Christian Laborde

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le 15/10/2016


 

 

 

 Dimanche 9 juillet 2017

 

            Le poème, notre bouée dans la mer des mots morts.

 

 Vendredi 23 juin 2017

 

 


 

 

Schnock : j’ignore si vous l’êtes. Moi, je le suis. Depuis le premier numéro qui, si je m’en souviens bien, braquait son  projecteur sur Jean-Pierre Marielle. La vingt-troisième  livraison de la revue Schnock est dans les kiosques.  En couverture : Charles Aznavour, lequel entend bien fêter  ses 100 ans sur scène. Schnock est une revue à dos carré. Dos carré, c’est la classe. L’Express était, au siècle dernier, un hebdomadaire à dos carré. Je l’achetais toutes les semaines pour lire la chronique littéraire d’Angelo Rinaldi. Ses éreintements étaient un régal. Il tirait élégamment sur tout ce qui à ses yeux n’était pas littérature. Une chronique très Zizi Jeanmaire, très « L’ai-je bien descendu ? » L’Express a perdu son dos carré, ainsi que l’insolence succulente de Rinaldi. C’est peut-être ça le monde d’avant, cher à l’ami Jérôme Leroy : un monde dans lequel l’élégance et l’insolence avaient  droit de cité, mieux : la vedette.

Schnock se penche donc sur le monde d’avant, monde que l’on retrouve en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur d’une DS.  Et qui voit-on exactement dans ce rétro-là ? Aznavour !  Charles Aznavour parle, se raconte. Comment a-t-il rencontré la poésie ? En lisant La Fontaine.  Et la chanson, ça a commencé comment ? En duo avec Pierre Roche, un fan de Trenet. La Fontaine+ Trenet : c’est parfait. Sachez qu’à ses débuts, Aznavour logeait  chez Pierre Roche, car il n’ y avait plus de place pour lui chez ses parents. Ses parents  hébergeaient dans leur appartement des clandestins, des Arméniens, des Juifs et Missak Manouchian, un des 21 résistants de « L’Affiche rouge ». Donc, c’est parti : Aznavour chante. Il chante et résiste. A qui ? A la critique, laquelle, à son sujet, écrit ceci : « Dans chaque chanson, il imite quelqu’un : Bécaud, Philippe Clay…Nous ne sommes pas en présence d’un petit escroc d’envergure, mais d’un escroc de petite envergure : comme sa taille prête à le penser. »

Schnock c’est donc, cette fois, Aznavour, plus le  Viandox, produit «  100% bidoche-friendly, totalement vegan-incompatible. » Le Viandox, c’est une boisson du monde d’avant, commercialisée par Liebig en 1921.  Chanté par Renaud dans « Marche à l’ombre », évoqué par Michel Butor dans Passage de Milan, Le Viandox  était surtout – dixit la publicité – «  le secret de champion » de Louison  Bobet. Bobet qui a remporté  trois Tour de France.  Tous au Viandox !

La lecture de Schnock, de son dossier, de ses rubriques savoureuses,  fait un bien fou. Qui plus est, l’écrivain Thomas Morales écrit dans Schnock. Ruez-vous donc sur Schnock.  

 

 

 

 Samedi 17 juin 2017

 

« Compliqué » est le mot préféré des experts et des feignants. Son emploi permet aux premiers de se donner des airs de sage, et aux seconds de ne pas avoir à chercher l’adjectif adéquat.   Et c’est ainsi que tout devient compliqué.

 

 

Samedi 10 juin 2017

 

 

J’ai tchatché à Adé.  Fernand Fourcade, mon pote photographe, m’attendait chez lui, à Lamarque-Pontacq. Je prends place dans sa caisse : on roule. Route de Lourdes donc et, au panneau qui indique Loubajac, Fernand tourne à gauche. Et c’est tout de suite miraculeux. Cela étonnera qui ? Bernadette Soubirous n’est-elle pas née dans le patelin le plus proche de Loubajac, Bartrès? Bernadette a vu la Vierge, laquelle s’est adressée à elle  non en français mais  en gascon, langue que ne captent  pas les agents CIA.  Lors  de leurs conversations, la Vierge, à plusieurs reprises,  a indiqué à Bernadette qu’elle était l’Immaculée Conception. Punchline que Bernadette s’est empressée de répéter aux autorités religieuses. Je ne vous dis pas le souk dans la société  très hiérarchisée  des soutanes boutonnées du col aux pieds ! Un foin d’enfer !

Moi, entre Loubajac et Adé, je n’ai pas vu la Vierge, juste la Bigorre. Et c’était ça,  le   miracle. La Bigorre, oui, avec ses bosses vertes de chameau alangui sous le ciel calme. Entre Loubajac et Adé,  la route a la cambrure et le charme d’une route de montagne. Son goudron, c’est le bon vieux goudron départemental, granuleux, ronronneur, le compagnon fidèle du cycliste et du cyclotouriste. Trois patelins que les architectes – disons plutôt les architraîtres – des Conseils municipaux, départementaux, régionaux, nationaux, européens, mondiaux, planétaires ont, Dieu merci, oublié. Conséquence : pas un seul rond-point.  Les ronds-points, ils  en construisent partout. Les routes ne sont  plus des routes mais des chapelets de ronds-points. Des ronds-points  qu’ils  s’empressent de décorer, à l’entrée des villes,  en donnant libre cours à leur mauvais goût. 

Dieu merci, ils  n’ont jamais posé les pieds sur  cette portion de Bigorre verte et dodue, sise entre Loubajac et Adé.  De chaque côté de la route, des haies, des arbres, des prairies et des vaches. Des vaches libres, qui paissent et pensent.  Elles ruminent l’herbe et, en même temps, le temps. La vache prend son temps, médite. Elle nous invite, nous qui sommes les otages de l’épilepsie sociale, à faire comme elles : lever le pied. Lever le pied, c’est désobéir. Désobéissons ! Meuh !

