Christian Laborde

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le 15/10/2016


 

 

 Samedi 15 juin 2019

 

Ils quittent les villes pour les campagnes et, à peine installés, se plaignent des « bruits ». Certains d’entre eux portent plainte. Il y a peu, un couple d’agriculteurs  a été traîné devant le tribunal d’Annecy au motif que les cloches de leurs vaches troublaient la quiétude des nouveaux habitants. Rappelons qu’au siècle dernier, en 1995 très exactement, le propriétaire de Renato, un coq fier et fort en gueule,  originaire de Villefranche-du-Périgord, en Dordogne, avait écopé de 300 francs d'amende avec sursis pour « trouble au voisinage ».  Nous ignorons si la condamnation avait, à l’époque, cloué le bec à Renato. Une chose est sûre : aujourd’hui les plaintes de cet acabit   se multiplient. Dans le collimateur des locataires des gîtes ruraux par exemple : les grenouilles. Ils demandent aux maires de faire en sorte que cesse, la nuit, cet insupportable bruit. Le coassement est-il un bruit ? Nullement. Il s’agit d’un concert, la nuit, sur l’étang, des grenouilles qui font la teuf. Celles et ceux qui contestent aux grenouilles le droit de s’éclater au bord des étangs veulent imposer un monde qui leur ressemble et ne nous ne convient pas : une monde sans nouba, sans java, sans voix, sans notes de musique. Les grenouilles, la nuit, ne font pas du bruit : elles rappent.  La nuit est vivante, parcourue de murmures, de rires, de cris. La nuit n’a jamais été, surtout à la campagne,  synonyme de silence.  Aux abords des forêts et des haies, quand la lune prend possession du ciel,  une autre vie commence, des bêtes de toutes tailles se mettent à parler, à échanger, à soliloquer. Leurs paroles, leurs radotages perturbent le sommeil des humains. D’où les plaintes dont nous parlons, et les mandats d’arrêt internationaux bientôt lancés contre les grenouilles. Les gens  qui ont toujours vécu dans le voisinage de grenouilles sont, eux aussi, réveillés par leur bal, leur chahut. Mais eux, ils n’appellent jamais  les flics. Ils ont, il est vrai, inventé la sieste.

 

Samedi 8 juin 2019

 

Col du Soulor, depuis Ferrières. 12 km. Je monte dans le vert et le bleu, loin de la catastrophe dont nous hâtons l’avènement. Les lacets se succèdent, francs. La route est sèche et, à cette heure matinale,  gorgée d’ombre. Un régal. A quatre kilomètres du sommet,  la pente devient  moins sévère, le col s’ouvre, des zones d’herbe succèdent à la paroi rocheuse. Sur l’herbe, des vaches, libres. La cloche à leur cou sonne  et souligne, sans jamais la froisser, la présence délicieuse du silence habité. A trois kilomètres du sommet, les vaches sont sur la route. Je roule un instant parmi elles, au sein de ce peloton  placide et majestueux. Je n’ai, à cet instant,  aucune envie d’échappée.

*

Le petit déj, le soleil dans la fenêtre ouverte, la radio. Il est question  d’un roman que la journaliste a aimé, dont elle parle, enjouée, avançant dans l’intrigue. Son confrère qui partage le micro avec elle, s’affole,  l’alerte, l’interrompt : surtout qu’elle n’en dise pas davantage, elle risque de « spoiler la fin » ! Spoiler la fin, c'est-à-dire la gâcher en  révélant  un détail important, une péripétie capitale à des auditeurs qui n’auront plus aucune raison de pousser la porter d’une librairie et d’acheter le livre. Spoiler. Un verbe anglais. Nous avons volontiers recours à des termes anglais, souvent par facilité, parfois par snobisme.  Que font les Québécois, eux ? Ils résistent vaillamment à l’invasion des mots anglo-saxons, et,  pour nommer ce que le monde a de nouveau, ils ont  recours au génie de la langue française : la leur. Ainsi, plutôt que d’adopter, comme nous,  le verbe spoiler, ils ont préféré créer le verbe divulgâcher dont le Larousse 2020 qui l’accueille dans ses colonnes, donne la définition suivante :  DIVULGÂCHER v.t.(de divulguer et gâcher).Québec. Révéler prématurément un élément clé de l’intrigue d’une oeuvre de fiction; spoiler.

(Chronique « Percolateur », La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Samedi 25 mai 2019

 

De nouveau, sur mon vélo. Le col de Marie-Blanque. Les deux premières bornes sont sévères: 8,5 de moyenne. Suis pas très bien, condamné tout de suite  au plus petit braquet. Dans un virage fermé, un peu en contrebas de la route, un Christ sur sa croix. Le Golgotha, c’est sûr, c’était pas du gâteau, mais Marie-Blanque, quand t’es à la ramasse,  c’est l’enfer…Et j’espère  bénéficier, moi aussi, dans les bornes qui restent, d’une résurrection.

 

 

Samedi 11 mai 2019

 

Le  nouveau recueil  de poèmes de Jérôme Leroy paraît aux Editions de la Table ronde, compte 212 pages et coûte 16 euros. IL a pour titre un vers que l’on croise à la page 169 de l’ouvrage : « Nager vers la Norvège ». Ce vers, ce chuchotement syllabique  qui fait le bonheur de l’oreille  dit l’essentiel sur l’art poétique de Leroy : un art verlainien. Leroy choisit le son, le murmure, la musique « « le frisson d’eau sur de la mousse » cher à l’auteur des « Poèmes saturniens ». Souvenirs, chaos pastel  d’écharpes au cou des jeunes filles, Leroy sème des cailloux de mots sur des chemins dont nous avions oublié l’existence et que  de nouveau nous pouvons emprunter. Chez les poètes, la nostalgie est active, créatrice. Il y a de la subversion dans la délicatesse, surtout chez Leroy. Les « progressistes » - c’est ainsi que les serviteurs du Grand marché unifié aiment à se nommer-,  s’empresseront  de travestir Leroy en barde barbu  fredonnant « c’était mieux avant ». Or Leroy qui cherche opiniâtrement,  autour de lui,  dans la ville, dans sa noirceur même, des confettis de lune et les berlingots du merveilleux, ne dit jamais « c’était mieux avant ». Il  constate simplement,  qu’avant, à la radio, il y avait la météo marine, c’est-à-dire, la poésie à 8h du matin. Dans le  poème intitulé « Dans sa R16 bleue »(un de mes préférés), il égrène, façon chapelet,  les mots de la météo marine  : « viking forties utsire/cromarty iroise shannon… ». Je me souviens de ces mots liturgiques, érotiques. Sur France Inter, ils étaient dits par Annette Pavy. Nous lisons Leroy, nous nageons vers la Norvège, heureux de ne plus passer à côté de nous-mêmes.

 

Samedi 6 avril 2019

 

 

Le Préfet n’aura vu «  en droit » aucune raison de s’opposer à l’enregistrement du projet de Fleury Mérogis des cochons à Ossun. Mais quel est donc ce « droit » qui  permet au représentant  de l’Etat, armé de son stylo et coiffé de sa casquette, de se foutre des habitants d’un village, des animaux et, finalement,  du monde ? Mais quel est donc ce « droit » qui permet au représentant de l’Etat, armé de son stylo et coiffé de sa casquette,  de s’asseoir sur le principe de précaution introduit en droit français par la loi Barnier du 2 février 1995 sur le renforcement de la protection de l’environnement ?

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La très lourde faute   du préfet est consécutive  au   port de la casquette dotée d’une visière. Si la visière lui  donne cet air martial qui impressionne les députés fragiles, les  maires frileux et les conseillers départementaux absents, elle l’empêche  de voir devant lui et, a fortiori, loin.

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La Bigorre est bel et bien le pays du haricot tarbais. Mais le roi des fayots, c’est  Christian Puyo, représentant de la FDSEA. Apprenant que le Préfet venait de donner son feu vert à l’installation du Fleury Mérogis des cochons à Ossun, il s’est écrié, dans la presse, battant des mains : « Bravo, monsieur le Préfet ! »  Si ce dernier a besoin de quelqu’un pour cirer ses pompes, qu’il téléphone à la FDSEA !

*

Les chroniqueurs politiques peinent à définir le macronisme. C’est également le cas des macronistes eux-mêmes. Désireux de savoir qui ils sont,  ils ont fait un saut dans les greniers de l’ancien monde qu’ils méprisent, à la recherche d’un mot  qui les définirait  parfaitement.  Fouillant dans les malles, ils sont tombés sur un  adjectif oublié:  « progressiste ». Ils l’ont pris, l’ont fait leur. Ils  sont progressistes, eux. Progressiste : kezaco ? Voici la définition qu’en  donne Stéphane Legrand dans son « Dictionnaire du pire » : « Progressiste : partisan des maux à venir. »

 

 

 

 

Samedi 30 mars 2019

La planète étant dans un piteux état, il aurait dû se dresser et, au nom de la Nature et de la République,  brandir le carton rouge. Il a   préféré donner son feu vert.  Les préfets sont des êtres complexes.  Ils font les kékés avec leur casquette devant le monument aux morts, mais, de retour dans leur bureau,  se couchent aussitôt : - Chef, oui, chef ! »   En autorisant la construction du Fleury Mérogis des cochons à Ossun, le préfet des Hautes-Pyrénées qui a une casquette, s’est couché devant Christiane Lambert qui, elle, en a deux : celle Présidente  de la FNSEA, et celle de Ministre de l’Agriculture. Choisi et nommé par Edouard Philippe, Didier Guillaume  n’est en effet qu’un pantin : le boss, c’est Lambert. Le ministère de l’agriculture est bel et bien aux mains de la FNSEA et des brutes de  l’agrobusiness. Ils n’ont qu’un seul objectif : produire pour s’enrichir.  Produire encore, produire toujours, produire davantage et plus vite. Et  qu’importe si les terres et les rivières sont polluées,  si les bêtes souffrent le martyre dans les usines à viande, si les petits éleveurs  crèvent sur leurs fermes.  Les nappes phréatiques du plateau de Ger bousillées : il s’en tamponne, le préfet !  Ossun noyé dans la puanteur : il s’en tamponne, le préfet ! Les porcelets mutilés : il s’en tamponne, le préfet !  Quand il est arrivé, fiérot,  en Bigorre, avec sa  casquette à bordure dorée, il s’est empressé de se faire photographier et de parler dans la presse. Il aimait la montagne, le rugby, la cuisine d’ici, les paysages, il aimait ce pays. Cette Bigorre qu’il dit aimer, il décide de la défigurer en validant  un projet qui signe la mort du village d’Ossun et participe au désastre qui vient. Le préfet a trahi la Bigorre. Pour la Bigorre, le combat commence, combat d’Ossun, de ses habitants, des paysans et du porc noir. Le porc noir est un gilet jaune. 

 

Samedi 23 mars 2019

 


 

Enfin un mec qui, se jetant dans l’écriture d’un roman, refuse d’emblée   le terrain de jeu où s’ébrouent les romanciers dociles, prend la langue à bras le corps, et décide de jouer son Je. Pour raconter son histoire, Joseph Ponthus choisit le vers libre, la disposition poétique, et son roman intitulé  « A la ligne » (La Table ronde, 266 pages, 18 euros), se déplie, se déploie comme  « Zone », le poème d’Apollinaire. Ce recours au vers, au crochet syllabique, au dribble verbal,  signe le triomphe du rythme, le retour du son, le règne du mot.  Où sommes-nous ? Dans une usine où l’on trie des tonnes de crevettes congelées, puis dans un abattoir.  Avec un tel sujet, un auteur conventionnel aurait accouché d’un chichiteux récit au sein duquel la dimension un rien documentaire aurait disputé la vedette à la platitude. Ponthus, lui, nous offre un texte unique, vivant, aventurier, rythmé, sans gras, souple et vertébré. Joseph Ponthus, qui sent la langue, parle comme personne de la classe ouvrière aujourd’hui, de l’intérim, du travail précaire, des cadences infernales. Le roman est sous-titré « Feuillets d’usine ». Des feuillets  arrachés à la fatigue et à l’épuisement qu’ils dénoncent. Des feuillets  écrits avec la rage, la colère et l’espoir d’un homme qui tient le coup parce que Charles Trénet chante bien, parce que sa femme l’aime, parce que son chien l’attend. Un échantillon ? Ok ! Entrons dans l’usine avec Ponthus. C’est le moment de la pause. Ecoutons Ponthus à propos de la pause :

« On bénéficie de deux pauses réglementaires plutôt

qu’une imposée par le chef

Petite pause de dix minutes clope café à six heures

Pause de trente minutes à huit heures et demie

Cafés clopes »

 

C’est sec, c’est dit, ça sonne, tout y est. Vous lisez. Vous relisez à voix haute. Et vous n’avez qu’une envie : filer au bistrot du coin, et  gueuler « A la ligne », debout devant le bar. On vous écoutera. Parce que c’est vrai. Parce que c’est ça. Parce que c’est Ponthus.

