Christian Laborde

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le 28/01/2020


 

 

 

 Samedi 21 novembre 2014

 

Je rempli sur mon portable l’attestation de déplacement dérogatoire afin de me rendre à la pâtisserie acheter un baba au rhum, produit de première nécessité.

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Parmi les passions de Bernard Morlino, le Tour de France, Eric Cantona, les frères Boniface, les poèmes de Philippe Soupault, l’OGC Nice, Old Trafford, ou encore l’automobile. Son parfum préféré : « L’odeur d’essence et d’huile dans les rues de Monaco lors des Grand Prix des années 60 ». Bernard Morlino publie, aujourd’hui, chez Gründ, maison spécialisée dans le beau-livre,  un « Vintage automobile club », ouvrage  bellement composé et illustré qui trouvera sa place, dans quelques semaines, sous le sapin de Noël. C’est du beau-livre et c’est du Morlino ! Sur la couverture, que voit-on ? Les  visages d’Alain Prost, du Juan Manuel Fangio, de Graham Hill, et la frange de Françoise Sagan. Entrée en littérature comme un bolide en  1954 avec « Bonjour tristesse »,  Sagan  aimait les voitures. Elle conduira une AC Cobra rouge en 1958, une Jaguar Type E en 1963 et, en 1964 une Ferrari GT 400 California d’occasion. Le grave accident dont elle a été victime en avril 1957 au volant d’une  Aston Martin DB2/4, ne l’aura pas incitée à lever le pied. N’a-t-elle pas roulé, en 1968, à 250km/h au volant de sa Maserati Mistral et faire Paris-Deauville en 75 minutes? Le livre de Morlino est un régal : à chaque page ses anecdotes, ses souvenirs, ses  photos, ses réflexions, ses vagabondages, et ses portraits ciselés d’ As du volant. Celui de Niki Lauda bien sûr, mais aussi celui de Steve McQueen lequel mentionnait, sur les papiers officiels qu’il signait, non pas « comédien » mais « pilote ». Dans ce book qui, on le voit,  en a sous le capot, des questions aussi, par  exemple: Qui a dessiné l’Aston Martin de James Bond ? La réponse est dans le  Morlino. Il se lit en  dégustant une tablette de chocolat. Noir évidemment.

 

Samedi 14 novembre 2020

 

Trump battu, nous sommes débarrassés de ses cravates vulgaires et de sa parole qu’il l’est  tout autant. Biden à la Maison blanche,  la canaille numérique californienne et la finance vorace poursuivront, elles, leur mission de flicage, de formatage,  et de destruction.

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Ces religions dont on nous dit qu’elles sont de paix, font toutes la guerre aux femmes.

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Je relis « King Kong théorie »   de Virginie Despentes, et me dis que les journalistes ronchons et les romanciers  à deux balles qui dénoncent sur les plateaux tv la « violence » des  féministes d’aujourd’hui ne tiennent pas 30 secondes  sur le ring face  à cette meuf qui envoie le steak.

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Deux  adjectifs en « el » mais  sans ailes, ni sel, ni ciel, ont surgi en nos temps de Covid : « présentiel », « distanciel. »

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Les bureaux de tabac  sont ouverts et les librairies fermées, comme si la cigarette, drogue  des uns,  était « essentielle », et la littérature, drogue des autres, « non-essentielle. »

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« Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du langage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et la mort ». Qui parle de la sorte ? Elisée Reclus dont les éditions Bartillat  ont publié, en avril 2019, « Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes »,  avec une préface lumineuse d’Annie Le Brun.  Les Editions Bartillat publient aujourd’hui  « A propos du végétarisme » d’Elisée Reclus avec une préface de Louis Tarnowski. Deux petits livres, d’une centaine de pages chacun. Le premier coûte 12, 90 euros, le second ,10 euros. Ces textes de Reclus ont d’abord paru en revue: le premier dans La Revue des deux mondes en 1866, le second dans La Revue alimentaire en 1901. Que dit Annie Le Brun d’Elisée Reclus, géographe et militant anarchiste, né en 1830, mort en 1905 ? Elle dit que son œuvre, sa pensée nous sont précieuses à l’heure où « nous sommes le dos au mur face à l’abime. » Lisez  Reclus, et lisez Annie Le Brun.

