chaînes de télé au moment de la météo que la pluie n’était que « mauvais temps ». Elle découvrait en Haute Savoie que la pluie, c’était d’abord un orchestre. L’orchestre des gouttes. Ah le solo des gouttes sur le toit, leur chant dans la gouttière ! Un chant qui l’enivrait, qui la poussait hors de sa chalet, et toutes les gouttes tombaient sur elles, glissaient le long de son corps.  

En ce temps-là, la dame de Haute Savoie ne pleurait pas, sauf quand elle avait du chagrin, quand un homme, après avoir passé la nuit dans son chalet, repartait à l’aube. Elle savait qu’elle ne pouvait le retenir, qu’il ne lui appartenait pas. Elle savait tout cela, ils en avaient parlé. Mais chaque fois, elle pleurait. Et elle aimait ses larmes. Les larmes, c’était sa pluie à elle, une petite averse salée qui faisaient briller ses yeux si clairs.

Aujourd’hui,  la dame de Haute-Savoie pleure tous les jours et cache ses yeux irrités derrière des lunettes de soleil. Elle pleure, non à cause d’un homme qui ne  viendrait plus dormir chez elle mais de la pollution, des pics de pollution. Elle pleure,  et elle tousse. Et les fleurs, «  jasmins, lilas » qui étaient « ses divisions, ses soldats » toussent aussi.

 

 

 Mardi 17 janvier 2017

 

           Joe Strummer et sa voix de crayon vivant qu'on aiguise.

 

Samedi 14 janvier 2017

 

Mais qu’attend Donald Trump qui a tous les pouvoirs  pour jeter son coiffeur en prison ?

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S’agissant du divin, s’agissant  de nos vies, pourquoi pas Bouddha, s’interroge à la radio, quelqu’un qui « cherche son chemin ». Bouddha, je le trouve trop rond, trop gras. Je préfère  Jésus. C’est un dieu affûté, Jésus. Pas un pic de graisse, aussi sec que Luis Ocaña. Les stations du Golgotha valant bien les lacets du Tourmalet, Jésus mérite le maillot jaune.

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Dressons l’inventaire de ce qu’il fut, de qu’il reste : écrivain, romancier lyrique,  pamphlétaire, boss déglingué de la presse pirate, amateur de coups tordus et de vodka, cracheur de feu et de vérité,  menteur génial, fomenteur d’attentats syllabiques et autres, dandy toxique, pourri hautain,  communiste, gauchiste, mitterrandiste, écologiste, royaliste, fumiste, cycliste, styliste, illusionniste, polémiste, arriviste, récidiviste, gréviste, pugiliste, fantaisiste, concertiste, marxiste, papiste, dadaïste, radio-libriste, tête de liste, Don Quichotte chargeant tous les moulins à paroles de Paris…  Je vous parle de Jean-Edern Hallier dont Jean-Claude Lamy, dans « Jean-Edern Hallier, l’idiot insaisissable » (Editions Albin Michel, 594 pages, 26 euros) raconte les aventures et les prouesses. Jean-Edern ne s’est jamais ennuyé : on ne s’ennuie pas une seconde dans le book de Lamy qui rendra chèvre ceux qui marchent dans les clous. La vie de Jean-Edern  fut romanesque à souhait, un tourbillon. Jean-Edern sur sa monture, sans selle ni étriers, borgne, éructant, se rétablissant sans cesse : quel show, quel rodéo ! Même la poussière applaudissait. Au roman de sa vie, parfaitement raconté par Lamy, s’ajoute les romans qu’il a écrits. Le Lamy lu, découvrez les romans de Jean-Edern. Vous souhaiteriez que je vous en conseille un? Pas question ! Démerdez-vous  avec la bête, jetez-vous dans la gueule du fou !

(La Nouvelle République des Pyrénées.)

 

 

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