(La République des Pyrénées)

 

 

 

 

Samedi 3 juin 2017

 

Méteo

 

La pluie n’est pas le mauvais temps, c’est un chant. Le mauvais temps c’est quand le facteur n’apporte que des factures

 

Giro

Quel beau Giro nous eûmes, le gratin du braquet dans un mouchoir de poche, des cols partout. Les commentateurs louèrent fort justement la classe de l’élégant et grand  Tom Dumoulin qui jamais ne s’affolait lorsque les grimpeurs – notamment  Nairo Quintana -  mettaient le souk dans les pentes. Tom Dumoulin les regardaient s’éloigner, puis, calmement, souplement,  revenait sur eux, le plus souvent sans l’aide de personne. Les commentateurs applaudirent. Dumoulin devenaient à leurs yeux  « le nouvel Indurain ». Mais que disaient-ils d’Indurain quand ce dernier, chevauchant son Pinarello blanc,  contrôlait de la sorte les grimpeurs dans Hautacam ou le Tourmalet ? Louaient-ils sa classe de Géant du Tour ?  Non, ils déploraient  qu’il manquât de panache.  Comme si l’on pouvait gagner le Tour sans panache. Comme si l’on pouvait régner sur le peloton cinq ans durant  en s’économisant. L’avis des commentateurs sur Miguel Indurain a visiblement changé.  Pas le mien. Je souris.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Samedi 27 mai 2017

 

A l’heure où la disparition des espèces nous préoccupe, où le sort atroce réservé aux bêtes d’élevage nous bouleverse, Monsieur Macron investit pour les législatives, dans la deuxième circonscription du Gard,  la torera Marie Sara dont le métier fut  de tuer  des taureaux arrachés à la paix des pâturages et jetés dans l’enfer des arènes. Le lobby taurin se frotte les mains : le plus jeune Président de l’histoire de  notre République  adoube  une vieille pratique que combattirent dès son apparition en France les deux Victor : Hugo et Schoelcher.

Emmanuel Macron a confié à la presse provençale que la corrida était « à  la fois une culture et  une tradition». Emmanuel Macron qui a fréquenté Paul Ricoeur et lu Julien Gracq, fait un usage étonnant du mot « culture ». Hier, il affirmait qu’il n’existait pas, à proprement parler, de « culture française » et, aujourd’hui, le voici qui qualifie de culture la corrida. Ecoutons Zola : « La corrida n’est ni un art, ni une culture, mais la torture d’une victime désignée, avec autour, des badauds qui regardent ». Emmanuel Macron devrait relire Zola et, surtout,  lire ce que les jeunes Espagnols qui militent pour la fermeture des arènes écrivent en lettres rouges sur leurs T shirts : « La torture n’est pas une culture ». Pour Emmanuel Macron, la corrida ne saurait être remise en cause parce qu’elle est une tradition. Etonnante affirmation qui d’emblée bannit le questionnement. Ce bannissement est étrange chez un disciple de Paul Ricoeur. Le philosophe, le poète s’interrogent : quel sens peut-on donner à cette tradition, que dit-elle ? Elle dit que l’homme a tous les droits sur l’animal, à commencer par celui de le torturer pour son plaisir jusqu’à ce qu’il meure couché sur un sable chargé de pomper son sang. Et le philosophe, le poète interrogent ce droit que l’homme s’arroge : L’homme se grandit-il, est-il vraiment un homme lorsqu’il décide de faire souffrir et mourir un taureau  qui aime humer le vent et regarder la lune ? Que la foule lyncheuse fréquentant les arènes ne se pose pas ces questions ne nous surprend pas : elle est la foule. Mais qu’un jeune Président de la République, disciple de Paul Ricoeur et lecteur de Julien Gracq, les ignore, nous atterre.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 Vendredi 25 mai 2017

 

 

Papier d’identité(s)

 

Fin

 

Qui suis-je ? Un homme de paroles. Et je me souviens de  l’école d’Aureilhan, des paroles de mes camarades. Chaque fois que je franchissais le portail, ils entonnaient la même rengaine, leur slam à eux : « Laborde-qui-déborde, Laborde-qui-déborde.. » Leurs mots railleurs ne me blessaient aucunement : je  les prenais au pied de la lettre. Je débordais, ce qui est l’apanage des rivières. Et aujourd’hui à la question – toujours la même ! -  posée par les procureurs : « de quel bord êtes-vous ? », je réponds : «  Je ne suis pas un bord : je suis la rivière. »

Je suis la rivière, et je suis une vache, car  je prends volontiers l’identité de mon voisin. Et le premier voisin à Aureilhan, c’était la vache Elles marchaient d’un pas lent, lâchant dans les rues des bouses qu’écrasait, avec les pneus à flancs blancs de sa Cadillac, Yvette Horner.

Qui suis-je ? Je suis le pas lent de la vache. La vache prend son temps. C’est un ruminant. L’instituteur nous répétait volontiers que la vache dispose  de quatre estomacs : la panse, le bonnet, le feuillet, la caillette. Nous en oublions toujours un ou deux en route dans nos devoirs. Afin que nous les retinssions tous, l’instituteur avait mis au point une sagaie  sonore, une phrase cadencée, conçue pour nous aider, un truc mnémotechnique à souhait, son slam à lui : « Quand je panse à mon bonnet je feuillette mon cahier. » 

Quatre estomacs, oui, car la vache ne rumine pas seulement l’herbe : elle rumine aussi le temps. Elle m’invite à faire comme elle, à ruminer, à prendre le temps, bref, à laisser la pensée éclore, la rêverie m’envahir.

Aujourd’hui, nous perdons le temps de vue, et ne disposons que de journées pré-découpées, jetables : journée de l’amitié, de la paix,  du sushi, du salsifis frit, de l’esbroufe, de la touffe, du covoiturage, de l’ensilage, des panneaux solaires, des minoritaires, de la meuf, de la teuf… » Donnons un coup de corne dans tout ça, tournons le dos aux agendas. Et le temps de nouveau est là…

 Tels sont les lolos que j’ai lapés,  les poupous que j’ai tétés. Tout cela vient d’Aureilhan, du terroir, me dit-on. Je ne goûte guère le mot terroir qui rime avec mouroir. Trop de terroir m’enterre, le manque de terre me tue.

Donc la terre, oui, mais ouverte. J’ai lu Miguel Torga: « L’universel, c’est le local moins les murs».