 

Samedi 7 novembre 2020

 

Ossun : Champagne ! Les villageois, les cochons, les vaches, les chevaux, les oiseaux, les arbres, les ours, les ruisseaux, le Mardaing boivent des coupes et des coupes. Et les poules,  un peu saoules, et les poulettes, pompettes, vont  chantant : coupe, coupe, coupe, codèc ! Coupe, coupe, coupe, codèc ! Nous étions le pot de terre, et la FNSEA, le maire d’Ossun, l’agrobusiness et  le préfet Blondel, le pot de fer. Le pot de terre a  mis la branlée au pot de fer. Une branlée rugbystique. Nous les avons enfoncés comme jadis la première ligne ossunoise du Football Club Lourdais – Saint-Pastous-Carassus-Buzy -,   enfonçait tout.  Nous avons gagné, et  notre joie est celle des gens, des animaux et des paysages. Grâce au combat de No Porcharan, un village ne mourra pas noyé  dans la puanteur. Grâce au combat de No Porcharan, des animaux  ne souffriront pas dans la nuit permanente d’une prison de béton. Grâce au combat de No Porcharan,  des paysages ne seront pas souillés. Grâce au combat de No Porcharan, la départementale 936 restera celle de la côte de Miramontès, des chevaux de Phéline,  des vélos,  et du Tour de France. La victoire d’Ossun est une victoire villageoise contre  l’agrobusiness dont les agents départementaux sont K.O. Ils ont dû se  mettre à trois - le premier se chargeant des consonnes, le deuxième  des voyelles, le  troisième de la ponctuation - pour pondre un communiqué de presse. Au détour de leurs phrases saturées de clichés,  le petit racisme social pointe  son nez : le combat contre la porcherie d’Ossun aurait été mené, selon eux, par des « bobos » venus d’ailleurs qui n’auraient rien à faire ici.  Paysans, bobos, retraités, artisans, écoliers, Ossunois du cru, pas Ossunois du tout, nous avons gagné contre des gens qui pensent bassement. C’est ma tournée : Champagne, Champagne ! A ta santé, Ossun !

  

Samedi 24 octobre 2020

 

Jean-Louis Fournier poursuit son aventure syllabique loin des sentiers battus et des genres convenus.  L’auteur de « Où on va, papa ? » (Ed. Stock) et du « Dictionnaire amoureux du Nord » (Ed. Plon), publie aujourd’hui, chez Buchet-Chastel, « Merci qui ? Merci mon chien ». Le livre qui compte 215 page et coûte 16 euros  s’ouvre ainsi : « Quand petit, je disais merci, tout court, je me faisais reprendre par un « Merci qui ? Merci mon chien ». Après le merci, on devait ajouter papa, maman, monsieur le curé, mon Dieu…Dire « merci  mon chien » paraissait absurde, on ne dit jamais merci aux animaux. » Aujourd’hui, Fournier n’a qu’une envie : dire «  merci mon chien ». Il le fait dans ce livre émouvant et drôle, riche de paragraphes aussi beaux que les wagons  que les vaches regardaient passer, jadis, en paissant. Fournier dit merci à tous les animaux, ces animaux sans lesquels  « le paradis  terrestre n’existerait pas », précise-t-il. Le livre de Fournier est celui, non d’un zoologiste,  mais d’un poète. Armé de son imagination, de sa mémoire, de son enfance et de sa fantaisie, il met en scène les animaux, du lapin à la fourmi, du dauphin à l’éléphant, et le défilé qu’il orchestre est d’abord celui de la douleur. Car les animaux souffrent dans un monde que les hommes croient être le leur. Avec ce livre où le  talent pointe, à chaque page,  son  frémissant museau, Fournier vole au secours de tous ces êtres que chérissait et sur lesquels veillait Saint François d’Assise. Lisez Fournier, et sacrons-le, comme il le souhaite, « animal de l’année, dans la cathédrale de Reims puisque Notre-Dame est en travaux. »

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J’ai une dent contre les ronds-points sauf ceux de Komenda, en Slovénie, qui, en l’honneur de Tadej Pogacar, vainqueur du Tour de France, ont tous été repeints en jaune.