 ("Percolateur", La Nouvelle République des Pyrénées)


 Samedi 16 février 2019

Le 7 février, à la salle des fêtes d’Ossun, j’ai parlé d’Escoubès, sur le plateau de Ger, dans le 64. A Escoubès,  ils vont bâtir une porcherie industrielle de…20 000 porcs. Escoubès, je connais, j’y passe à vélo, c’est une cuvette, un cul de sac. Et  la route en pente qui mène à Escoubès se réduit à une bande rikiki de goudron sur laquelle deux tracteurs ne peuvent  se croiser. Elle sera bientôt livrée aux camions qui transporteront les bêtes à la porcherie, puis  à l’abattoir de Lahontan, dans les Landes, où sont déjà attendus les cochons d’Ossun. La route d’Escoubès, les tracteurs ne pourront même plus l’emprunter. Ils devront se garer pour laisser passer les camions chargés de bêtes épouvantées et déshydratées. Se garer ou rester sous le hangar.  A Escoubès,  les agriculteurs ne pourront plus travailler. C’est le but recherché par les gougnafiers de l’agro-business, partisans d’une  agriculture  sans agriculteurs. La terre  sera polluée, le paysage défiguré, la puanteur dans tous les pifs. L’enfer donc !  Un enfer auquel le préfet des Pyrénées Atlantiques vient de donner son feu vert.  Le Préfet des Hautes-Pyrénées, en charge du dossier d’Ossun,  va-t-il faire comme son lamentable  et pitoyable collègue du 64 ? Va-t-il, à son tour, retirer sa casquette et se jeter à plat-ventre au pied des gougnafiers de l’agro-business dont la cruauté envers les animaux n’a d’égale que leur indifférence à l’endroit des gens et des beautés menacées  de la nature ? Et si, au contraire,  le Préfet des Hautes-Pyrénées restait debout ? Et si, au contraire,  le Préfet des Hautes-Pyrénées,  écoutait Brigitte Bardot qui vient de lui écrire et de lui rappeler, en quelques phrases, les véritables enjeux du dossier d’Ossun ? En lisant la lettre de BB, inlassable défenseuse des animaux, l’on songe aux mots du poète Lamartine  qui a donné son nom à tant d’écoles et de rues: «  On n’a pas deux cœurs, un pour les hommes et un autre pour les animaux. On a un cœur ou on n’en a pas. » Le Préfet des Hautes-Pyrénées se souvient-il d’Alphonse de Lamartine?

 

Vendredi 8 février 2019

 

La tchatcherie d'Ossun

(7 février, dans la salle des fêtes d'Ossun, invité par No porcharan, l'association qui lutte contre le projet de porcherie industrielle sur la commune)

Ossun, dans le 65, le porc noir, les queues blanches.
Le porc noir de Bigorre,  costaud comme un sanglier, se délectant des glands tombés des chênes.
Les queues blanches, celles des avions  invendus, parqués sur la lanne mourine.
La lanne mourine, la forêt de Phéline, tout ça c’est Ossun.
Si la porcherie se construit, tout ça c’est fini !
Ossun, dans le 65, deviendra Caubios Loos, dans le 64. Je connais Caubios Loos, j’y passe à vélo. Je n’y passe plus, ça pue.  Il y a à Caubios Loos une porcherie, plus petite(1800 porcs) que celle prévue à Ossun, mais, là-bas, la puanteur est déjà cruelle. Les habitants ne peuvent ni étendre le linge dehors, ni ouvrir leurs fenêtres. Tous renoncent à recevoir leurs amis, certains souffrent de migraines.
Ossun, la puanteur pour les habitants, et la prison pour les animaux. A l’heure où partout dans ce cher et vieux pays, l’on s’interroge sur le bien être animal, à l’heure où la jeunesse se déclare volontiers amie des animaux, l’on développerait à Ossun, l’élevage le plus cruel qui soit. C’est absurde ! Ne soyons pas à Ossun complices des bourreaux de l’agro-business que l’Etat encourage et protège. Le préfet des Pyrénées Atlantiques vient ainsi de donner son feu vert à la création d’une porcherie de 20 000 porcs à Escoubès. Et dans quelques années, il y aura 20 000 porcs dans la porcherie d’Ossun. Pour des raisons de production et de course au prix le plus bas, ce type d élevage  est condamné en effet à se développer sans cesse et donc à devenir de plus en plus cruel. Pour les bêtes et pour les hommes, car ce type d’élevage entraîne la mort des petits producteurs, instaure une agriculture sans agriculteur.
Ossun, la puanteur pour les habitants, la prison pour les animaux, et le saccage de ce qui appartient aux hommes et aux animaux : l’air, les sols, les cours d’eau, les nappes phréatiques, le paysage. A l’heure où l’on déplore la disparition des espèces, à l’heure où se joue le sort de la planète, on s’apprête à Ossun, à hâter  la catastrophe. C’est une folie.
Le préfet des Hautes-Pyrénées signera dans quelques semaines  l’arrêté d’enregistrement de la porcherie d’Ossun. Pourquoi se gênerait-il ? Personne, à par nous, ne s’oppose réellement au projet. Je traverse souvent des villages à vélo,  et je lis parfois sur une banderole accrochée à la façade d’une mairie « Non à la fermeture des classes ». Il n’y a pas, accrochée à la façade de la mairie d’Ossun, de banderole « Non à la porcherie ». Mais y a-t-il seulement un maire à la mairie d’Ossun ? Il y a, à la mairie d’Ossun, un homme étrange, invisible et confus, qui, hier, sans consulter personne et sans réfléchir, a signé le permis de construire de la porcherie, et qui, aujourd’hui,  hésite, tremble à l’idée d’annuler ce permis de construire comme le droit l’y autorise, et comme ses administrés le lui demandent. Il y a, à la mairie d’Ossun, un homme étrange, invisible et confus, qui se  terre et se tait. Et que font les premiers voisins, les maires des villages voisins ? La plupart se terre et se tait ?  Et que fait le conseiller départemental du canton d’Ossun ? Il se tait tout autant. Et les députés des Hautes-Pyrénées que font-ils ? Aucun d’entre eux, jamais,  n’a dénoncé la cruauté et les dangers de l’élevage industriel, aucun d’entre eux n’a à ce jour interrogé le ministre de l’agriculture à propos de ce projet catastrophique, aucun d’entre eux n’a prononcé dans l’enceinte du Palais-Bourbon  le nom d’Ossun. Pourquoi le préfet, dans ces conditions, renoncerait-il à signer  l’arrêté d’enregistrement de la porcherie d’Ossun ?
Le préfet renoncera parce que nous sommes là.
Le préfet renoncera parce que nous sommes vaillants comme d’Ossun.
Le préfet renoncera parce que l’ours, dernier fauve d’Europe, est notre totem.
Le préfet renoncera parce qu’à Ossun, nous parlons gascon, français, espagnol, toutes les langues  et parce que les mélangeant toutes, nous crions : No porcharan ! 

 

Samedi 2 février 2019

 

Bernard Morlino  a une mémoire d’éléphant et autant de talent. De livre en livre, - Avez-vous lu « Manchester memories », avez-vous lu « Champion de sa rue » ? -  , Bernard Morlino  se souvient des champions, des héros  qu’il a admirés, applaudis dans l’enceinte du stade de Nice ou  sur le bord d’une route qu’empruntera toujours le peloton du Tour de France. Morlino se souvient et, à chaque page, retrouve l’enfant qu’il a été. Et cet enfant retrouvé  le protège d’une époque où l’esprit de sérieux et la dérision  disputent la vedette aux soupirs blasés. Dans  « Vintage rugby Club », qui vient de paraître aux Editions Tana où il a ses habitudes, Bernard Morlino fait resurgir, dans une débauche de couleurs, de vignettes, de portraits savoureux et, sous l’œil de Roger Nimier ou de Julien Gracq, les gueules, tantôt en noir et blanc, tantôt en quadrichromie, d’Alfred Roques, de Jean Dauger, de Jean Prat,  de Walter Spanghero and C°. Des gueules qui parlent. « Dans le rugby, il y a les déménageurs de piano, et ceux qui en jouent » rappelle ainsi Pierre Danos. Morlino nous apprend que François Mauriac  surnommait Roger Couderc « le Marius du rugby ». Pagnol  était au micro et, sur le terrain, la poésie s’en donnait à cœur joie ! Jo Maso jouait col relevé. Comme Cantona. Les mots de Morlino sont beaux, son livre est beau. Faites comme moi : tournez, lisez ces belles pages en croquant du chocolat !

 

 

Samedi 12 janvier 2019


De livre en livre, Arnaud Le Guern jette sur le papier, comme autant d’osselets,  les noms des personnes fameuses. Celui de Muriel Moreno, la chanteuse du groupe Niagara,  figure dans son nouveau roman, Une jeunesse en fuite, qui vient de paraître aux Editions du Rocher. On le croise  page 61, quand le narrateur évoque la  guerre du Golfe. Quel rapport entre Muriel Moreno et la guerre en Irak ? Arnaud Le Guern raconte qu’une des chansons  de la « Barbarella rock aux yeux de mutinerie »  avait été interdite d’antenne tout le temps du conflit, au motif qu’elle pouvait nuire au moral des Français. La sottise, qui est à l’origine des guerres, croît toujours pendant qu’elles se déroulent. La Guerre du Golfe est présente dans le roman de Le Guern parce que le père du narrateur est sur le front. ALG a-t-il écrit le roman du père ? Oui, mais à peine le lecteur chemine-t-il avec  ce personnage, que les pages  sont envahies par des jeunes filles qui s’empressent de  lui  voler la vedette. Voler  la vedette   est le privilège des filles, dans la vie comme  dans les romans de Le Guern. « Une jeunesse en fuite » qui compte 226 pages et coûte 17,90 euros,  est un roman au charme délicat où passent un père, des jeunes filles, le dos élastique des chats, l’enfance, un clip  de Miossec et le Finistère.

 

Samedi 22 décembre 2018

 

    Vous désirez visiter le Nord sans quitter le Sud : lisez « Le Dictionnaire amoureux du Nord », de l’écrivain Jean-Louis Fournier, qui compte 530 pages et paraît chez Plon. Fournier, qui aime les vaches, a une mémoire d’éléphant et une langue d’oiseau. Rien de plus léger en effet  que son dico qui pourtant dit tout.
                                                                                                                      *
    Faute de grives, mangeons du Griveaux !


 Samedi 15 décembre 2018

 

Quelque argent a été donné ou rendu aux Français par un Président de la République, certainement ému,  débarrassé surtout, le temps d’une télé, de cette morgue qu’il partage avec celles et ceux qui, comme lui, sont issus de l’Inspection des Finances. Ils en sont, ça se sent.

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 Les chantres de la mondialisation heureuse, les petits ministres à rictus narquois, contents d’eux et d’être là, les députés forcément  compétents puisque issus du monde de l’entreprise, les communicants péteux qui ne pouvaient nommer le « vieux monde » sans pouffer, auront, 18 mois durant, loué un projet présidentiel « disruptif ». Et les voici qui découvrent, pâles tout à coup, tout à coup flageolants, les mains  moites et la sueur au front,  que le pays, lui, n’est pas « disruptif » mais éruptif, que leur président chéri, adulé, leur idole qui, dans des Zénith pleins à craquer leur braillait aux oreilles, façon Patrick Bruel, « C’est notre projet »,  est assis sur un volcan. Et, horreur, malheur,  ce volcan n’est pas n’importe quel volcan. Il s’agit en effet du  seul volcan de France à n’être pas éteint.

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La préfète qui n’est pas la Schrompfette s’est cassée, le préfet qui a une casquette est arrivé. Il a  salué militaires et magistrats,  tous les corps constipés. Il se murmure  que le préfet qui a une casquette aimerait la nature. S’il aime la nature, c’est-à-dire les bêtes, les cours d’eau, les oiseaux, le vent, les paysages et les hommes qui les ont dessinés,  le préfet qui a une casquette refusera, c’est sûr,  de donner son feu vert au projet cruel, pollueur et destructeur  d’une porcherie de 6000 porcs à Ossun.

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Je pédale  en dedans, dans le matin froid. Le soleil, rond et plat, est une rustine collée à la chambre à air du ciel.  

*

Bientôt, les paysages sublimes – glaciers, forêts, lacs de montagne – n’existeront plus qu’en fonds d’écran.