(PresseLib)

 

 

 


 

Vendredi 12 mai 2017

Papiers d’identité(s)

2

 

Qui suis-je ? Un homme de paroles. Et je me souviens d’un pays qui fut celui de la parole : Aureilhan,  dans le 65.  On dira que là sont mes racines. J’ai une dent contre les racines. Je ne suis pas un arbre. La preuve : je marche. Je serais un arbre qui marche. Mieux : je suis un cerf, cet animal qui porte ses racines sur sa tête. J’ai donc des racines de ciel, un feuillage bleuté, peuplé d’oiseaux cosmopolites.

Aureilhan était pour moi un village irlandais : O’Reilhan, comme O’Driscoll ou O’Gara. Aureilhan était le pays de la parole. Les mots étaient colorés, buissonniers, à Aureilhan. Ils venaient  de partout.  Soyons précis, dressons la liste !

Il y avait les mots gascons, ceux de ma grand-mère et des paysans. Des mots que ne comprennent pas les agents de la CIA. Le gascon, c’est parfait pour niquer Mickey.

Il y avait les mots espagnols des maçons. Je me souviens d’un maçon espagnol. Je le retrouvais au pied du mur. Il était  aussi sec que Federico Bahamontes. Il portait un marcel, son coude était pointu comme un quignon de pain. Il maniait la truelle, la taloche avec dextérité. Pour s’encourager, il répétait des mots, toujours les mêmes : « A galopar, a galopar, hasta interrarlos en el mar… » Je me disais que c’était une contine de son pays. J’appris  bien plus tard qu’il s’agissait d’un poème de Rafael Alberti.

IL y avait les mots polonais d’un sous-officier de l’armée coloniale  et ceux, indochinois, de la femme jaune qu’il avait épousée à Saigon.

Il y avait les mots latins du curé disant la messe

Il y  avait les mots français de l’instituteur et du livre de lecture.

Et tous ces mots étaient des sons, des percussions. Et tous ces mots, c’était du rap. Et tous ces sons atterrissaient dans le grand chaudron de la cuisine du cochon, et tout était bon, et tout était bien. Mais l’instituteur n’appréciait guère cette cuisine verbale du cochon. Qui plus est, il prétendait que le E était…muet. Il aurait fallu dire : «  J’m’ pench’ par la p’tit’f’ntr’ ». Or, à Aureilhan, comme sur tous les chemins des villages voisins, sous le préau de toutes les écoles des villages voisins, dans tous les bistrots des villages voisins, le E se fait entendre, vit au cœur de chaque mot, fait vivre chaque phrase : « Jeu meu pencheu par la peutiteu feunetreu ». Bref mon identité est nougarienne. Je suis « le poète qui fait parler les E muets ».

(PresseLib)

 

 Vendredi 28 avril 2017

Papiers d’identité(s)

 

1

 

Une partie de la bouche  se nomme le palais. Donc la noblesse est dans la bouche. Ça vous en bouche un coin ! Normal ! On vous a toujours dit – et vous avez sans doute vous-mêmes répété – ceci: "  Les paroles s’envolent, les écrits restent »

Regardons ça de près ! Si les paroles s’envolent, c’est qu’elles ont des ailes, comme les rêves. Mon identité est donc onirique. Et je me souviens des mots d’André Breton :  « L’homme est un rêveur définitif ».  Les paroles s’envolent, nous les regardons s’élever dans le ciel, rejoindre les nuages. Et  c’est de la rencontre entre les paroles et les nuages que naissent les souvenirs.

Les écrits restent, oui, mais le plus souvent à quai, lourds comme des containers, tournant le dos à la mer, aux vagues, à l’écume,  à la couleur bleu.. Et je me souviens de Boris Vian    « Les articles de fond ne remontent jamais à la surface ». Mon identité est moqueuse. Je suis un drôle d’oiseau : un merle.

Donc légèreté  de la parole. Cette légèreté n’est pas celle, inerte, du briquet dans la poche, mais celle, animée, de Sylvie Guillem sur la scène de l’Opéra. Les paroles sont Sylvie Guillem. Mon identité est chorégraphique

                Qui suis-je ? Je vous le redis : je suis un homme de paroles. Et je ne suis pas de notre  temps. Car notre temps n’est pas celui de la parole, contrairement à ce que pourrait laisser croire la prolifération des haut-parleurs et des écouteurs  Notre temps est celui du bavardage permanent, des mots morts, de cette langue qui ne parle pas et qu’ils nomment langue de bois.

Langue de bois : je ne peux pas laisser passer ça ! Nommer langue de bois une langue qui ne parle pas, c’est outrager les arbres, les forêts, le bois, c’est-à-dire ces « meubles luisants, polis par les ans «  dont parlent Charles Baudelaire dans son poème « L’invitation au voyage ». Si leur langue était de bois, ils auraient de la sève à la place de la salive.Si leur langue était de bois, ils auraient sur la langue non un cheveu mais une coccinelle.Si leur langue était de bois, leur bouche serait tapissée d’humus.Si leur langue était de bois, elle serait comprise des rossignols. Leur langue n’est pas de bois , ne charrie aucun nuage, n’accouche d’aucun souvenir, ne véhicule que des mots morts.

J’appelle mots morts, les acronymes, comme TAFTA. On est passé de Teufteuf à TAFTA, Et TAFTA, c’est pas Teufteuf. Teufteuf, c’est  l’onomatopée, la bouche qui tente de capter ce que dit l’oreille, c’est l’homme enfantin, émerveillé. TAFTA , c’est l’homme desséché, marchandisé, dont le sort est semblable à celui de la poule. Car la poule, comme l’homme, n’a plus droit à l’onomatopée, à son matinal, son enfantin, son joyeux, son fier  cot cot codet. Aujourd’hui, dans le matin saturé de particules fines, l’œuf ayant été pondu, la poule est sommée de crier : Cac cac cac 40 ! Cac cac cac 40!

Nous en sommes là.