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Les vélos du Tour de France sont plus « écolos » que les Vélib de la ville de Lyon dont le maire est un joyeux drille.  Les vélos qui circulent sur les pistes cyclables  lyonnaises viennent de Chine,  de Taïwan, ou encore de Thaïlande. Les batteries des  vélos électriques dont usent les Lyonnaises et les Lyonnais qui n’ont pas de mollets  fonctionnent au lithium,  métal extrait du désert de sel  d’Ulyuni en Colombie  par des  ouvriers traités et payés comme des esclaves.  Les vélos du Tour de France sont majoritairement conçus et produits dans les pays européens. Seules trois équipes du peloton roulent sur des machines conçues au Japon ou aux USA. Thibault Pinot chevauche un Lapierre Xelius Ultimate made in France.

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 Je ne mets pas dans le même panier le maire de Lyon et ses élucubrations, et le maire de Bordeaux et son amour des arbres.

 

Samedi 12 septembre 2020

 

Pensant l’espèce menacée, la maire d’Ossun vole au secours des rats. Il leur a cédé, sur la commune, un territoire qu’ils occupent et gèrent à leur guise : le Mardaing, ruisseau long de 18 kilomètres, qui prend sa source à Bartrès, chez Bernadette Soubirous, traverse Ossun, village natal de Paul Guth, et se jette dans le Souy à Bordères-sur-l’Echez, chez Christian Paul. Peinards, les rats se reproduisent comme des lapins dans le Mardaing où ils ont déjà invité des copains à eux : les serpents. Les serpents, de plus en plus nombreux, s’éclatent et paressent sur les îlots d’herbes pourries et de boue malodorante entre lesquels l’eau sale tente en vain de se frayer un chemin. Des rats et des serpents dont les plus audacieux s’invitent dans la cour et la cuisine des maisons voisines d’un Mardaing devenu, à Ossun, le Merdaing.

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Le Préfet Brice Blondel n’est resté  dans les Hautes-Pyrénées que le temps d’une sottise. Il a donné son feu vert à l’installation sur la commune d’Ossun d’une porcherie industrielle, encourageant ainsi, en 2020, un modèle de production dépassé, responsable de la disparition des paysans, du saccage des paysages et du martyre des animaux. Espérons que le nouveau préfet, nommé Furcy et prénommé Rodrigue, aura du cœur.  Un cœur pour les hommes, un cœur pour les paysages, un cœur pour les bêtes. Espérons que le nouveau préfet sera plus proche de Colette et de Saint-François d’Assise que de la FNSEA et des lobbies de l’agrobusiness. Espérons qu’il reviendra, d’une manière ou d’une autre,  sur la décision de son fantaisiste  et funeste prédécesseur, et qu’il défendra les paysans, le circuit court, l’élevage  raisonné, et le Porc Noir de Bigorre dont Raymond Poulidor aimait jusqu’au gras de jambon.

 

Samedi  11 juillet 2020

 

L’accent du Premier ministre,  Jean Castex,  est l’empreinte  sonore d’une langue ancienne, celle des troubadours, des bergers, de Bernard Lubat et de Bernard Manciet,  langue ancienne que  les Hussards noirs de la République ont  méthodiquement arrachée  de nos bouches. « Il est interdit de cracher parterre et de parler patois », pouvait-on lire jadis sous les préaux des écoles de France. En France, tout accent est moqué, et celui ou celle qui  en possède un, disqualifié.  Philippe Blanchet, professeur à l’université de Rennes, et chercheur en sciences du langage nomme « glottophobie », cette discrimination linguistique. Les journalistes de cour et les philosophes assis sont majoritairement glottophobes.  

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Sur la table du jardin, près de la bouteille de rosé, « Paris-Berry nouvelle vague » de Thomas Morales. L’ouvrage paraît aux excellentes éditions La Thébaïde. Morales quitte Paris, rejoint  ses terres berrichones. Le coeur ouvre les malles et dit : moteur ! Et quelle vedette, quelle star  se met aussitôt à jouer : le passé ? Mieux : la vie, la voltigeante vie ! Morales : le rosé de l’été. La bouteille coûte 12 euros.

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J’étais môme et, avec mon frère et mes parents, nous allions à l’aéroport voir atterrir et décoller les avions. Je me souviens d’un son qui sortait des haut-parleurs : Aer Lingus. Ce son – le nom d’une compagnie aérienne irlandaise - m’émerveillait : Aer Lingus. Sis sur la lande d’Ossun – la lana morina -,  l’aéroport s’appelait,  en ce temps-là, aéroport de Tarbes Ossun Lourdes. Ossun a été chassé du nom. L’aéroport s’appelle désormais Tarbes Lourdes Pyrénées(TLP)  Pauvre commune d’Ossun gommée des cartes et des aéroports ! Pauvre commune d’Ossun que son maire et le préfet voudraient souiller à grands jets de lisier. No porcharan !