 

 Samedi  8 décembre 2018

 

Tonnerre des Indes, le permis de construire de la porcherie infernale a été signé ! Comme dirait Peyo, ça a schtroumpfé. Mais ce n’est qu’une étape et, Dieu soit loué, le dossier est désormais entre les mains de la préfète. Dieu soit loué, oui, car la préfète n’est pas la Schtroumpfette : elle réfléchit. C’est fou ce que ça réfléchit, une préfète. On ne voit pas comment la préfète qui n’est pas la Schtroumpfette et réfléchit,  pourrait donner son feu vert à la construction d’une porcherie sous le toit de laquelle  les lois relatives à la protection des animaux seraient foulées au pied. On ne voit pas comment la préfète qui n’est pas la Schtroumpfette et réfléchit, pourrait donner son feu vert à un projet dont la réalisation aurait des conséquences épouvantables  sur l’environnement : pollution de l’eau, de l’air et des sols.  On ne voit pas comment la préfète qui n’est pas la Schtroumpfette et réfléchit, pourrait donner son feu vert à l’élaboration et  à la commercialisation d’une  « viande »   – 50% souffrance animale, 45% chimie, 5% virus  – dont les parents redouteraient l’arrivée dans les assiettes des cantines scolaires. On ne voit pas comment la Préfète qui n’est pas la Schtroumpfette et réfléchit, pourrait donner son feu vert à  un projet industriel et cruel qui signerait la mort  de l’élevage fermier, le seul qui soit respectueux des bêtes, des paysages, et des gens. La Bigorre, c’est le porc noir de Bigorre, la saveur, pas l’horreur. La Bigorre c’est un cocktail de mots   gascons, français, espagnols. Et c’est aux mots espagnols que les Ossunois ont eu recours pour fonder  l’association No Porcharan. Avec No Porcharan ils se battront vaillamment si, par malheur,  la préfète, omettant de réfléchir, devenant la Schtroumpfette,  donnait son feu vert à ce  projet pourri. 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             ("Percolateur", La Nouvelle République des Pyrénées)

 Samedi 1er décembre 2018

 

Je traverse Ossun souvent, toujours à vélo, et je fais, à Ossun,  une pause « Ravitaillement » : un pain aux raisins de préférence. Puis, je roule jusqu’à la  chapelle Saint-Joseph, et attaque la côte. A une centaine de mètres du sommet, un  panneau triangulaire me prévient d’un danger éventuel : un passage de cavaliers. Désormais, un danger d’une autre nature se profile : un Fleury-Mérogis pour 6000 porcelets. A ce projet, gens d’Ossun, êtes-vous favorables, vous l’a-t-on demandé ? Voulez-vous que, sur votre commune, des porcelets, sevrés non à 3 mois comme le prévoit la nature mais à 24 jours comme l’imposent les engraisseurs sadiques, soient privés de la lumière du jour jusqu’à leur arrivée à l’abattoir ? Voulez-vous  que, sur votre commune, des porcelets auxquels on  a limé les dents et coupé la queue sans anesthésie, vivent, chacun, sur 0,42 mètre carré pendant quatre semaines, puis sur 0,75 mètre carré  pendant 7 semaines ? Voulez-vous voir, sur votre commune, près des arbres de la forêt de Phéline, en guise de base nautique,  un lac de lisier ? Voulez-vous qu’Ossun, commune des chevaux libres du baron Gasquet, devienne  celle des porcelets incarcérés ? Voulez-vous, en  collaborant avec des pollueurs, bousiller vos  prairies, vos  cours d’eau, vos  nappes phréatiques et  ceux des villages voisins ? Voulez-vous que, par vent d’ouest, Ossun pue ? Voulez-vous que votre commune cesse d’être une commune et  ne soit plus qu’un maillon  de cette chaîne monstrueuse et productiviste  conçue par l’état-major de  l’agro-business, lequel se moque comme d’une guigne de l’avenir de la planète ? Voulez-vous, sur votre commune, la mort des derniers paysans ? Voulez-vous cela ? A vous de le dire. Parlez ! Parlez et décidez ! Pour parler et décider, une seule solution : la votation. Gens d’Ossun, demandez à votre maire la tenue, sur la commune, d’un référendum. Le Fleury-Mérogis des cochons, la cruauté, la puanteur, la pollution : oui ou non ? Le dépouillement terminé, le résultat proclamé, les cochons sauront, les paysages sauront, les chevaux sauront, les avions saurons, les élus sauront, les écoliers sauront. Les oiseaux qui restent sauront aussi.


Samedi 23 novembre 2018

 

L’horreur. A Ossun. L’horreur qui vient. Avec la bénédiction de la Fédération Nationale pour la Soumission et l’Eradication des Agriculteurs(FNSEA), et celle de la Fédération Nationale pour la Séquestration et l’Esclavage des Animaux(FNSEA). L’horreur, oui. Après la « ferme » des 1000 vaches dans la Somme, un élevage carcéral de 6000 porcs à Ossun.  Un Fleury-Mérogis pour les cochons au pays du Noir de Bigorre : c’est insensé, le contraire de ce que nous sommes. Insensé, oui,   et, qui plus est,  cruel : pauvres truies condamnées à la gestation permanente, pauvres porcelets mutilés, gavés de médicaments, privés de la lumière du jour. Il faut dire, crier, hurler : non ! Il doit bien y avoir  à Ossun des instituteurs et des institutrices : qu’ils parlent à leurs élèves des animaux,  et de tous ces poètes, écrivains, et philosophes qui depuis  Athènes et Rome jusqu’à nos jours ont pris leur défense. Il doit bien y avoir un curé à Ossun : qu’il monte en chaire, évoque Saint-François d’Assise, et pose à ses fidèles la question suivante : Dieu a-t-il créé les animaux pour que l’homme les martyrise ? Il doit bien y avoir un vétérinaire à Ossun : qu’il dise clairement ce qui arrive aux animaux dans ce type d’élevage. On ne les entend jamais, les vétérinaires, à propos des vaches, des poules ou des cochons. Il doit bien y avoir des habitants à Ossun : qu’ils fassent part de leur colère, de leur refus de voir l’agrobusiness dicter une fois de plus sa loi. Il doit bien y avoir un maire à Ossun : qu’il boute les prometteurs de cette prison pour bêtes hors d’Ossun, au nom d’Ossun, des paysages d’Ossun, des avions d’Ossun, des arbres d’Ossun, du Mardaing qui coule  paisiblement à Ossun. Paisiblement, oui. La paix d’Ossun. La paix bigourdane d’Ossun. C’est bel et bien cette paix qui est menacée. C’est bel et bien cette paix  qu’ils veulent dégager pour installer à sa place, près de la chapelle de Bellau, la guerre. La guerre que l’homme fait aux bêtes. La guerre que l’homme fait aux paysages. La guerre que l’homme fait à lui-même.


                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 (Percolateur, La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 Samedi 10 novembre 2018

 

Il y a peu, c’était la Toussaint, et ça sentait la mort.  Or, la Toussaint est une fête et, qui plus est, celle des Saints. Et les Saints,  si ma mémoire est bonne, s’éclatent  comme des bêtes au Paradis. Pour fêter  dignement la Toussaint nous devrions faire comme eux : la nouba. Mais la nouba, l’Eglise n’en veut pas. L’Eglise entend que l’on cultive les larmes au fond de la vallée. C’est pour cela que tous les cantiques, même ceux qui parlent d’espérance,  sont désespérants, comme ce lugubre  « Je mets mon espoir dans le Seigneur » que nous entonnions jadis dans des églises froides. Pendant que  ces grelottantes  paroles sortaient de nos bouches sans joie, Louis Armstrong, sueur au front, sourire aux lèvres, trompette serrée contre son cœur,  chantait  « Nobody knows » et « When the Saints ». La trompette de Louis fait le bonheur d’un Dieu que nos cantiques gonflent. 

 

*

Notre loi contre la burqa ne plaît pas à l’ONU, ce machin. Cette loi, gardons-la. Elle rappelle que la femme est libre,  et qu’elle n’a pas à passer sa vie enfermée dans un cachot textile. Ce cachot a été conçu, non par Dieu qui  a dessiné le corps de la  femme, mais par les hommes qui entendent, eux, rendre ce corps  invisible.  La burqa est une atteinte insupportable à la dignité de la femme, à sa liberté,  au désir qui l’habite,  à celui qu’elle suscite. Ah le désir ! Tel est l’ennemi aux yeux des flics d’ici et d’ailleurs, glabres ou barbus. Ah ce corps, ah cette chevelure avec laquelle le vent joue et qui nous met en joue !  Séduction, électrisants signaux. On s’enhardit, on s’approche,  on tente de séduire : on échoue. L’on rêvait d’une pelle et l’on prend un râteau. C’est le jeu.  La burqa, c’est la mort du jeu.

                                                                                                                                                                                                                    *

Plus de lion, de girafe, d’éléphant, de renard, de corbeau, de cigale, de fourmi, et donc  plus de fables de la Fontaine. Le monde qui vient sera sans animaux, sans poème.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

 

Samedi 13 octobre 2018

Traversé, sur mon vélo, dans la vallée de la Barousse, le village d’Aveux, villégiature des juges d’instruction. Traversé, également,  celui de Bramevaque. Brame, du gascon bramar, chialer.  Vaque, du gascon vaca, vache.  Bramevaque : village où les vaches ont le blues. Toute la musique que j’aime, elle vient de là, elle vient de Bramevaque.

*

Le col du Soudet, dont l’ascension débute dès la traversée d’Arette, est prévenant. Il m’indique  l’endroit où je dois adopter mon plus petit braquet :  au lieu-dit La Mouline.

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Alexandre Minda publie, chez  Az’art atelier Editions, maison sise à Toulouse, « Les petites phrases n’en pensent pas moins », un livre singulier. Il s’agit en effet,  ni d’un roman ni d’un essai, mais d’un vagabondage syllabique. Miranda crée  de fausses  citations qu’il attribue à des gens célèbres, chanteurs, philosophes, écrivains, humoristes, poètes, sportifs. Sa démarche relève à la fois de la création et de la récréation. L’heure étant celle de la récré, entrons dans la cour où Miranda nous attend en compagnie de Jacques Prévert :  «  On perd son temps et sa lessive à passer un savon à un propre à rien ». Le livre compte 147 pages et coûte 18 euros. Miranda sera l’invité du festival Bizarre de Lectoure, le 26 et 27 octobre.  

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L’été se barre, l’automne se radine, on a « le cœur grenadine ». C’est le moment  d’ouvrir la revue « Schnock » dont le dernier numéro est consacré à Souchon et Voulzy. Tout est bon chez eux, y a rien à jeter. « Schnock » publie, dans ce même  numéro, un long entretien avec Françoise Fabian. « Schnock » écrit : «  Le monde se divise en deux catégories. D’un côté, ceux qui aiment Michèle Cortés de Léon y Fabianera, plus connue sous le nom de Françoise Fabian. De l’autre, les malheureux. » Schnock, c’est d’abord un ton. Lisez « Schnock », soyez « Schnock » !

(Percolateur, La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 


Samedi 29 septembre 2018

 

Sur la place de Mauléon-Barousse, à l’endroit où commence l’ascension du Port de Balès, une banderole,  fixée aux murs  des maisons, bien au-dessus de la route,  indique : « Port de Balès, 19 km de bonheur ». Je m’engage, sur un braquet modeste, bien décidé à ne pas bouder ce bonheur-là. Comment n’être pas heureux dans le Port de Balès, où les voitures sont si rares et les bêtes si nombreuses ? Les vaches sont libres dans le Port de Balès.  Libres, dans le Port de Balès, les brebis le sont aussi. Un panneau  invite les gens qui passent à « respecter la quiétude des troupeaux »  Les bêtes paissent paisiblement, et cette paix est essentielle. Je songe, en lisant le panneau, au poète Philippe Jacottet : « Les bêtes habitent avec tranquillité le Temps ». Nous avons besoin, aujourd’hui, non pas d’un peu plus de tranquillité comme on le dit souvent, mais, sans doute, de la totalité de cette tranquillité-là. Mon vélo est parfaitement silencieux, et je roule avec, à l’oreille, la  fanfare de l’eau. La rivière s’appelle L’Ourse. J’entends son chant tonique, je la vois bondir au-dessus des pierres, sortir ses griffes. La route est un régal. Je ne parle pas de la pente, des pourcentages, des endroits où il faut relancer. Je parle simplement de sa présence, du fait que cette route soit là, entre les arbres, au cœur de la montagne, de cette vallée qui  donne à penser que tout n’est peut-être pas perdu.  C’est une route miraculeuse, je veux dire, le contraire d’une balafre, d’un abus, d’un saccage. C’est une corde de guitare, posée sur la vallée, le vent se chargeant de la mélodie.  Dans un lacet, à cinq kilomètres du sommet, bien sur ses appuis, un sanglier.  Il me regarde. Je ne l’effraie pas. Je respecte, il est vrai, la quiétude des troupeaux. Il le sait. Il sait que les cyclistes font partie du troupeau.