(PresseLib)

 

Samedi 1 mars 2017

 

 

             Auchan, rayon Légumes, j’avance lentement en poussant mon caddie, histoire de ne pas les bousculer. Ils sont deux, un homme, une femme, d’un certain âge. De quoi l’entretient-il : de Fillon et ses costumes, de Londres et son attentat ? Quelque chose de cet ordre-là car, dès qu’il se tait, elle lâche, dans un soupir inquiet : «  Je ne sais pas où l’on va… » Il y a belle lurette que nous ne savons pas où nous allons. Quand j’étais gosse, la catastrophe, déjà,  était  imminente. Je me souviens d’une copine de ma grand-mère, la vieille Campistrous, qui ponctuait chaque mauvaise nouvelle qu’on lui rapportait d’un : « Je ne sais pas où l’on va, pauvre ! ». Que la nouvelle fût terrifiante et le « pauvre » devenait « pauvre de nous ». Et quand les nouvelles étaient bonnes, quand, par exemple, on lui faisait remarquer que la journée était magnifique et le soleil généreux, elle s’exclamait, affolée: « Taisez-vous, on va le payer, pauvre ! »

(La République des Pyrénées)

 

 

Vendredi 31 mars

 

Enfant de la bulle

 

Je suis un enfant de la bulle. Les premières bulles étaient de savon. Nous étions miochons, assis dans les prés. Un peu d’eau savonneuse, un fil de fer tordu jusqu’à former à son  extrémité un anneau, les filles soufflaient, et hop  les bulles s’envolaient. Tout était léger, lumineux, à Aureilhan, près des vieux chênes, et le « vert paradis des amours enfantines »  se paraît d’une couronne de bulles… 

Il y avait les bulles qui s’envolaient, et celle que l’on coinçait. Cette bulle-là, Marcel Amont la célébrait dans une chanson qui faisait un tabac  à la radio, le dimanche matin. On l’écoutait en déjeunant, avant d’aller à la messe. Il était question, dans la chanson d’Amont, d’un « Mexicain basané », « allongé sur le sol », « un sombrero sur le nez », « en guise en guise  en guise….de parasol ! » Catholique, ce Mexicain l’était plus que nous : il prolongeait  toute la semaine le repos dominical. La bulle « mexicaine » était celle d’un philosophe.  C’est la bulle que coinçait aussi Edouard  Fachleitner, ce coureur du Tour de France, surnommé « Le berger de Manosque », qui, en 1947, dans le Tourmalet, ouvrait la route à son leader, René Vietto. Alors que tous escaladaient le col,  les yeux rivés sur le cintre de leur guidon, Fachleitner accomplissait sa tâche d’équipier en contemplant les pics pyrénéens qui le dominaient.  Le Tour de France était en train de se jouer – Robic venait d’attaquer – mais Edouard Fachleitner souhaitait jouir du paysage  prodigieux qui s’offrait à lui. J’avais raconté cette anecdote à Louis Nucéra. Louis m’avait dit qu’elle était représentative de  la « philosophie d’Edouard ». Edouard avait une classe folle mais,    à  ceux qui, pour cette raison, l’invitaient à se dépasser, à se lancer dans des raids audacieux,  il s’empressait de répondre : «  Je veux finir sur le banc avec les vieux à Manosque ».

Les bulles enfantines s’élevaient au-dessus de haies alourdies de mûres et bruissantes d’insectes, ces merveilleuses haies  dont le poète Xavier Grall dénonçait l’arrachage. Les bulles enfantines   montaient dans l’azur, portées par le chant de grillons que les pesticides ont rendus muets. Quant à la bulle « mexicaine », elle est la victime de choix des managers, des garde-chiourmes cravatés et vulgaires de la société ultramarchande. Ces gardiens du temple et des stock-options ne peuvent croiser un humain sans lui aboyer aux oreilles : plus vite, plus vite ! Et les courbes qui les font frissonner sont celles, non  de la femme qui descend l’avenue, mais celles toujours ascendantes du péïbé.

Les bulles, dans la France d’aujourd’hui,  ne sont que financières. Elles ne s’envolent pas: elles explosent. Quand elles explosent, des hommes qui travaillaient, des femmes qui travaillaient, se retrouvent au tapis. Ces hommes et ces femmes  projetés au sol se tournent alors vers des gouvernants qui leur font tous la même réponse : « L’Etat ne peut pas tout ».

Les bulles, dans la France d’aujourd’hui, sont aussi « tropicales ».  Coiffés de casques de chantiers, des hommes arrivent un matin devant une de nos vieilles forêts et s’exclament : on va arracher les arbres, faire pousser des bungalows, inaugurer  une « bulle tropicale ». La forêt, ils ne l’ont même pas regardée. Ils ne connaissent pas son nom. Ils ne savent rien des arbres qui la peuplent et lui donnent sa couleur changeante, cette débauche de vert et d’or.  Ils ne savent rien de l’amour qui la lie au vent, de leurs murmures, de leur chant. Quand ils voient une forêt, ils n’ont qu’une envie : la raser. Ils n’ont pas d’imagination. Ils n’ont lu aucun livre, récité aucun poème, écouté aucune mélodie. Ils sont eux-mêmes déboisés. C’est l’homme  déboisé qui déboise la planète. A cet homme-là, la forêt fait peur. Et la « bulle tropicale » le rassure.

La forêt est une invitation à faire ce que l’homme gavé d’agendas et de sushis ne fait plus : se perdre. La forêt est riche de chemins dont on ne sait où ils mènent. Et tous ces chemins ont leurs senteurs, leurs odeurs : féminine est la forêt. La forêt est une invitation à errer, à écouter, à sentir, à regarder, à lever la tête. Et celui qui,  en forêt, lève la tête, peut, entre deux cimes ourlées de pourpre, tomber nez à nez  avec le ciel. Et le voici qui, ensorcelé, s’interroge: et si ce ciel que l’on dit vide était habité ? Voilà pourquoi les petits serviteurs de l’ordre financier, du business planétaire veulent à tout prix remplacer les forêts par des « bulles tropicales » : pour empêcher le  citoyen devenu un client   de se poser trop de questions, de méditer.  La vie intérieure nuit gravement  à la consommation.

 (PresseLib')

 

 

Samedi 25 mars 2017

 

      Les pets de vaches pollueraient. Et qu’en est-il des pets de nones?