 Samedi 4 juillet 2020

 

Deborah de Robertis, artiste originaire du Luxembourg, pays de Charly Gaul, « l’Ange de la montagne », désirant rendre hommage au corps de Marie et à celui de Marie-Madeleine,  s’est  mise nue, à Lourdes, à l’entrée de la Grotte. La Grotte n’a pas porté plainte, mais le Procureur de la République, dans un souci de préserver la paix du Sanctuaire et la santé mentale des catholiques agenouillés –ah l’effet foudroyant de la nudité vipérine sur le frêle fidèle engoncé dans sa pèlerine -, a requis 2000 euros d’amende. Le jugement sera rendu le 31 août, durant le Tour. 

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            Le maire d’Ossun qui a donné le feu vert à l’implantation sur la commune d’une porcherie industrielle, dangereuse  pour les hommes et cruelle avec les animaux,  est réélu. Sur le blason des barons d’Ossun : l’ours, symbole gascon  de force et de courage. Ossunoises, Ossunois, où sont vos griffes ?

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            Les Municipalités proposent désormais, en centre-ville, des zones à 30 à l’heure, dites « zones apaisées ». Elles s’opposent aux « zones de guerre », sises, elles, en banlieue.

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L’Arcadie est une terre idyllique, pastorale et harmonieuse, rêvée par les poètes. C’est aussi le nom de l’abattoir industriel de Rodez où sont tués, à raison d’un agneau toutes les 10 secondes, 120 000 agneaux par an. L214 a filmé les chaines d’abattages : des images semblables à celles tournées par L214, il y a 4 ans, dans les abattoirs d’Alès, Le Vigan et Mauléon-Licharre. Rien ne change, l’horreur bat son plein et, tout à coup,  le Roquefort change de goût.

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L’école publique, l’école privée, l’école libre, l’école Freinet et, dès la  rentrée de  septembre, l’école buissonnière pour applaudir  Egan Bernal.

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La nature est dans les cordes : urgent  faire l’école buissonnière. Nous avons beaucoup à apprendre en effet des buissons qui restent.

 

 

 

Samedi 27 mai 2020

 

« Etre Français, c’est aussi être descendant d’esclaves », rappelle, dans un entretien accordé au magazine  « Sciences et Avenir », François-Xavier Fauvelle, historien et archéologue, professeur au Collège de France. Cette descendance, combien de rues, en France, portent son nom ? Cette descendance, combien de statues, en France, rappellent son existence ?

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Il me sort par les yeux, je vais  l’allumer, l’éborgner avec mon LBD, l’adjectif « compliqué », omniprésent sur le marché. On n’entend que lui, les bouches en usent sans arrêt. Désormais, tout est « compliqué » : la circulation sur le périph, les questions politiques, le déconfinement, les femmes, les hommes, les histoires d’amour...  Pouvant être mis à toutes les sauces, « compliqué » est devenu l’adjectif préféré des paresseux. Il l’est également  des sachants. Avancez par exemple que la question est d’abord sociale et qu’il conviendrait d’augmenter les salaires, et les sachants, plissant le front, vous souffleront: « C’est plus compliqué que ça. »  « Compliqué » : le bouclier des résignés.  

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            « Le Monde » et « Libé » disant beaucoup de mal de « Front Populaire », la revue de Michel Onfray, je file au kiosque l’acheter.

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            Aux dires de ses fans, Emmanuel Macron « fait le job ». Usant du mot job, ces jobards rabaissent la fonction présidentielle au rang de « petit boulot ». Ces jobastres feraient mieux de se taire au lieu de se monter le job.

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Libérer la parole, oui, pour que sourient de nouveau, sous le soleil solide et la pluie sonore, celles et ceux brisés par les souffrances tues. Libérer la parole, oui, la libérer du bavardage permanent, du jargon sec des experts sans légende, des phrases sans rythme, sans corps ni vertèbres, d’un anglais qui n’est jamais celui de Thomas Stearns Eliot, des mots morts, la libérer, oui,  afin  qu’elle redevienne ce qu’elle est : le costard  chamarré du silence invisible.