(Percolateur, la Nouvelle République des Pyrénées)

 

 Samedi 22 septembre 2018

 

Dieu a créé le chat pour que l’Homme puisse caresser un tigre, mais  l’Homme, qui est décidément  un drôle d’oiseau, préfère exterminer les éléphants.

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Un élevage de 10 000 porcs à Trie-sur-Baïse, un autre  de 17 000  à Escoubès dans les Pyrénées Atlantiques, prochainement. Et déjà la FNSEA regarde, admirative, du côté de la Chine, où l’on a construit  deux immeubles de neuf étages chacun, avec, enfermées à chaque étage, 1000 truies sommées de mettre bas. Le « nouveau monde », pour les animaux, c’est l’enfer !

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Selon Eric Zemmour, par respect pour la France, les parents de la chroniqueuse TV  Hapsatou Sy auraient dû donner à leur fille, un prénom français, Corinne par exemple. Les Tabors, les Goumiers, les Spahis qui  débarquèrent en Provence le 15 août 1944 sous le commandement du général Jean de Lattre de Tassigny  et participèrent activement à la libération de notre pays avaient tous des prénoms africains. Pourquoi  des prénoms bienvenus en temps de guerre, poseraient-ils un problème en temps de paix ?

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Contrairement à l’eau, le vin est un médicament, thèse que défend  dans son livre « Soignez-vous par le vin »(Editions Nil), l’excellent docteur Maury.  Je me réveille, j’ai de la fièvre, que dois-je faire, docteur ? Réponse du docteur Maury: « Boire des vins de Champagne, secs ou bruts ». Pourquoi, docteur ? Réponse du docteur Maury: «   Parce que ces vins contiennent, entre autres, deux éléments importants dans l’aide à apporter au sujet fiévreux : le phosphore qui est un éminent dynamogénétique et le soufre combiné sous sa forme de sulfate de potassium dont l’action  détoxicante sur l’organisme a été établie. » Des vins de Champagne, ok, mais quelle est la prescription, docteur ? Réponse du bon docteur Maury : « Une bouteille par jour à raison d’une flûte toutes les heures ».  Avec ce bon docteur Maury, l’on passe du numerus clausus au numerus Petrus.

(Percolateur,  La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

 Samedi 15 septembre 2018

 

Titre de l’album posthume de Johnny Hallyday: « Mon pays c’est l’amour ». A mi-chemin  d’Enrico Macias – « Le Mendiant de l’amour », et de Mireille Mathieu -« Mille Colombes ».   Johnny n’était ni l’un ni l’autre  et n’avait  d’autre pays que la route et le rock.

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Col d’Aubisque. Les quatre bornes qui mènent aux Eaux-Bonnes franchies, me voici maintenant dans le dur. Un cycliste qui descend plein pétrole, au moment où il me croise,  se met à hurler : « Alleeez, alleeez ». Il s’agit, pour lui, par ce cri de bête, de me rappeler qu’il existe – ce dont je me moque parfaitement-, également  de m’encourager, ce dont je le  dispense. Le silence  fait partie du   col. Et je songe à Louis de Funès, jouant le rôle de Stanislas Lefort, chef d'orchestre à l'Opéra de Paris, dans « La Grande Vadrouille », éloignant les importuns  d’un retentissant: «Je ne veux que Mozart et moi. » Sur mon vélo, sous le délicieux soleil matinal,  je ne veux que l’Aubisque et moi.

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Col du Tourmalet : quiconque trouve son bonheur dans la douleur est sur le bon chemin. Je monte, heureux.

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Monsieur Gérald Darmanin, ministre de l’action et des comptes publics, nous écrit à propos du prélèvement à la source. Sa lettre commence par  l’habituel « madame, monsieur », suivi d’un « chers contribuables » écrit de sa main. Cette étrange formule n’a pas lieu d’être : on ne se connaît pas. Nous n’avons pas gardé les moutons ensemble, ce qui n’empêche pas  monsieur Gérald Darmanin de nous tondre.

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Je préfère Al Capone à Al Gorithme. Je dis cela, et l’on  me soupçonne d’être « nostalgique », du côté de ceux qui vont répétant et chialant : c’était mieux avant. Regardant, lui aussi, le monde numérique autour de lui, Bernard Lubat, le grand Sachem d’Uzeste,  lâche : « C’est robot pour être vrai ! ». Nous ne sommes pas nostalgiques : nous sommes méfiants.

(Percolateur, La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 Samedi 8 septembre 2018

 

Ex Femen, artiste,  Déborah de Robertis  retire ses fringues et, après avoir dit quelques mots tirés de l’Evangile selon Saint Luc – « Magnifique le ventre qui t’a porté, le sexe qui t’a enfanté, le sein qui t’a allaité » – pose nue à l’entrée de  la grotte de Lourdes. Branle-bas de combat. Sécurité, police, interpellation, arrestation, garde-à-vue. Plainte des autorités religieuses. Deborah, jugez-la, brûlez-la. La femme « aux cils de bâtons d'écriture d'enfant », la femme « aux sourcils de bord de nid d'hirondelle » célébrée par André Breton, posera toujours un problème à l’Eglise.  

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Trois jours en Suisse pour parler de la littérature et des vaches. Les vaches suisses – je les regarde par la fenêtre du TGV qui me mène à Lausanne  - ont toutes leurs cornes, contrairement aux vaches françaises.  Je raconte à une lectrice  comment, en France,  on brûle les bourgeons de cornes avec de l’acide. « Je sais, me répond-elle. Certains voulaient faire la même chose ici, en Suisse, mais on a voté contre ». Un vote pour les vaches : quel beau pays !

*

 

Il n’a ni mots, ni tempo, ni charisme. Comme jadis celles de Méhaignerie, ses joues ont la pâleur rosée de l’escalope. Contrairement à ce que pourrait laisser imaginer son nom, il n’a ni crocs, ni griffes : monsieur de Rugy ne rugit pas. Tout sauf un lion, ce mec.  Monsieur Stéphane Traver, ministre de l’agriculture, c’est-à-dire de la FNSEA, du glyphosate, des perturbateurs endocriniens, de la souffrance animale et de la disparition des oiseaux n’en ferait qu’une bouchée si,  d’aventure,  il levait le petit doigt. Il ne le lèvera pas. Il fera exactement ce que l’on lui demandera de faire : rien. Rien qui menacerait le lobby du béton, le lobby du nucléaire, le lobby de la viande, Monsanto, Bayer and C°. Emmanuel Macron  lui a fait une promesse. Qu’il reste à sa place, sage comme une image, rose et courbé, et il  pourra,  à la  fin du quinquennat, réaliser son rêve: peindre en vert les centrales nucléaires.

(Percolateur, la NR des Pyrénées, samedi 8 septembre 2018)

 

 

Vendredi 3 août 2018

 

Raymond 1er

 

Le nom d’abord : Poulidor ! Un nom de Premier ministre, disait le général de Gaulle.  Mais aucun des  Poulidor de Matignon n’a eu  la longévité  de Raymond 1er qui gagne sa première course  - le Prix de la Quasimodo, à Saint-Léonard-de-Noblat – en 1953, et sa dernière – le Trophée des Cimes -, en 1977. Raymond 1er, c’est 24 ans passés devant. Qui, dans le peloton et ailleurs, peut en dire autant.

Le nom d’abord: Poulidor ! Y a « poule » dans Poulidor, c’est-à-dire la caqueterie quiète de la basse-cour. Egalement  la « poule » des chansons populaires, de tous nos  « Viens Poupoule, viens».  Y a « poulie » dans Poulidor, la poulie, la margelle du puits, le cri rouillé de la poulie au-dessus de la margelle du puits. Tout ça, c’est de l’or, c’est l’or de Poulidor. L’or de la terre, la terre de Masbaraud-Mérignat où Raymond voit le jour, le 15 avril 1936, la terre qu’il ouvre avec la charrue,  encourageant  d’un claquement de langue, les  vaches liées par le joug. L’une se nomme la Rouzeaud, l’autre la Cailla. Poulidor, c’est un gars qui est directement passé des manchons de la charrue aux guidons d’un vélo violet de marque Mercier. Et si, dans la défaite, Raymond sourit, semble gai, c’est qu’il reste un laboureur.  

La rumeur maintenant ! Raymond Poulidor serait l’éternel second. C’est faux ! Il est arrivé à Raymond de se classer troisième. Et premier,  quand l’envie  lui prenait de sortir du peloton, de s’aérer un peu, et de faire parler la poudre, comme ce 19 mars 1961, jour de la Saint-Joseph, lorsqu’il remporte l’une des classiques les plus prestigieuses : Milan-San-Remo. Ce jour-là, il place un démarrage fulgurent au pied du Capo Berta et l’emportera en résistant au retour de la meute des sprinteurs amenée par Rik Van Loy, le roi des classiques, l’Empereur d’Herentals. Pour résister à un champion de ce calibre et de cette majesté,  il faut s’appeler Raymond Poulidor.

Raymond attaque quand il veut, et la France attend son démarrage.  Elle aura été d’une patience incroyable, la France, surtout mon père. Mon père, qui avait fait le débarquement en Provence et l’Indochine, aimait Raymond  Poulidor. En juillet, de retour du boulot, il entrait dans la cuisine, et posait, trois semaines durant, la même question: « Il a attaqué, Raymond ? » Comme je répondais non de la tête, il s’empressait de me rassurer: « T’inquiète pas, il attaque demain, Raymond . Mon père a attendu, une partie de sa vie,  que ce demain arrive. Il a attendu de juillet 1964 à juillet 1974, et le 15 juillet 1974, ce demain est arrivé, Raymond a attaqué. Il a attaqué au pied du Pla d’Adet, une des montées les plus exigeantes de la Grande Boucle, une route cambrée comme Bardot dansant  le mambo avec Dario Moreno.

Raymond a attaqué : il a 38 balais ! 38 balais pour tout balayer. C’est la folie dans les transistors. A vous la route du Tour, à vous Jean-Paul brouchon ! Ici la route du Tour, ici Jean Paul Brouchon, c’est un terrible démarrage que Raymond Poulidor  vient de placer dans le Pla d’Adet, et personne ne peut répondre à ce démarrage, ni Eddy Merckx, porteur du maillot jaune, ni les grimpeurs espagnols qui sont pourtant sur leur terrain…Un démarrage  aussi violent que celui qu’il avait placé dans le col du Portillon, en 1964 et, cette année-là,  même Federico Bahamontes n’avait pu prendre sa roue…

Il attaque où, Raymond, ce 15 juillet 1974 ? Dans le premier virage du Pla d’Adet, un  virage fermé, un fer à cheval. Il attaque à la corde. Et ce virage légendaire - une plaque fixée sur la roche le rappelle - , s’appelle  désormais le virage Poulidor. Que faites-vous dans la vie, monsieur Poulidor ? Je donne mon nom à des virages.

Regardez-le, Raymond Poulidor, regardez-le ! Il  fait valser les socquettes. Il a son maillot Gan-Mercier, son vélo violet Mercier, sa casquette Mercier dont la visière est relevée. La valse des socquettes dit qu’il est un fabuleux  grimpeur aérien, et la casquette, un peu de traviole,  dit qu’il est ailleurs. C’est ça, Raymond : un mélange  d’explosivité et de pépéritude.

Sur le bord de la route, des miochons,  des meufs, et des mecs de 50, 60 balais. Et les hommes  de 50, 60 balais,  de crier, empourprés: «  J’en chiale, putain, j’en chiale, il a attaqué, Raymond ! » Et mon père qui a fait le débarquement et l’Indochine, chiale aussi.

Voici le sommet, voici Poulidor qui franchit la ligne d’arrivée. Dans la nuit qui suit sa victoire, des explosions secouent la caravane du Tour, des véhicules sont en feu. La police débarque, enquête. Sont-ce les anarchistes espagnols du GARI, les Basques d’ETA. Interrogé sur ces explosions, Raymond Poulidor répond : « Le seul explosif ici, c’est moi ».

Dans les cols et dans les cœurs : Poupou premier partout.

(Le Figaro, 25 juillet 2018)

 

 

 Vendredi 27 juillet 2018 

 

 

Espadrilles

 

C’est l’été, le rosé,  les espadrilles. Merveilleux,  ce mot « espadrille »,  si proche, notons-le, d’ « escadrille ».N’est-on pas aussi  léger qu’un coucou, en espadrilles, aérien sur l’herbe tiède des  chemins, en espadrilles ?  Chaussé d’espadrilles, l’on  marche,  les orteils  ceints  de bandelettes de ciel. Chaussé d’espadrilles, on a les jambes, non en coton, mais en nuage, et l’on déguste, en terrasse, dans le parfum des citronniers, un verre de rosé.