 

*

Il faut vivre avec son temps, répétait volontiers  Daumier. Mais quand le temps a tort que fait-on, demandait Ingres ? Il est urgent dans ce cas de s’accrocher à ses chimères, ses fantaisies, urgent de brandir ses rêves. Ce que fait l’écrivain Thomas Morales, avec un petit livre numérique et nostalgique. Numérique parce qu’il paraît chez « L’Editeur numérique », maison animée par l’excellent Dominique Guiou, et n’existe donc qu’en ligne, téléchargeable sur internet,  via Amazon, Fnac, Numilog and C°, à partir du 27 mars, pour la modique somme de 2,99 euros. Nostalgique car il a pour sujet Belmondo. Thomas Morales aurait voulu être Belmondo, mais comme il n’est pas très doué pour les cascades, il a préféré devenir écrivain, ce qui est une aussi belle façon de prendre tous les risques.  Titre de l’ouvrage : « Belmondo et moi ». C’est un texte bref, composé de variations syllabiques, brèves elle-aussi, avec, au cœur de chacune,  un film de Belmondo, de « Cartouches » à « Mademoiselle Ange », en passant par « Le Magnifique », « Borsalino » ou « A bout de souffle ». Du bon et du bref. Le bref, c’est le top. Les longueurs, c’est pour les mauvais. Plus on a de talent, moins on a besoin de mots. Thomas Morales regrette que dans « Cartouches » le réalisateur, Philippe de Broca, fasse mourir Claudia Cardinale : « On ne devrait jamais faire mourir Claudia Cardinale. C’est un postulat de base du cinéma. Vous pouvez faire mourir Danièle Évenou, Isabelle Huppert, Véronique Genest, Marion Cotillard, Virginie Efira, Marie-Anne Chazel, mais pas Claudia ». Peut-on  terminer ce bref papier autrement qu’en écrivant : « Lu et approuvé » ?

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

 Samedi 18 mars 2017

 

Ils ont marché jusqu’à Washington. Ils sont Indiens. Ils appartiennent à toutes les tribus d’Amérique. La pluie est glaciale. Une Indienne prie, au nom de tous,  devant la grille fermée de la Maison Blanche : « Nous prions pour l’eau, nous prions pour la protection de notre mère, la terre,  nous prions pour nous-mêmes car notre vie aussi est sacrée ». Sa  prière achevée, elle s’efface. De jeunes indiens prennent sa place devant la grille fermée de la Maison blanche. Ils poussent des cris de guerre contre le « serpent noir tueur » Ils sont Sioux, connaissent la prophétie. Elle dit que le « grand serpent noir » viendra un jour les détruire. La prophétie  parle d’un serpent.  La société Energy Transfer Partner parle, elle, d’un oléoduc. Nous sommes dans le Dakota du Nord. Long de 1800 km, l’oléoduc, qui évitera la ville de Bismarck dont les eaux doivent être protégées,  traversera les terres sacrées des Sioux qui, eux, ne boivent pas d’eau. Or les terres qui seront traversées et polluées, sont sacrées, notamment parce qu’elles  abritent  de nombreux cimetières. Sacré aussi, le  lac Oahe situé à 800 mètres de la réserve. D’un côté donc les Sioux et, de l’autre, Energy Transfer Partner et Donald Trump. Un jeune Indien  regarde la Maison blanche et dit : « Si nous mourons, nous mourrons en défendant nos droits. » Ces mots qu’il fait siens sont ceux de Sitting Bull.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Vendredi 17 mars 2017

 

Pau, j’enfourche mon Giant Argento et file saluer, sur le boulevard, les Pyrénées chères à Paul-Jean Toulet :

D’une amitié passionnée

                Vous me parlez encor,

Azur, aérien décor,

                Montagne Pyrénée.

 

Le revêtement clair de la piste cyclable du Boulevard sied à mes roues. Il pourrait être vert tant il tient du  billard.

Les panneaux que je préfère à Pau sont les « Sens interdit » couplés à une plaque rectangulaire  portant la mention « Sauf cyclistes ». 4×4 disparus, je continue, et la  mention « Sauf cyclistes » est encore dans mon esprit lorsque le feu passe au rouge.

Je vais où mon vélo me mène, Toulet est toujours là. Quel musicien, Paul-Jean! Son regard se pose, le son naît  aussitôt :

Au détour de la rue étroite

S’ouvre l’ombre et la cour

Où Diane en plâtre, et qui court

N’a que la jambe droite.

*

Pau, le soleil sort, les gens aussi. Allées de Morlaas,  aux  joggers matinaux succèdent les retraités puis, aux retraités, un peu avant midi, les Food –trucks. L’un d’eux s’appelle « Au P’tit risotto ». Des employés de bureau, sortis des rues voisines,  arrivent, s’agglutinent devant les camions. Tous repartent avec un sac en papier kraft, et  vont s’asseoir sur les bancs où le soleil les attend puis déjeune avec eux. Déjeuner sur un banc, ce n’est en rien  déjeuner sur le pouce comme nous y contraint la société productiviste. Déjeuner sur un banc au soleil,  en mars, à Pau,  c’est pique-niquer avant l’été.

*

Les animaux sont comme nous : sensibles et intelligents. Mais eux sont désarmés, sans défense, à notre merci. Protégeons-les et nous restons des hommes. Maltraitons-les et nous cessons de l’être.


*

Dialogue

            Daumier : Il faut savoir vivre avec son temps...

            Ingres     : Et si le temps a tort ?

*

Les mots disparaissent, les acronymes prennent leur place et celle des onomatopées. Ainsi est-on passé de ce bon vieux Teuf-teuf à l’effrayant TAFTA. TAFTA est l’acronyme de TransAtlantic Free Trade  Agreement. Ce qui, en français, donne : Traité de libre-échange transatlantique). Sur TAFTA, je fabrique illico swingo l’adjectif qu’il convient : taftaïen. Nous entrons bel et bien  dans un monde taftaïen.

 

 

Samedi 11 mars 2017

 

François Filou est un curieux catho : jamais loin de la  mitre, toujours près du  magot. 