 

Samedi 19 juin 2020

 

A l’orée de son mandat, Emmanuel Macron, la bouche fleurie de syllabes californiennes, annonçait la naissance de la « start-up nation ». Aujourd’hui, recourant au  patois sans vertèbres  des catéchistes sans couleurs, il nous invite à prendre un « nouveau chemin ».

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Sur le bord de la route, jaillissant du chaos  vertical du talus et d’un refrain de Mouloudji, trois coquelicots.

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Sur le bord de route, dodu, pas pressé du tout, mais qu’est-ce donc : un chat ? Non un blaireau, son museau rayé  noir et blanc. Je pense à Hinault dont le blaireau est le surnom. J’étais chez lui, nous buvions du café dans sa grande cuisine. Je lui avais demandé le pourquoi de ce surnom. Il m’avait répondu : «  Le blaireau, c’est un animal, tu lui fous un coup de pelle sur la tronche, il bouffe la pelle. »

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Hinault, le Blaireau, Raymond Mastrotto, « le Taureau de Nay », Vicente Trueba, « la Puce de Torrelavega »,  Lili Bergaud, « la Puce du Cantal », Lucien Van Impe, « le Ouistiti »,   Federico Bahamontes, « l’Aigle de Tolède », Phil Anderson, le Kangourou, Gino Bartali, le Lion de Toscane : il n’y a que animaux dans le peloton. Le peloton, c’est Les Fables de La Fontaine. Nous les réciterons en septembre, à la rentrée.

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Le géographe Laurent Chalard, de l’université Paris-IV-Sorbonne, propose de rattacher le Comminges aux Hautes-Pyrénées. Chalard a raison : à Saint-Bertrand de Comminges et à Bagnères-de-Luchon, on parle gascon comme à Tarbes et Saint-Lary, et non languedocien comme à Toulouse et dans le reste de la Haute-Garonne, département auquel le Comminges est étrangement rattaché. Le département  des Hautes-Pyrénées récupèrerait ce qui lui appartient : le col des Ares, le col du Portet d’Aspet, le col du Mente, et col du Portillon. Et l’arrivée à Luchon.

Samedi 13 juin 2020

 

En ces temps de Covid, nos ennemis ne sont ni les Russes, ni les Chinois, ni Donald Trump, mais la consonne P et la consonne B dont la prononciation déclenche la prolifération des postillons. Deux consonnes auxquelles il est impossible d’échapper car elles sont le moteur sonore des mots les plus français qui soient, comme putain, patrie, bordel et banderole. En France plus qu’ailleurs, le port du masque est de rigueur. 

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La moue mauvaise, Donald Trump se dirige, de son pas de cow-boy, vers l'église St John à  Washington. Il s’arrête et, s’étant tourné vers les caméras, brandit la Bible qu’il tient dans sa main, comme un flingue. La Bible  n’est pas la notice de montage d’une armoire Ikea. Le respect était, me semble-t-il, de mise. Mais le respect, le mec orange, il connaît pas. Le mec orange  ne respecte rien ni personne.

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Avec nos masques et nos cheveux trop longs du Covid, nous ressemblons à ce que nous sommes: des épouvantails à moineaux.

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Arènes vides, écoles de tauromachie fermées, refus du gouvernement espagnol (également de la région Occitanie) de renflouer les caisses des organisateurs de tueries taurines : le Covid porte l’estocade à la corrida. C’est la covida. Olé !

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En Italie, on peut être romain, romagnol, lombard, sicilien, vénitien… En France, on est soit parisien, soit provincial. En France, il y a Paris,  et il y a le reste, appelé province. Le terme province sert donc à désigner tout ce qui n’est pas la capitale. Le « provincial » a pour identité, non ce qu’il est, mais ce qu’il n’est pas. Et s’il arrive que  l’on  nomme le lieu où il réside c’est, le plus souvent,  pour le disqualifier davantage. Ainsi Didier Raoult est-il, non un infectiologue, mais, comme Paris  le répète à l’envi,  un « infectiologue  marseillais ». Quant à Mady Mesplé qui vient de nous quitter après avoir chanté les airs  de « Lakmé », de « Rigoletto » ou de « La Flûte enchantée » sur les scènes  du monde entier, elle est, non une soprano colarature, mais une « cantatrice toulousaine ».