Certains disent des espadrilles qu’elles seraient des tongs. Or, tout oppose l’espadrille et la tong, à commencer par le silence. Les tongs, à chacun de nos pas, émettent  un claquement ridicule, le contraire de celui, sec et cambré, des castagnettes dans la paume d’une Espagnole. Le claquement  des tongs  est également  vulgaire, pareil à celui de la  tapette à mouche s’abattant sur la zonzonante créature. Avec leurs  semelles de corde - corde dont on fait les cordes à sauter -, les espadrilles, elles,  sont silencieuses. Chaussés d’espadrilles l’on passe sans être entendu: on se contente d’être vu.  Enfin, contrairement aux tongs que traînent les touristes essoufflés et bedonnants, l’espadrille invite à la danse. L’espadrille  dont la toile souligne comme un bracelet, la finesse des chevilles des femmes a été conçue pour la sardane, le rock, et le slow. Un slow en espadrilles sous la lune, l’été : les Italiens appellent cela la Dolce vita. L’été, la lune, les espadrilles sont toujours là. Seul le slow a disparu. Qu’il revienne !

L’espadrille n’est pas seulement une chaussure d’été : l’hiver lui sied aussi. François Mauriac, écrivain chaussé espadrilles, tout comme  Salvador Dali, le rappelle Dans « Thérese Desqueyroux » :  « Autant qu’il ait plu, le sable d’Argelouse ne retient aucune flaque. Au cœur de l’hiver, il suffit d’une heure de soleil pour fouler en espadrilles, les chemins feutrés d’aiguilles, élastiques et secs. »

(Presselib)

 

 

 

 Vendredi 13 juillet 2018

 

La belette et le Byrrh-citron

 

1

Le soleil s’est levé : moi aussi. Il  commence son ascension sur un petit braquet. Le mien l’est tout autant : pédaler, oui, mais en dedans. L’église de saint-Vincent l’est aussi.  Quelle heure est-il ? Je lève les yeux vers le clocher mais,  au lieu de lire la réponse que me propose le cadran, je murmure les mots suivants :

« Il est six heures au clocher de l'église

Dans le square les fleurs poétisent…

Je reviens par le train de nuit… »

Les mots que je murmure sont de Christophe. « Les mots bleus ». Il  n’ y a pas de square à Saint-Vincent, et ce qui « poétise »,  ici, c’est la route Saint-Vincent-Montaut. Une route délicieusement  étroite, bordée, par endroits, de taillis et d’arbres penchés, maternels, compatissants. Des animaux aussi, notamment un âne.  Je pédale en songeant à Francis Jammes. La route Saint-Vincent-Montaut « poétise » vraiment

2

Sur la route entre Saint-Pée-de-Bigorre et Peyrouse, dans l’herbe du bas-côté , à hauteur d’un camping, dressé sur ses pieds, dans un cadre en bois vernis, un tableau noir, pareil à ceux des écoles de jadis, sur lequel on peut lire, écrit à la craie, la phrase indépendante suivante : « Le bar est ouvert ». Elle nous rappelle que nous sommes bel et bien en France et que tout n’est pas perdu.

3

La côte de Peyrouse est l’une de mes  préfèrées, avec la montée de Bartrès qui m’attend : on se croirait en montagne. La côte de Peyrouse, avec son goudron granuleux, les piquets en bois qui la bordent, avec ses pourcentages qui changent, a tout d’un col, d’un petit col modeste. Au sommet, une belette me précède. Elle traverse, la route, me regarde, puis disparaît dans le taillis. Il n’ y a pas de passage clouté pour belettes au sommet de la côte de Peyrouse. Ce n’est pas nécessaire : comme le stipule un article du code rural, les belettes sont prioritaires sur la totalité du réseau secondaire.

4

Dans une portion de la côte de Bartrès que les arbres protègent encore du soleil qui naît, une limace orange, luisante de rosée, traverse la  chaussée. Elle prend son temps. Et moi, le mien.

5

La côte de Bartrès encore, le sommet arrive. Un lièvre sort tout à coup de l’herbe que je longe, juste devant ma roue. Il me regarde et attaque, s’échappe. Je ne réponds pas : c’est Pantani.

6

Je roule vers Ossun au cœur de la lande dite « mourine », la lande des Maures.  Des Maures qui auraient assiégé Lourdes avant de prendre une raclée entre Ossun et Adé …C’est ce que l’on raconte. Ce serait une « légende sans fondement rigoureux », écrivent  Jacques Longuet et Christian Crabot dans leur ouvrage « Passeport pour la Bigorre », paru au siècle dernier chez Marrimpouey, à Pau. Sur la lande mourine, j’avise un panneau : « Pyrénées, Cap-Aéro ». Une lettre a sauté : un P en l’occurrence. Le panneau, au départ, disait : « Pyrénées, Cap-Apéro ». Certains s’étonneront qu’une telle rêverie puisse traverser l’esprit d’un cycliste.  Mais vélo et apéro vont de pair. Le Belge Jules Masselis qui, en 1911, remporte l’étape Dunkerque-Longwy- du Tour de France, « boisson hygiénique »sur son vélo Alcyon, remplit volontiers son bidon de Byrrh-citron, apéritif à base de quinquina, « boisson hygiénique » mis au point en 1866 par Simon Violet. Je vais prendre la direction d’Ossun, entrer dans un café, commander un Byrrh-citron. Et la remontée sur le plateau de Ger, je vais l’avaler, façon Jules Masselis.

(Presselib)

 

 

 

 Samedi 30 juin 2018

 

Je suis Schnock depuis  toujours, très exactement depuis le N°1 que cette revue avait consacré à l’impeccable Jean-Pierre Marielle. Schnock est une revue à dos carré, ce qui lui permet de trouver sa place dans les rayonnages des bibliothèques, aux côtés  des costauds syllabiques.  Feuilleter Schnock, c’est faire un saut dans le monde d’avant le numérique et  rouler en DS. Schnock est une revue délicieusement, dynamiquement nostalgique. Le monde d’avant défile  avec ses vedettes,  ses objets, ses publicités, ses disques, ses magazines et ses écrivains. A la Une du N°27, Guy Marchand, comédien, chanteur, artiste  à part et central, dont nous fredonnerons toujours le tube « Taxi de nuit». Ouvrez Schnock, et baladez-vous.  

*

Il faut voir comme on nous parle, route de Lourdes, quand on vient d’Adé. A hauteur de la bifurcation qui permet  de rejoindre Ossun, l’on tombe en effet sur un panneau rectangulaire et jaune qui dit : «  Cyclistes sortie obligatoire ». On ne fait pas du vélo pour recevoir des ordres. Rouler, faire valser(ou non) les socquettes, est un moyen d’échapper aux consignes des managers,  à toute la flicaille sociale qui, du matin au soir, dans l’entreprise et ailleurs, nous dicte ce que nous devons faire. Cet ordre, rectangulaire et jaune, est insupportable. Surtout, on frôle ici le sacrilège. Nous sommes en effet dans le 65, département voué au vélo, et si quelqu’un doit être sommé de dégager la route, ce sont les automobilistes. Ils n’ont pas leur place sur des routes qui mènent soit à des côtes, soit à des cols. Seules devraient être autorisées à circuler sur le goudron du 65, les voitures de courses, et celles de collection. On me dira que seuls les riches roulent en voiture de collection. C’est faux ! Il n’est pas nécessaire d’être fortuné pour conduire une 2CV,  véhicule de collection s’il en est. Sur les routes du 65,  juste des Bugatti, des 2CV et des vélos.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Vendredi 29 juin 2018

 

Cette bonne vieille route de Bagnères-de-Bigorre

 

Pas trop de circulation, aucun camion, je rejoins Bagnères-de-Bigorre. Je vais    causer du Tour de France, dans la ville chère à Laurent Fignon.  Et je retrouve donc, au départ de Tarbes, au volant de ma caisse, cette bonne vieille route de Bagnères, celle que je sillonnais sur mon vélo  Peugeot quand j’avais quatorze ans. Un vélo laqué de blanc, frappé du lion. Des anneaux arc-en-ciel étaient peints sur le tube vertical du cadre. Ils rappelaient  que Tom Simpson avait été  champion du monde sur cycles Peugeot, le 5 septembre 1965, à San Sebastian, sous la pluie.

Cette bonne vieille route de Bagnères-de-Bigorre longe l’aérodrome de Laloubère d’où continuent de décoller, à l’heure des  longs courriers, de fragiles coucous, également des avions à peine plus gros à bord desquels prennent place des parachutistes dont les toiles multicolores ne tardent pas à se déployer dans un ciel calme. L’homme n’est pas seulement  prédateur : Il est aussi ce jardinier des nuages qui fait éclore des marguerites, des pivoines, dans l’azur. Cet azur  qui,  dès l’aube, s’accoude au zinc des Pyrénées.  Dans le 65, l’azur picole un max. Mais c’est sans conséquence car il ne conduit pas.

Cette bonne vieille route de Bagnères-de-Bigorre, lors de la traversée de Trébons, fleure bon non Shalimar mais  le Cébar, variété d’oignon sucrée que l’on cultive, sur place, depuis le XVIII siècle. Semé à la saint-Dominique, repiqué à l’automne, cueilli en mai, l’oignon de Trébons fait un malheur dans les marmites. Et  la tarte à l’oignon  sucrée est aussi réputée en Bigorre que la « tarte aux poils » dans les romans de San Antonio. Puisqu’il est question de littérature, rappelons que  la chapelle Notre-Dame de Hourcadère, à Trébons,  abrite le tombeau de Joseph-Alexandre de Ségur, grand-oncle de la Comtesse de Ségur et auteur lui-même de poèmes et de chansons.

Cette bonne vieille route de Bagnères-de-Bigorre , quand j’avais quatorze ans,  je la quittai après la traversée de Montgaillard. Je tournais à droite et prenais la direction de Lourdes afin d’escalader la côte de Loucrup. Une côte sévère, un nom  fabuleux. Dans son Histoire des noms de Bigorre, imprimé à Bordeaux en 1960, chez Taffard, 6, rue Métivier, Osmin  Ricau ne dit rien à propos de ce nom « Loucrup », orthographié Lo Crup en 1429, puis Lou Crup en 1635. Lou Crup est l’équivalent gascon du français La Croupe. Une croupe dont le sommet n’arrive jamais. Il y a loin de la croupe aux lèvres quand on n’a pas les jambes.

Cette bonne vieille route de Bagnères-de-Bigorre, mène au col d’Aspin, le premier que j’ai grimpé sur mon Peugeot, en me prenant pour Bernard Thévenet.  Le col d’Aspin est d’abord un  col délicieux, le col de l’ombre et du vent léger, l’ombre des sapins, des sapins de Payolle, le vent de Sainte-Marie de campan qui ne songe même pas à franchir le sommet du col. Le col d’Aspin est le col du Tour et des familles, des familles qui dressent la table de camping à l’ombre des sapins de Payolle pour applaudir Raymond Poulidor, Jacques Anquetil et Yvette Horner. On me dit qu’Yvette Horner serait morte. Il suffit de se balader dans le col d’Aspin pour comprendre qu’il s’agit encore de fake news. On n’a pas besoin de tendre l’oreille, en marchant sur l’herbe d’Aspin pour entendre un air d’accordéon. Qui joue de l’accordéon Cavagnolo dans Aspin ? Vevette ou le vent ? Les deux.

(Presselib)

 

 


 Samedi 23 juin 2018

 

Mots dits pour Yvette à la cathédrale

 

Yvette Horner est née à Tarbes comme Théophile Gautier et  Laurent Tailhade. Gautier, Tailhade, Horner : on croirait la première ligne du Stadoceste tarbais. Horner, c’est clair,  joue devant. Elle a toujours joué devant, Yvette, devant  un public populaire dont elle mettait le coeur en joie. Que faites-vous dans la vie Yvette Horner? Je fais atterrir la joie. Là résident  la noblesse, la vérité, la grandeur, l’humanité d’Yvette Horner. Seul un grand artiste, un artiste vrai peut  fait naitre un sourire sur le visage fatigué des manoeuvres, des ouvrières, des infirmières, des maçons, des garde-barrières et des chômeurs  lors d’un bal du 14 juillet. Seul un grand artiste, un artiste vrai peut faire s’évanouir les soucis et tourner les robes fleuries sur un air de rumba un dimanche après-midi

Jouer de l’accordéon, c’est avoir le don d’accorder. Accorder, en français de jadis, veut dire fiancer. Yvette Horner, sur scène, sur disque, avec son talent, sa virtuosité, son énergie, sa fantaisie et ses biscotos  a fiancé le musette et le classique, La marche des mineurs et Jean-Sébastien Bach, la java et le jazz uzestois de Bernard Lubat, la tradition et la nouveauté,  la France et le monde entier, la musique et les lacets du col du Tourmalet. 