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 


Samedi 4mars 2017

 

         Tous les meetings de François Filou perturbés par des concerts de casseroles. Le retour en force, à l’heure d’internet, des touits et des réseaux sociaux, de la casserole en tant qu’instrument de musique protestataire, me semble une preuve éclatante de la bonne santé politique de ce cher et vieux pays.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

Vendredi 3 mars 2017

 

Paris espère accueillir les Jeux Olympiques en 2024. Le slogan est trouvé. Le voici : « Made for sharing». Coté son, c’est bon, l’oreille se réjouit. « Made for sharing » sonne comme « I shot the sheriff » de Bob Marley. Traduit en français, le slogan donne : « Venez partager ». Une horreur, un truc moitié cucul, moitié curé.  Gardons l’anglais ! On aurait pu au départ choisir un slogan en français. C’est vrai, d’autant  que le français, langue de l’Olympisme, est aussi celle  de 274 millions de personnes dans le monde  Mais pour trouver, en français, un slogan qui swingue, bref une punchline il aurait fallu faire appel non à des publicistes mais à des poètes

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Michel Guérard publie aux Editions du Seuil  Mots et Mets. Il s’agit d’un « abécédaire gourmand et littéraire ».  J’aime les abécédaires. Ils invitent au saut de page, au retour en arrière, bref, au vagabondage.  J’ai ouvert  l’ouvrage de Guérard à la lettre a. Et sur qui tombe-t-on à la lettre a : sur le a d’Appétit ou celui d’Assaisonnement ? L’on tombe d’abord sur le a de la préposition  à , en vedette dans les noms des recettes : « pizza à la reine », « boudin à la Richelieu », « pieds de cochon à la Sainte-Menehoulde ». Remarque, en passant, du citoyen  Guérard : « Cela fait plaisir, quelque part, de voir que l’on n’a pas pris la Bastille pour rien ». Le ton est donné. L’abécédaire de Guérard, comme sa cuisine,  tourne le dos à la lourdeur, opte pour la légèreté et la saveur, la grâce et  la fantaisie. Je passe, sans logique aucune,  du A au W, et me retrouve  dans le Wagon-bar. A son sujet Guérard écrit: « Restaurant itinérant, roulant à grande vitesse, dont l’offre culinaire est inversement proportionnelle aux brillantes performances de l’engin qui le tire ». On dirait du Pierre Dac. Pierre Dac, oui, car la littérature  est bel et bien, avec la cuisine, la colonne vertébrale de cet ouvrage inclassable , illustré par Guillaume Trouillard. Les pages 78 et 79 sont consacrées aux « Frites molles de Dali », et, pages 106 et 107, Guérard fait entrer le poulet des Landes à l’Académie française. Le maitre d’Eugénie se charge, dans la recette, de « l’habit vert » dont il vêt le glorieux poulet. Et voici le succulent gallinacé, quai Conti, sous la Coupole. Que son cocorico réveille les Immortels endormis.  Si Guérard est un adepte des « pieds de cochon », il ne néglige pas pour autant  le pied de nez. Ainsi, page 86,  le voit-on  - ô sacrilège ! - modifier la recette du Ketchup, sauce planétaire et sacrée.  Il y a désormais deux Ketchup : le ketchup de Miami et celui d’Eugénie. Goûtez-y !

                Des mots, des mets, des notes, des recettes, des pensées, des saillies, des sagaies : le livre de Michel Guérard lui ressemble : aérien. Un régal.

(Presselib)

 

 

Samedi 25 février 2017

 

Nicolas Sarképi, François Filou : la droite Picsou.

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« J’aime la France, j’aime les Françaises et les Français, le général de Gaulle et François Mitterrand, Philippe Séguin et Lionel Jospin, mon papa, ma maman, vos parents, la vanille et le chocolat, la droite et la gauche, la mer et la montage, la ville et la campagne, je vous aime, vous m’aimez, nous nous aimons, c’est l’amour, on va s’aimer sur une étoile ou sur un oreiller, au fond d'un train, ou dans un vieux grenier…  » Qui parle de la sorte ? Gilbert Montagné en concert ? Non, Emmanuel Macron en meeting.

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Pluie : sœur sonore du soleil.

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L’US Postal, ancien sponsor de Lance Armstrong – ah le beau maillot bleu qui, lors d’un contre-la -montre, donnait au Tour de France des airs de western, de course de chariots bâchés ! – réclame   au sextuple vainqueur de la Grande boucle 100 millions de dollars de dommages et intérêts. Le dopage du champion aurait terni l’image du sponsor. La justice est saisie. Que les avocats d’Armstrong récusent le tribunal. Seul le Tourmalet est habilité à juger Lance, et il y a belle lurette qu’il a rendu son jugement.

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Pour les vaches, on le sait, ça va de mal en pis. Le sort des cochons n’est guère plus enviable, surtout dans l’enceinte de l’abattoir de Houdan, dans les Yvelines. Il s’agit du  seul abattoir de cochons dans l’Ile-de-France, les cadences d’abattage sont infernales, et les bêtes apeurées qui s’engagent en grand nombre dans le couloir menant au poste d’abattage se retrouvent coincées. Tous les moyens sont bons – chocs électriques, aiguillon appliqués sur les yeux -  pour « débloquer la situation ».  Et pendant ce temps, pendant quand les porcs hurlent, Monsieur Cazeneuve, premier ministre, apporte son soutien à la « ferme des 1000 veaux » sise à Saint-Martial-le-Vieux. Après la prison pour les vaches en Picardie, la prison pour les veaux dans la Creuse.  Douce France, cher pays de mon enfance…

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Samedi 18 février 2017

 

            Jacquerie et poésie sont les deux mamelles de la vache que je suis

 

Vendredi 17 février 2017

 

 

 

Pour Walkowiak

Le nom d’abord : Walkowiak. Il claque comme un coup de fouet. Et le diminutif  – Walko – a  lui aussi de la gueule. Ce nom  qui fait la joie de la bouche est celui d’un grand champion repéré par André Leducq lequel, remember, a remporté le Tour de France à deux reprises, en 1930 et 1932. Walkoviak, lui,  remporte le Tour en 1956. Un Tour auquel ne participent ni Bobet, ni Coppi, ni Koblet. Et c’est pour cette raison sans doute que la presse, dans les heures qui suivent la victoire de Walko,  parle de  « Tour à la Walkowiak ». L’expression  servirait donc à désigner un Tour  sans couleur, sans éclat, un Tour remporté par un coureur de second plan, bénéficiant des circonstances de course, du hasard, de la malchance des uns, de la méforme des autres. Cette expression collera à la peau  de Walko jusqu’à sa mort, survenue le 6 février 2017. Cette expression, lacérons-la, déchirons-la, piétinons-la!   Walkowiak a remporté le Tour 56 grâce à son intelligence  et sa classe. Son intelligence d’abord ! S’étant glissé dans une échappée victorieuse, Walko prend le maillot jaune à Angers. Sur les conseils de son directeur sportif, Sauveur Ducazeaux, il décide de se débarrasser d’un maillot que les coureurs de son équipe – la modeste formation régionale Nord-Est-Centre – s’épuiseraient en vain à défendre. Et ce maillot jaune, dont il se hâte de se débarrasser, il prévoit de le reconquérir, les Pyrénées franchies,  dans la terrible étape des Alpes , Turin-Grenoble. Le col du Mont-Cenis(2 008 m), de la Croix-de-Fer(2 087 m) et du Luitel(1 235m) sont au menu. Un menu pour Federico Bahamontes et pour Charly Gaul, les deux plus grands grimpeurs de l’histoire du Tour. Dans la Croix-de-Fer, le démarrage que place Walkowiak est d’une violence inouïe. Quelle classe ! Seul Gaul  est en mesure de répondre. Gaul,  et Stan Ockers, champion du monde. Bahamontes, lui, renonce. Et c’est le trio Gaul-Ockers-Walko qui, la Croix-de-Fer franchie, puis la descente effectuée plein pétrole,  se lance à l’assaut du Luitel. C’est au tour de Gaul  d’attaquer. Walkowiak s’accroche, craque, se refait la cerise, repart. La classe, c’est d’attaquer. La classe,  c’est  aussi de repartir quand le corps crie : stop !  A Grenoble où Gaul s’impose, Walkowiak reprend, comme il  avait prévu de le faire, le maillot jaune. Et ce maillot jaune, il le garde jusqu’à Paris. Roger Walkowiak est, avec  Jean Robic, le seul coureur issu d’une formation régionale à remporter le Tour en dictant sa loi aux équipes nationales.  Un crime de lèse-majesté …

 

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Vic-en-Bigorre

J’ai été à la rencontre des élèves de Lycée Agricole et forestier de Vic-en-Bigorre. Je leur ai parlé des vaches qui souffrent dans les fermes-usines, puis de celles  de mon enfance, libres dans les prés et les rues d’Aureilhan, d’Yvette Horner écrasant leurs bouses avec  les roues de sa Cadillac.  Ils m’ont posé des questions :

-Qu’est-ce qu’un écrivain ?

-Un voyou qui aime les voyelles !

Je leur ai parlé de mes journées : la table, l’écran, le clavier, les mots, le thé, le coup d’œil jeté à la presse puis, de nouveau, les mots lus à voix haute afin de vérifier que le son est là, qu’il est bon, qu’il est rond. Le sens n’est rien s’il n’est le son. Je leur parle de la joie, du bonheur d’écrire. Le vertige de la page blanche, la souffrance, l’écrivain qui pause, qui pense : tout ça, c’est pas moi. Moi, c’est la joie, la phrase de Breton : « Après toi, mon beau langage ! » Puis, ils m’ont invité  à visiter  l’exploitation où ils apprennent le métier de paysan. Ils m’ont présenté la vache Irouette. Irouette : moitié alouette, moitié Irouléguy.  La vache, la vie, le vin, les oiseaux : résistance.

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Mode

Je ne suis pas les modes, j’impose la mienne.

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Vocabulaire

Tous ces mots moyens et mous que l’on entend à longueur de journée : «festif », «  compliqué », « citoyen », « accompagner », «  au fond », « voilà ».  Le verbe tintinnabuler, lui par contre, on ne l’entend jamais. Un monde dans lequel le verbe tintinnabuler n’est jamais prononcé  n’est pas le mien.

(Press’Lib)

 

 

 

 

 

Mercredi 8 février 2017

 

Bouche d’hombre

 

Une partie de la bouche se nomme le palais : la noblesse est dans la bouche. Ça, Serge Pey le sait. Campé sur ses deux jambes, brandissant ses bâtons de pluie, il hurle ses poèmes  dans les villes, aidant ainsi le vent à venir à bout des embouteillages. Serge Pey est un poète costaud, un athlète de la performance vocale, buccale. Ses mots qui, sur le papier, ne dorment jamais que d’un œil, deviennent des tigres lorsqu’ils sortent de sa bouche, lacérant les murs morts, hâtant la révolte des sources. Pey murmure, dit, vocifère et la vie, de nouveau,  s’ébroue. Claude Nougaro aimait beaucoup Serge Pey, goûtait ses interventions poétiques. Si Claude était là, il me parlerait avec enthousiasme  de « Venger les mots » le nouveau recueil de Serge Pey qui  vient de paraître aux Editions Bruno Doucey. Nous marcherions sur les quais de Tounis, à Toulouse, et Claude me lirait la puissante et  poignante « Prière punk pour les Pussy Riot » que le recueil contient: « Notre-Dame/-des-Casques-de Noël/Aboyez/pour les Pussy Riot/Aboyez/ Aboyez pour/Nadejda Tolokonnikova /Déportée/Dans un spoutnik/Au fond de la neige. » Et il dirait, détachant les syllabes : « Nadejda » est sans doute la forme longue de « Nadja ».  Et moi, je dis que  Pey est la forme courte de pierre. Pey est une pierre qui parle. Et les mots solides sortant de sa bouche  se mêlent à ceux, fantomatiques, que la buée de son souffle dessine dans le matin froid.

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 Samedi 4 février 2017

 

Né en 1993 chez Laurent Jalabert - je veux dire à Mazamet -,  Simon Johannin publie, aux Editions Allia, « L’été des charognes », roman destroy-rural. Si « L’été des charognes » a  pour décor, pour scène syllabique, un village, il tourne d’emblée le dos à la littérature « campagnarde », école de Brive and C°, à tous ces  romans champêtres ressuscitant  à l’aide de clichés  en cascade et  d’intrigues sans éclat un temps vieux et soi-disant bon. Ici, on est dans la terre jusqu’au cou, et la cruauté bat son plein. Le patelin s’appelle La Fourrière et n’est pas, loin s’en faut,  le paradis des animaux. Le roman s’ouvre par le caillassage à mort du chien de la voisine. Il est vrai que  cette « grosse conne »  avait volontairement écrasé le chat du gamin qui raconte l’histoire.