La Nouvelle République des Pyrénées, journal le plus lu par les ours, m’annonce le décès d’Yvette Horner. Encore des fake news.  Yvette n’est pas décédée : elle  s’est  échappée comme Charly Gaul, « L’Ange de la montagne », elle a attaqué façon Federico Bahamontes, « L’Aigle de Tolède ». Et tandis que je vous parle, Yvette Horner, maillot jaune,  passe en tête, détachée, au sommet du col d’Aspin  chevauchant le vélo de Bernard Hinault doté d’un dérailleur Campagnolo, serrant contre sa poitrine un accordéon Cavagnolo : yo !  Et la neige et les rochers, les arbres et le vent, les fontaines et les cascades, les cimes sèches et l’herbe sucrée, les hiboux et les marmottes, toutes les bêtes, toutes les plantes, toutes les fleurs de crier : Bravo l’artiste, chapeau championne !

(Percolateur)

 

 

Samedi 2 juin 2018

 

             Emmanuel Macron nous octroie une dizaine de jours fériés par an, quand Louis XIV nous en accordait une cinquantaine. Sacristole, que dois-je crier : A bas Macron, ou Vive le Roi ?

 

*

            La question, politique et sociale,  des banlieues sera réglée, non par « deux mâles blancs » ou deux femelles noires, mais par des républicains qui auront lu Victor Hugo.

 

*

            La dépénalisation du cannabis est imminente en France, comme semble l’indiquer la circulation, à Pau,  de la  camionnette  blanche d’un « artisan jointeur ».

 

*

Nous vîmes un très beau Tour d’Italie. « Une course  à l’ancienne » me disait au téléphone, ravi,  André Darrigade qui venait de suivre, lui aussi, l’étape de montagne Venaria Reale-Bardonecchia à la télé.  Pourquoi « à l’ancienne » ? Parce qu’au lieu d’attendre  le dernier tiers du dernier col pour placer son attaque,  Chris Froome a démarré à 80km de l’arrivée, à la façon d’un Jean Robic, d’un Charly Gaul. Long et frêle comme une allumette spécial barbecue, Chris Froome  s’en est allé seul dans le colle delle Finestre, sur son Pinarello Dogma, noir comme un pur-sang. Noirs les tubes du cadre, noirs le guidon et la selle, noirs les jantes et les rayons. Un éclair noir.  L’exploit était ancien, le décor l’était aussi. La route sans aucun goudron  du colle delle Finestre, interdite aux voitures, était bordée de neige et de vélos. Les vélos de celles et ceux qui avaient escaladé  la « Cima Coppi » - ainsi les Italiens nomment-il le sommet le plus haut du Giro - pour encourager les Géants.  Il  n’y avait donc,  dans ce paysage  sans pub et sans bagnoles, que des arbres encore déplumés, de la caillasse hérissée de racines, des congères, des vélos, des motos prêtes à secourir les champions. On se serait cru dans une page sépia d’un bon vieux Miroir sprint. Peut-être connaîtrons-nous un tel dépaysement cet été, durant le Tour, dans les lacets du col de Portet…

 

 

 Vendredi 1 juin 2018

 

Cycling in the rain

et

les romans de Bernard Manciet

 

1

 

La pluie est une compagne pleine de délicatesse. Elle veille à ne pas tomber lorsque je sors de chez moi, lorsque  je ferme à clé le portail, le vélo appuyé contre moi. Elle attend, avant de se manifester, que j’aie roulé quelques  kilomètres, la traversée d’Angaïs par exemple. D’abord, c’est une bruine sans densité, un brumisateur qu’elle passe sur mes avant-bras, sur le sac de guidon, sur mes mains  serrant les cocottes. Elle est alors la bienvenue, un  coulis sur ma poire.

Puis sa présence se fait plus tapageuse : des  gouttes  s’écrasent soudain sur le goudron, sur mon cadre. Certaines d’entre elles restent suspendues quelques secondes sur le rebord du casque, juste devant mes yeux, avec cette agilité, cette folie rieuse dont elles font preuve quand elles sprintent, l’été,  durant l’averse, le long des avant-toits. Puis  elles  se laissent tomber, d’un coup,  à la façon d’un  singe lâchant la liane à laquelle il était suspendu. L’averse maintenant crépite, mitraille la route, vide sur moi son sac de billes, et l’on passe de Cycling in the rain, à Singing Indurain.  Je roule à bloc, j’affronte, grisé,  la nature qui se déchaîne.

La pluie est une  merveilleuse compagne, or,  à la télé, ils ne cessent de la dénigrer. Le mec et le meuf de la météo lui cassent sans arrêt du sucre sur le dos. Leurs propos ne changent pas : quand il fait soleil, ils disent qu’il fait beau  et, quand il pleut, assènent qu’il ne fait pas beau. Comme si la pluie était moche, comme si elle chantait faux. Qu’ils demandent donc à Gene Kelly si la pluie est laide et si sa voix est pourrie !

2

Roulant sous l’averse, je songe à Bernard Manciet, l’écrivain de la pluie. La pluie est présente dans ses romans, comme le vent l’est dans ceux de Giono. Une présence à la fois intrigante – elle n’est pas sans effet sur l’intrigue – et poétique. Créés en 1999 par Olivier Bois et sises au pied des Pyrénées, les impeccables  Editions IN8 viennent de publier, en français,  en un seul et même volume, sous le  titre « Romans » , trois romans de Bernard Manciet : « Le Jeune homme de novembre », « La pluie », et « Le Chemin de terre ». Bernard Manciet, poète, romancier, dramaturge, auteur de nouvelles, écrivait en occitan. « Ma mère aurait parlé la pluie, j’aurais parlé la pluie », répondait-il à ceux qui lui demandaient pourquoi. Ces trois romans qui constituent une trilogie ont été traduits en français par Guy Latry et Sergi Javaloyés. La lande, celle qui nargue l’océan en brandissant sous son nez ces milliers de pins, est au cœur des romans de Manciet. Mais je ne parlerai pas de trilogie « landaise », car Manciet, dois-je encore le rappeler, n’a rien à voir avec la littérature de terroir, cette sous-littérature dans laquelle la célébration béate du passé dispute la vedette aux clichés. Cette trilogie a pour héros, non un terroir, mais la terre, les hommes et les femmes qui l’habitent, l’affrontent et l’aiment, personnages que le soleil grise et que la pluie ensorcelle.  J’ai parlé de Giono, à propos de Manciet, tant la nature est présente  avec sa pouvoir  et ses lois secrètes. S’agissant de la langue, à la fois dense et fluide, s’agissant de l’écriture elle-même, c’est à Gracq que l’on songe. Quant au réalisme magique, caractéristique de l’œuvre de Manciet, il est du même tonneau que celui de Miguel Angel Asturias, l’auteur de « Hommes de maïs ».  

(Presselib’)

 

 

Samedi 26 mai 2018

 

Sophie Marceau – remercions-là ! -  plaide, fort bien,  la cause  des poules pondeuses  dont la souffrance atroce est tue, bêtes enfermées dans des cages et dans l’obscurité, gavées de médicaments, serrant entre leurs pattes le grillage en pente qui leur tient lieu de sol,  pondant des centaines d’œufs  au fipronil, petites bombes chimiques que nous avalerons. Durant la campagne électorale, Emmanuel Macron  avait promis de faire interdire  ce type d’élevage, de supprimer les cages, comme il avait également promis d’installer des caméras vidéo dans les abattoirs. Malheureusement, Jupiter a oublié les promesses de Macron. C’est pour cette raison que Sophie Marceau prend la parole aujourd’hui, au  moment où la loi sur l’alimentation va être débattue au Parlement.  Elle prend la parole dans un clip de l’association L214, laquelle se bat pour la défense de tous les animaux. C’est L214 qui, on s’en souvient, avait mis en ligne les vidéos tournées clandestinement dans des abattoirs de notre « cher et vieux pays ». Nous avions alors découvert la cruauté que les bêtes peuvent subir, la souffrance qui est la leur,  l’épouvante qui les pétrifie. Chacun de nous avait été bouleversé. Macron l’avait été aussi.

*

Les députés que Sophie Marceau interpelle  devraient lire « Ma vie toute crue », de Mauricio Garcia Pereira, ouvrage publié par les Editions Plon. La vie de Mauricio Garcia Pereira est celle d’un jeune espagnol, originaire de Galice, qui, arrivé à Limoges, est engagé dans un grand abattoir. Il travaille, il découvre et, dans son livre, raconte ce qu’il voit : « Avant chaque rentrée scolaire, pour Pâques ou pour l’Aïd, le rythme devient dingue.  En deux jours, il peut nous arriver de tuer 3000 agneaux. Les cadences sont au maximum, 170 ou 180 bêtes par heure, on est à fond, tout le monde se gueule dessus, on fait plus d’erreurs et de mauvais gestes. »  Comme dit la FNSEA, « tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles. »

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

 

Samedi 19 mai 2018

 

Un dieu si délicat.

 

Une étudiante, présidente de l’UNEF à Paris IV, vient de prendre la parole, au nom de son syndicat, voilée. Le voile masquait et ses cheveux et son cou. On dira : elle est étudiante, cultivée, libre, c’est sa volonté. Justement : cultivée, étudiante, elle  sait qu’ailleurs sur cette planète, des jeunes-filles sont contraintes de porter le voile, n’ont accès à aucune école, sont maintenues dans l’ignorance, et n’ont d’autre choix que d’épouser l’homme qu’on leur désigne. L’étudiante de l’UNEF devrait donc, me semble-t-il, par solidarité avec ces jeunes-filles  prisonnières,  et pour dénoncer l’oppression qu’elles subissent, retirer son voile et laisser ses cheveux rebondir librement sur ses épaules. Ce que font, sur tous les continents,  les femmes qui se battent pour l’égalité des droits. L’étudiante me rétorquera qu’elle se voile au nom de Dieu. Cette étudiante se la pète un peu. Elle parlerait avec Dieu, aurait son numéro de portable ! Or  Dieu, nous le savons bien,  ne parle à personne : c’est  un voisin extrêmement silencieux. Ce qu’elle fait, elle le fait, non au nom de Dieu, mais au nom d’une religion. Mais que font-elles,  pour les femmes, les religions ? Dans quel pays, sous quels cieux, oeuvrent-elles à leur libération ? Et puisque cette étudiante de l’UNEF invoque Dieu, qu’elle m’autorise à lui parler d’un des Dieux que les Grecs priaient ! Un des Dieux, oui, car les Grecs aimaient tellement  Dieu qu’ils en avaient plusieurs. Le Dieu auquel je pense, c’est le vent, qu’ils appelaient Eole. Il est toujours là, Eole. Eole, je sais ce qu’il aime. Aux abords des abribus, à la sortie du métro, sur les chemins  chers au poète René-Guy Cadou,  il aime glisser ses doigts dans les cheveux des femmes.  Il aime les soulever, les voir rebondir. Il aime leur couleur, leurs reflets. Retirez donc ce voile qui empêche Eole de plonger ses doigts bleus dans vos mèches brunes. Cet empêchement, je vous le dis, le fait  terriblement souffrir. Laissez Eole jouer avec votre chevelure. Et sans doute vous soufflera-t-il que vous avez de beaux cheveux. Car Eole n’est pas un dieu rouspéteur : c’est un dieu délicat.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

Vendredi 18 mai 2018

 

1

 

Ayant échappé aux nuages de poussière de  la voie rapide et aux morsures des semi-remorques, j’entre dans Coarraze. L’église, la place Henri IV où je fais halte, pressé de sortir, du sac de guidon, le ravitaillement. La place Henri IV est pavée, donc vivante. Vivants les platanes qui la bordent, la croix sur son socle en pierre, la pompe en fonte avec son balancier pareil à une queue de vache. Mon regard se porte, non sur la croix, mais sur la pompe. Si la croix permet d’étancher des soifs mystérieuses, seule la pompe remplit les bidons. Le Lagoin coule le long de la place. Mégot au bec, sans un regard pour mes roues en carbone Corima, un pêcheur surveille le bouchon de sa ligne. Certes, je ne suis pas Christopher Froome. Le serais-je qu’il ne regarderait pas mon vélo pour autant. L’écrivain Jacques Perret, qui suivit le Tour de France en 1958, avait remarqué  qu’au sein de de la population française seuls les pêcheurs à la ligne affichaient pendant trois semaines une indifférence totale à la magie du Tour de France : « Tout au long du Tour, je n’ai vu qu’une personne qui, le dos tourné à la route, n’a pas fait volte-face pour regarder la course : c’était un pêcheur à la ligne. Je suppose que pour lui  il n’ y eut même pas de débat. Quand on a sous les yeux le mystère serein du bouchon rouge au bord du nénuphar, on ne quitte pas ce bonheur ineffable pour voir passer sur la route des jeunes gens à vélo».

Ayant englouti une banane et m’étant débarrassé de l’imper jaune aussi fin qu’une peau, je remonte sur mon vélo, et roule vers Saint-Vincent, vers la côte dont la route traverse la forêt communale de Labatmale. Un panneau routier, rectangulaire, de couleur bleue, attire mon attention. Il n’indique pas  la vitesse qu’il convient d’adopter, non plus la nature de la pente qui commence à l’endroit où il est planté. Sur ce panneau routier, on lit seulement, écrit en blanc : « Déhanchement ». C’est étrange. Qui donc peut bien venir  se déhancher ici, et pourquoi ? La commune de Coarraze abriterait-elle la secte des Grands Déhanchés de l’Esprit ? Ou bien, jadis, les pèlerins les plus précieux de Saint-Jacques de Compostelle montaient-ils en se déhanchant la côte de Saint-Vincent ? Je n’ai pas la réponse, et, étant déjà dans la côte, je n’en aurai jamais : je me concentre en effet sur ma pédalée. Dans la forêt communale de Labatmale, des tas de billes, couchées  au pied d’arbres qui filent téter le pis du ciel. On peut lire, sur leurs troncs,  inscrit dans des carrés blancs ceint d’une bordure rouge, un numéro. Les arbres, ici, ont des dossards. On est bien sur la route du Tour. Je relance aussitôt.

 

2

J’ouvre le quatrième roman de Thomas Vinau, Le camp des autres, paru aux Editions Alma: «  La lumière fait gueuler le givre ». C’est la première phrase, et c’est gagné. Le tapis verbal se déroulera, nous le foulerons, le cœur battant, Vinau est bel et bien un écrivain costaud.  Le camp des autres  est le roman d’une fuite, celle d’un môme flanqué de son chien. La forêt est leur refuge, et c’est elle qui, avec la complicité de Thomas Vinau, devient le héros de ce roman. Un héros que Vinau connaît sur le bout des doigts et des mots. Il y a belle lurette que je n’avais ouvert un livre dont l’auteur, se penchant sur la nature, mette en avant sa richesse, sa beauté, fasse entendre  sa respiration orageuse,  les battements imperceptibles des cœurs minuscules qui palpitent dans les fougères et la boue. Il faut être à la fois un poète – la langue -, un romancier – la construction-, un garde-forestier- la connaissance intime du sujet – pour offrir des pages si goûteuses et si denses.  Voici, extrait de ce roman qui nous met également en présence de personnages charpentés et inoubliables, quelques mots sur la forêt : « Mais la forêt n’a jamais perdu  ses propres règles, son propre règne, son ventre de nuit sauvage. Elle est restée le souffle archaïque de nos cycles, l’haleine musquée de nos origines, la reine ombragée du vivant, la ruade. Nous nous sommes tenus à l’écart pour inventer nos propres nuits, nos propres lois de bêtes orphelines, nos merveilles, nos désastres, nos propres dieux et nos propres monstres, sans jamais cesser de la craindre avec  vénération. Elle est alors devenue le refuge de ceux qui se refusaient à l’homme et de tous ceux que l’homme refusait. Elle est l’autre camp. Le camp des autres. » C’est beau, c’est haut, c’est Vinau. 

(Presselib)

 

 

Samedi 5 mai 2018

 

Ossun

 

Ils sont au sol, superbes, garés comme sur un parking. Mais la lande d’Ossun n’est pas un parking. On ne distingue ici ni parcmètres, ni voitures, ni caddies, ni chaînettes,  seulement  l’herbe que le vent peigne et  sur laquelle le troupeau des carlingues s’égaie. A Ossun,  les avions sont au pacage. Ils ont la queue dans les nuages et le nez dans les abreuvoirs. Car un avion ça boit énormément, autant qu’un éléphant. Ils boivent longuement l’eau de la lande dite « mourrino », à la manière des vaches dont le mouvement  latéral de la queue est semblable à celui du balancier doré des pendules. La lande d’Ossun est leur pacage, mieux, leur plage. Tous se posent à Ossun en criant: Vamos a la playa ! Ils ont bien le droit de s’allonger, eux aussi,   sous le soleil exactement, les avions ! Les yeux clos, les ailes offertes au vent léger, ils oublient les aéroports, le kérosène, les heures de vol, les aiguilleurs  du ciel et leurs aiguillons, et tous ces ordres  - toujours les mêmes ! - qu’on leur donne aux quatre coins de la planète dans une et seule et même langue que l’on dit anglaise mais  qui, pourtant, n’a rien à voir avec les  poèmes de William Ossun,  les décollages et les atterrissages incessants, le trafic épileptique dans les couloirs aériens, les containers du bruit sur les tarmacs vibrants. Le Far West cesse ici, ici commence le farniente. La lande d’Ossun est une plage au pied du Tourmalet. Et la chaîne des Pyrénées, un zinc auquel les avions  s’accoudent pour savourer un demi de neige. Quant aux nuages qui, de temps en temps, s’immobilisent au-dessus de leurs carlingues longues, ils  sont  des parasols. Parfois, un cycliste longe la plage, pédalant en dedans, les mains près du sac de guidon. C’est le marchand de glaces.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

Vendredi 4 mai 2018

 

Le poète et le rond-point

 

1

 

Parvenu au sommet de la côte de Bénéjacq, je tourne à droite et m’engage  sur la route qui mène à Saint-Vincent. C’est une route étroite posée sur l’échine du  coteau,  une route qui offre à mes roues fines son goudron rêche : le préféré des pneus. Je roule avec, devant les yeux, les Pyrénées, et, sur les lèvres, des vers de Serge Pey, les trois premiers de son poème «  De la montagne », paru dans « Mathématique générale  de l’infini », son recueil  chez Gallimard :

 

« Les montagnes

que nous voyons ne sont que celles

qui se sont arrêtées»

Il y a donc les montagnes à l’arrêt, superbes, visibles, et celles, invisibles,  qui continuent de marcher, chaussées de souliers à semelle d’orages, serrant dans leur main le bâton des nuages, bâton sur lequel  Serge Pey grave ses poèmes. Poète, philosophe, Serge Pey se vêt volontiers,  non d’une toge immaculée, mais d’un puncho  hérissé de clous et de flocons de neige, orné de plumes d’oiseau et de cils d’autruches.  Sa bouche est d’ombre, mais pourquoi, diable, ce titre : « Mathématique générale de l’infini » ? Le mot mathématique évoque pour moi, non l’infini mais le zéro, ce zéro qu’écrivaient en rouge sur ma copie les profs de math successifs qui ont eu affaire à moi. Pey, rassurez-vous, n’est pas un prof de math  mais, je le redis,  un poète, c’est-à-dire un homme qui concentre dans son langage, dans sa voix,  un maximum d’âme, d’esprit, d’astres, de désastres et de chair. Pey dit, Pey hurle, Pey pense, Pey danse en brandissant ses fameux bâtons avec lesquels il guide le troupeau cabossé des étoiles. Il faut lire Pey, écouter Pey, voir Pey pris au lasso de sa propre danse incantatoire. Pey est un athlète du poème. Pey se dope. Il a son pot belge à lui, sa poule au pot belge qu’il avale avant de hurler. La soupe au pot belge de Pey  est une soupe épaisse qu’un romancier ne  pourrait digérer, une soupe noire composée de  fientes d’hirondelles, de  salive d’ours, de lait de lune, de coquilles de givre, de rognons de rivières, et de mégots. Ces mégots  que les anges défoncés écrasent sur les barriques avant d’aller roupiller.

 

2

 

Tout rond-point pue la mort en plein. Et ceux que les agents cimenteurs du Conseil général  ornent   de cailloux  ressemblent à des tombes. Ci-gît l’ombre habitable des chemins, les écorces, la chorale des insectes. Ci-gît les paupières bleutées du vent, le gymkhana des hirondelles, le nombril des mûres.  Ci-gît le temps qu’il fait, le temps qui passe, le temps qui dure.

(PresseLib)

 

 

Samedi 14 avril 2018

 

Le moulin de Paris-Roubaix

Le paysage horizontal et nu du Nord, Marc Soler longtemps devant, futur Géant du Tour. Des arbres, des piquets, des haies, les pavés, les roues si fines des vélos sublimes, la joie des gens, leurs mains qui applaudissent, leurs bouches d’où sortent les cris d’encouragements, les voitures rouges soulevant de la poussière que les coureurs avalent. Au-dessus d’eux, leurs museaux  pointus vissés à leurs longs cous de girafe, les éoliennes. On dirait des moteurs d’avions d’avant, mais il n’ y a pas d’avion. On cherche en vain la carlingue, le cockpit. Il y a juste ces hélices arrimées aux ailes invisibles du vent, qui tournent régulièrement. Plus près du sol, voisin des hommes et des clochers, locataire d’une prairie au milieu de laquelle il trône, à la fois modeste et majestueux, un moulin à vent dont les ailes, contrairement à celles des éoliennes, ne tournent pas. Pourquoi ne tournent-elles pas ? Parce que le moulin à vent a du chagrin. Raison pour laquelle Don Quichotte ne le chargerait pas. Il a du chagrin car il a des infos. Des infos que le vent lui donne. Car le moulin à vent, prend le temps d’écouter les paroles, les messages du vent, contrairement aux éoliennes qui, avec leurs petites tête d’autruche dont elles ont le regard un peu fixe,  n’écoutent rien du tout, continuent de brasser l’air mécaniquement.  Que sait donc le moulin que les éoliennes ignorent ? Le vent lui a dit que  dans le deuxième secteur pavé, entre Viesly et Briastre, Michael Goolaerts, 23 ans, de l’équipe Veranda’s Willems, a quitté brusquement le boyau empoussiéré, est monté sur un talus, avant de passer par-dessus son vélo, victime d’un malaise cardiaque. Il sait que Michael Goolaerts va s’éteindre  à l’hôpital. C’est pour cette raison que le moulin ne tourne pas. Contrairement aux éoliennes, les moulins à vent font leur le deuil des hommes.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

 

Samedi 6 avril 2018

 

                Week-end de Pâques, je sors de ma coquille et adopte sur mon vélo la position de l’œuf.

 

*

                Il se fait appeler Maître Gims.  Gims : pourquoi pas ?  Mais, Maitre, je ne vois pas. Où est la maîtrise ?

*

              Si les djihadistes n’étaient pas durs d’oreille, ayant crié « Allah akbar », ils entendraient l’écho leur répondre  « Allon-z- au bar ». Obéissant alors a  à cette injonction céleste, ils  lèveraient le coude, chanteraient « La Javanaise » de Serge Gainsbourg,  et tout serait au mieux dans le meilleur des mondes possibles.

*

               Je suis né à Aureilhan – pardon à O’Rayen -,  et la victoire   du Munster et des chants irlandais   sur Toulon et son « haka » de pacotille me sied.

*

             La figure acrobatique qui permet à Cristiano Ronaldo de marquer un but époustouflant contre la Juventus de Turin se nomme, en français, bicyclette. Dès l’instant qu’il est question de légèreté, de grâce et de chorégraphie, c’est à la Petite reine que l’on songe.

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             Jérôme Leroy écrit des poèmes, des nouvelles, des scénarios, des romans, des livres pour la jeunesse, des préfaces, des articles: un athlète syllabique complet. Il publie, à la Manufacture de livres, « La Petit Gauloise », polar sec, intense et bref. Y a quoi dedans ? La banlieue, le béton, la cité des 800, une grande ville portuaire de l’Ouest, Stacy, Rimbaud, le djihad, des flingues et des kalachnikovs. La première phrase est d’enfer:16 lignes. 16 lignes, yes ! Mais, rascasse de tes morts, quel déroulé ! Un tapis parfait. Mieux : un tapis volant.  A l’autre bout du livre, succédant à des portraits au cutter et à un clin d’œil, page 105, à un délicieux refrain  de Jean Ferrat, une   surprise désarçonne le lecteur. Une première phrase d’enfer, une fin renversante : Leroy est en forme .Comme d’habitude. « La petite gauloise » -  quel titre merveilleux! -, compte 142 pages et coûte 12,90 euros.  