Simon Johannin a la patate et surtout la…  papatte. Il n’a besoin en effet que de quelques mots pour faire surgir La Fourrière devant nos yeux : « J’ai grandi à La Fourrière, c’est le nom du bout de goudron qui finit en patte d’oie pleine de boue dans la forêt et meurt un peu plus loin après les premiers arbres. La Fourrière, c’est nulle part ». De cette forêt, un écrivain sans envergure ferait  sans hésiter surgir un sanglier. Y a pas de sanglier chez Johannin, juste des mouches hitchcockiennes : « Les mouches elles sont partout, elles font des guirlandes à travers les pièces le long des fils collants qu’on a installés là pour les piéger, et il y en a tellement qu’on voit très vite plus les fils. C’est comme des gros câbles noirs qui vibrent jusqu’à ce que tout le monde soit mort dessus. «  Elles font tant de bruit à l’intérieur des maisons,  les mouches, que les gens préfèrent manger dehors : vive les grillades !  Chacun a son barbecue. Johannin consacre deux lignes à l’ustensile et nous en bouche un coin. Le barbecue en question n’a pas été acheté à Conforama  ou à Leroy Merlin. C’est  « une moitié de ballon d’eau chaude disqué dans sa longueur et posé sur des tréteaux en fer ». Un barbecue punk en quelque sorte, aussi beau que ces vieilles  baignoires à pied qui dans les prés servent d’abreuvoir pour les bêtes.

« L’Eté des Charognes », donc. Et qui dit charogne dit puanteur. Les puanteurs, ici, sont cruelles, comme dans le fameux sonnet de Rimbaud, et le lecteur en prend plein le pif : bêtes crevées, pourritures, sueurs, crasse, fringues humides « sent[ant] très fort la fumée, comme l’odeur des vieux   quand ils ont fumé une cigarette sous la pluie. »

La Fourrière pue la mort. Et la vie, c’est la langue de Simon Johannin, une langue débridée, électrique, slameuse. Simon Johannin écrit pied au plancher. Johannin nous gratifie, d’une page l’autre, de scènes  puissantes, comme l’enterrement de la vieille Didi. Elle avait connu l’amour à 17 ans et priait pour que chaque gamin du village connaisse le bonheur d’aimer. Elle avait 17 ans, et le village lui fit payer très cher son aventure. L’amour morfle  au pays des charognes.

Quand le héros et son pote Jonas quittent La Fourrière, c’est pour rejoindre un internat qui ressemble à un chenil. Ils s’éloignent ainsi des champs, des rivières, des animaux : « Des animaux il ne restait plus que les rats qui traversaient les rues en courant et les chiens des flics qui  nous reniflaient le cul plusieurs fois par semaines. » Et puis arrive Lou : « A chacun sa charogne. La mienne s’appellera Lou.».

Si vous avez envie de prendre une histoire  poétique et rude en pleine gueule et le monde  avec, lisez « L’été des Charognes » ! 

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

 

Jeudi 2 février 2017

 

Vive Leroy !

 

Tout va si mal que j’ai envie du Portugal. Dieu merci, pas besoin de monter dans un train : Jérôme Leroy est en librairie. Il y a toujours une pincée de Portugal, des azulejos syllabiques, des pétales lisboètes dans ses livres. « Un peu tard dans la saison », roman à deux voix – celle de l’écrivain Guillaume Trimbert, et celle de la capitaine des services secrets qui le file -, n’échappe pas à la règle. Le Portugal est dans le cœur de Trimbert, dans sa mémoire. Car Trimbert est d’abord un héros qui se souvient. Se souvenir est la manière politico-poétique d’échapper à l’oppression  productiviste et taftaïenne. Leroy signe ici le grand livre de la fuite. Son héros s’éclipse, comme le font, dans ce roman solide et souple,  ces milliers de personnes  qui disparaissent des écrans radars.  Panique à bord des caméras. Car le tyran moderne  a tout prévu sauf « l’éclipse », cette inédite guerre de sécession. Guerre  douce mais sans merci. C’est pourquoi Trimbert est armé jusqu’aux dents : armé de souvenirs – Ostende,  Lisbonne, des visages de femmes -, de musique –la voix de Marvin Gaye -, de lectures – André Dhôtel, Georges Perros.  Trimbert s’enfuit avec des rimes et des refrains  dans la tête, et, dans la poche, le flingue idéal : «  l’élégant révolver-joujou  perforé du mot « Bal », qu’André Breton  portait en permanence dans son holster. Le poème et la mémoire sont nos royales munitions.

Christian Laborde

(L’Obs)

 

 

 

Samedi 28 janvier 2017

 

Trump : le poids des rots, le choc des lingots

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Le Bal des Naze

Pauvre madame Trump ! Elle a beau se vêtir avec goût, parer son corps de top model d’une belle robe de soirée, son mari ne prête aucune attention à elle. Elle n’existe pas. On le vit durant le bal de l’investiture donné à la Maison blanche. Les époux Trump dansent  sur « My way » de Frank Sinatra. Ils dansent, serrés l’un contre l’autre mais, à plusieurs reprises, Trump desserre l’étreinte, et, se tournant vers ses invités, lève tantôt le pouce, tantôt le poing : sa victoire compte plus  que sa cavalière. Pauvre madame Trump !

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                «  Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine », recueil de nouvelles  de Jérôme Leroy  vient de paraître, en édition de poche, à la Table ronde. Je l’ai lu dans le TGV N°8561 à destination de Paris-Montparnasse. Le voyage était pourri : TGV en panne à Artix, autobus jusqu’à Bordeaux, nouveau TGV à Bordeaux, arrivée à Paris-Montparnasse avec deux heures de retard sur l’horaire prévu. La galère. Pas pour moi qui me délectais des nouvelles de Leroy…

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

 

Samedi 21 janvier 2017


« Au lieu de présenter des candidats, le PS devrait présenter des excuses ». C’est pas du Macron, c’est du Mélenchon.

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Avalanches. La demoiselle de BFM  serrant son micro entre ses moufles, dit : « Gourette est isolée… L’unique route permettant d’y  accéder est fermée… » Mais il n’ y a pas d’unique route, ici, mademoiselle,  juste une route unique : la route de la légende. Ici, sous la neige, sous vos boots, c’est le col d’Aubisque, mademoiselle, territoire des ours et  de Fausto Coppi.