 

 

Vendredi 16 mars 2018

La lune et et l’âne


Pétrole, gaz de schiste, détritus, plastiques, béton, disparition des espèces, réchauffement climatique: la nature morfle.

Demandez leur avis aux forêts, aux girafes, aux éléphants, aux platanes, aux vaches gestantes égorgées dans les abattoirs ! Tous vous le diront : notre cruauté à leur endroit est sans limite. Et cette cruauté trouve sa source dans le mépris que nous avons pour eux.

Mépris, c’est bien le mot. Du voisin qui n’a rien dans le cigare, ne dit-on pas qu’il est  con comme la lune  ? Conne, la lune, mais quand, mais où ? Chaque nuit, elle se lève pour napper de sa lumière lactée les toits, les forêts, les avenues, les abribus, les enjoliveurs des voitures. Quelle abnégation, quelle générosité ! Elle donne à toutes les gares abandonnées l’onirique lumière qui inonde les toiles de Paul Delvaux. Et nous, nous marchons tête baissée, ignorant le miracle, les yeux rivés à l’écran de nos portables sur lequel s’affichent  des lunes factices. Notre ingratitude n’a d’égale que notre goujaterie. Et la lune qui ne manque pas de classe,  a la délicatesse de les ignorer.  Elle continue son boulot divin comme si de rien n’était, comme si nos yeux étaient posés sur elle, sur ses courbes envoûtantes de femme jaune.

La nature, nous l’avons toujours méprisée, et nous continuons de le faire. Ne disons-nous pas de la langue déshydratée dont usent les experts et les politiques qu’elle est une langue de bois ? Une langue de bois, vraiment ? Si leur langue était de bois, ils auraient de la sève à la place de  la salive. Et leurs  mots, verts comme des feuilles, gorgés de la liqueur acide des mousses seraient compris des rossignols. Langue de bois, langue de bois : si leur conversation était celle des fougères, s’ils  parlaient comme les arbres, bref, s’ils avaient vraiment de la branche, les étoiles tendraient l’oreille.

La lune, les arbres,  et l’âne, cher à Francis Jammes, en prend lui aussi  pour son grade. Tout imbécile serait un âne. Et l’instituteur qui tant fut craint,  était le premier à l’affirmer.  Bête, l’âne vraiment? Regardez-le marcher, regardez-le choisir son chemin, s’avancer avec prudence sur une pente accidentée. Pas folle, la guêpe.  L’âne réfléchit avant de poser quelque part son sabot, de glisser entre deux pierres ses pattes frêles comme des jonquilles. L’âne serait bête et, qui plus est, têtu. Qu’on lui mette un colis ou un passager sur le dos, et le voilà qui, ignorant le bâton,   refuse obstinément d’avancer. A cet instant, il n’est point têtu, comme l’affirment les dresseurs, mais ailleurs, très exactement au cœur du monde, loin de la navrante agitation humaine. A cet instant, il  écoute le vent. Le vent qui,  collant sa bouche à  ses oreilles débordantes de duvet, lui donne des nouvelles de l’herbe, des acacias, des vers de terre, de la rosée. Des news dont l’homme au bâton, les décideurs, les huissiers et les avocats d’affaires n’ont que faire.

 

 


 

 

Vendredi 2 février 2018

 

Un ciel de traîne.

 

Les mots morts – impacter, disruptif, management, décisionnaire  -  ayant été dits par les journalistes sérieux, on passe à la météo et l’on entend aussitôt, dans le studio, léger comme un nuage,   un mot vivant : «  ciel de traîne ». On n’est pas bien réveillé, on sirote son café, et l’on a envie de traîner avec le ciel en question, de divaguer comme il divague. Mais qu’est-ce donc qu’un ciel de traîne ?

Serait-ce un ciel qui traîne, en panique dans  son dressing,  hésitant, se tâtant, ne parvenant pas   à choisir la couleur qui sera la sienne?

Serait-ce un ciel doté d’une traîne de mariée ? Mais qui  peut bien épouser le ciel ? Le vent.  Les esprits obtus s’offusquent au motif que le vent et le ciel seraient du même sexe. Pour une fois, rappelons à ces gens-là ce que dit la loi !

Serait-ce un ciel musicien,   avec une traîne dont le froufrou cher à Jules Laforgue emplirait l’espace ?

Serait-ce un ciel pêcheur en mer  qui prendrait nos cœurs dans ses filets, ses traînes ?

Serait-ce un ciel qui raterait son décollage, comme ces perdreaux trop jeunes pour voler,  qui ne s’éloignent guère de leur mère,  et que  Joseph de Pesquidoux dit « à la traîne » ?

Serait-ce un ciel encombré de nuages, retardataires, des nuages qui ne rentreront pas dans les délais et qui, pour cette raison, seront éliminés ?

Un ciel de traîne, c’est tout cela à la fois : un vers de Jules Laforgue, la robe d’une mariée, un chalutier, des perdreaux, une page de Joseph de Pesquidoux, des nuages à la ramasse.

La météo regorge de mots savoureux, de mots étranges quand elle est  marine. Je me souviens de la météo marine, le matin,  sur France Inter. On récitait la litanie des zones maritimes : Cromarty, Fisher, Dogger, Humber, Pazenn, Iroise, Palos, Cabrera, Annaba. Et tout à coup surgissait, semblable à une sagaie de sons, une phrase, un phrase courte, un vers, un vers qui, à lui seul, était un poème, un poème hyperréaliste et énigmatique  à la fois: « Pour la zone Est Cabrera, vent de secteur Nord à Nord-Ouest  fraichissant force 5 à 6, demain ». Le poème était dit par Annette Pavy. Je me souviens d’Annette Pavy.

 

 

 Vendredi 19 janvier 2018

La Caravelle et la 2CV

1

Le plafond des salles d’embarquement  de l’aéroport de Pau-Pyrénées est  recouvert de toiles blanches tenues à bout de bras par des poteaux pareils à des mats de navire. Des toiles qui tout à coup deviennent des voiles, et l’on se demande si l’on est dans un aéroport ou dans un port. L’on est dans les deux, au temps des caravelles, nom merveilleux, gracieux,  qui désigne à la fois le navire à voiles à hauts bords de Christophe Colomb, et l’avion de ligne biréacteur, destiné aux itinéraires court et moyen-courriers, produit entre 1958 et 1973 par la société française Sud-Aviation. L’avion de ligne français le plus fameux. Si la caravelle de Colomb a l’honneur des livres d’histoire, la caravelle de Sud-Aviation fait un malheur dans les chansons, de « La brume du matin » de Joe Dassin  au vidéo clip de « Pour un infidèle » de Cœur de Pirate.  Caravelle, c’est léger, ça fend l’air, ça fend l’eau, ça fend les rêves. Autre chose que cet Airbus  dont le nom fabriqué par des ordinateurs n’est que laideur. Airbus : bus de l’air. L’on passe du voyage au transport en commun, de l’aile qui glisse aux nuages que l’on saccage.

2

Je roule sur une route étroite et lisse du Plateau de Ger, seul, quand je perçois, de plus en plus proche, porté par le vent que j’ai dans le dos, le ronronnement d’un moteur. Et je souris, car ce ronronnement, n’est pas celui d’une caisse importune – n’importe quoi de chez Peugeot ou de chez Volkswagen-,  mais un ronronnement qui m’est familier, qui m’est cher : celui d’une 2CV. Je  cesse de pédaler, et me laisse doubler par la 2CV, et par les souvenirs. Ma 2CV était rouge, et  la robe de mariée de Marie-Christine déversait sa moussante blancheur dans l’habitacle…  Les caisses et leurs klaxons, les camions et leurs ridelles,  qui secouent l’air et jettent au fossé les rêveries des cyclistes et  les cyclistes eux-mêmes devraient se voir interdire l’usage des départementales, des routes forestières et des chemins vicinaux. Ils ont les autoroutes pour donner libre cours à leur vulgarité. Les départementales, les routes forestières, les chemins vicinaux devraient être réservés aux seules  bicyclettes, et donc aux 2CV. Car la Deuch est une bicyclette. C’est ce qu’écrit, en 1936,  Pierre Boulanger chargé de  mettre au point  cette Tout Petite Voiture(TPV) imaginée par  André Citroën lui-même : « La TPV est une bicyclette à quatre places, étanche à la pluie et à la poussière, et marchant à 60-65 km/h en ligne droite sur route plate. Elle doit pouvoir être achetée par un ouvrier, donc ne pas coûter cher. Elle doit durer 50 000 km sans qu’on ait à remplacer aucune pièce. Le client ne pourra consacrer que 10 francs par mois, au maximum, aux réparations courantes et à l’entretien. » Une bicyclette à quatre places dont une est occupée en permanence. Par le vent. 

 

 

 

Vendredi 5 janvier 2018

 

1

Detox

 

Le soleil ce matin ne fait pas son boulot. Il ne se soucie ni de me réchauffer ni de sécher la route encore humide des averses de la nuit. Le soleil est une grosse feignasse. Mais qu’est-ce qui m’autorise à médire d’un astre qui chaque jour se lève à potron-minet ? Peut-être a-t-il ce matin un coup de moins bien, le soleil. Même Miguel Indurain, dans sa royale carrière, a connu un coup de moins bien. Alors pourquoi pas le soleil ? Ou peut-être a-t-il posé une RTT, histoire de se reposer un peu, de trainer au-dessus des nuages, de rouler en dedans. Ou bien a-t-il appris par la météo que le vent allait se lever. Et le vent, s’agissant du séchage du goudron, il en connaît un rayon. D’ailleurs le voici le vent. Qu’importe qu’il soit de face, il est là, c’est le principal. Car le vent, c’est le compagnon du cycliste. On roule pour être avec lui. Il nous donne des nouvelles des arbres, des oiseaux, des nuages.

*

Pas de bagnole derrière  dans la côte de Bénejacq : je peux donc, à l’entrée d’un virage, m’écarter de la corde. Devant moi, les Pyrénées. La neige est là. Peu me chaut. Je e ne suis pas skieur : hostile au tire-fesse et aux 4×4.

*

Pas de vélo sans ravitaillement.  Dans une boulangerie de Pontacq, j’achète une galette aux fruits secs, la dévore près du lavoir devant lequel passe la route qui mène à Ossun. Un paneau indique qu’il y avait jadis à Pontacq 9 lavoirs. Les lavandières étaient nombreuses et, souligne le panneau, les cancans également. Reconstitution, avant d’enfourcher le vélo,  du charmant monde d’avant :

-En venant, je suis passée devant chez la fille Debat,  y avait la mobylette  contre le mur. Je pense qu’il n’a pas eu besoin de tuster, la porte devait être ouverte.

-Et ça t’étonne ! On a connu la mère…

-Et les chats ne font pas des chiens…Toutu, quino hounto !

-La hounta bergougno !

*

Ossun, dont le nom veut dire « ours », puis, Azereix. Sur un panneau publicitaire du restaurant Les Platanes, la mention suivante : Menu ouvrier.  Tout n’est donc pas perdu. Le menu ouvrier consiste en un plat de résistance. Résistance au GAFA, au TAFTA, au CETA, à cette armée d’algorithmes qui prend d’assaut notre art de vivre. Résistance.

 

 

 

 

2

Vancouver

Je zappe et tombe sur elle. La salle est plongée dans le noir, les projecteurs n’éclairent que son piano, ses mains sur le clavier, ses cheveux blonds, son sourire. Mais elle ne sourit pas à son public. C’est à elle qu’elle sourit, aux notes qu’elle joue. Véronique Samson chante Vancouver. Et il me semble tout à coup reconnaître cette ville où je n’ai jamais posé les pieds. C’est étrange. C’est le pouvoir merveilleux de la voix. Véronique Samson chante et je m’interroge. Je n’ai jamais vu Vancouver, mais si cette ville m’est familière, c’est que je l’ai lue quelque part. Je l’ai lue dans un poème de Marcel Thiry, un sonnet. Le voici :

Toi qui pâlis au nom de Vancouver,

Tu n’as pourtant fait qu’un banal voyage ;

Tu n’as pas vu les grands perroquets verts,

Les fleuves indigo ni les sauvages.

 

Tu t’embarquas à bord de maints steamers

Dont par malheur pas un ne fit naufrage

Sans grand éclat tu servis sous Stürmer,

Pour déserter tu fus toujours trop sage.

 

Mais il suffit à ton orgueil chagrin

D’avoir été ce soldat pérégrin

Sur le trottoir des villes inconnues,

 

Et, seul, un soir, dans un bar de Broadway,

D’avoir aimé les grâces Greenaway

D’une Allemande aux mains savamment nues.

 

« …Et je chante dans le port de Vancouver…Et je chante sur mes souvenirs amers… »

 

 Et en 2017

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