 

Samedi 6 juin 2020

 

Rangée des voitures, la chapelle du Bénou est assise dans l’herbe, le menton posé sur les genoux du vent. Le vent, ici, ne roule pas des mécaniques, ne secoue rien, ni la crête veloutée  des roches qui baillent, ni les mains enfantines des bruyères qui jouent. Ici, loin des pousse-cailloux  et des selfies,  la chapelle jouit de la paix antique du Bénou.

Rangée des voitures, assise dans l’herbe, la chapelle du Bénou confie sa nuque aux nuages qui  vont à deux à l’heure, quand ils vont. Le plus souvent, ils restent à quai. Le ciel clapote à leurs flancs blancs. Les oiseaux qui planent sont des mouettes, des goélands. Le soleil s’éclipse, la lune sort, la chapelle fume la pipe dans le port.

Rangée des voitures, assise dans l’herbe, la chapelle du Bénou regarde le ruisseau  qui, à ses pieds, n’en fout pas lourd. Les chevaux ébouriffés, les vaches jamais pressées viennent ici se désaltérer. Ayant bu longuement, les bêtes relèvent la tête, passent leurs langues roses sur leurs lèvres mouillées, avant d’écouter les refrains, les ritournelles, les cantilènes que l’onde fredonne sous son ombrelle de frêle fée.

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Les éditions Louise Bottu publient en un volume élégant  -171 pages , 16 euros - , les  enthousiasmantes et fines critiques – romans, poèmes, essais - que Philippe Chauché donne régulièrement  au magazine en ligne  « La Cause littéraire ». L’ouvrage qui a pour titre « En avant la chronique » – clin d’œil à Boris Vian -, se lit comme un roman. C’est un roman. Le roman sans charabia ni chichi du sieur Chauché chaussant ses bésicles et lisant sous la charmille ou le chandelier les écrivains qu’il aime : Sollers, Schuhl, Jaccard, Vinau, Uriarte, Dubost… Ceux qu’il n’aime pas, Chaussé les chasse de son château, ne leur consacre aucun mot. Lisez le roman de Chaussé: vous ferez des rencontres, et  certains de ses coups de coeur deviendront les vôtres.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Samedi 30 juin 2020

 

Fin du confinement : retrouvailles avec le col de Marie-Blanque. Petits braquets, les jambes tournent. A  7 bornes du sommet, la route en verve  me souffle une rime. Le poème viendra  plus tard,  après le verre de vin de la Rioja et  les pâtes al dente, après la sieste.

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Mon bidon est vide, je cherche un troquet : tous fermés. Restent le cimetière et son robinet. J’entre dans le cimetière de Bénéjacq. Une question tout à coup : l’eau est-elle potable ? Les morts la boivent. Ils  ne s’en portent pas plus mal. Je remplis mon bidon.

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Les Marchés, les Marchés, les Marchés : on n’entend que ça,  y en a que pour eux. Mais c’est qui, les Marchés? Au siècle dernier, y avait pas les Marchés, mais y avait déjà des « les » : les Boniface,  les Spanghero, les Camberabero. Je me souviens très bien d’eux et de leurs prénoms : Walter, Laurent, Jean-Marie, Claude, Guy et Gilbert pour les Spanghero, André et Guy pour les Boniface, Guy et Lilian pour les Camberabero. Je ne connais pas les prénoms des Marchés : Georges et Liliane, c’est pas eux. Des prénoms, ils en ont, mais il est interdit de les prononcer : question d’étiquette, de « distanciation sociale » sans laquelle on bascule dans la familiarité la plus triviale. Personne jamais n’a vu la tronche des Marchés. Les paparazzis qui photographient à tout berzingue les pipols et les vedettes, n’ont jamais pris le moindre cliché des Marchés. Que sait-on d’eux, au juste ? Si l’on en croit les ministres avec lesquels ils daignent s’entretenir, les Marchés seraient  d’un naturel inquiet, voire sujets aux crises d’angoisse. C’est pour cette raison que les ministres, aussitôt nommés, s’emploient à « rassurer les Marchés ». Un boulot à plein temps. Impossible, dans ces conditions, de se pencher sur celles et ceux  qui comptent leurs sous quand ils vont au marché.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 Samedi 23 mai 2020

 

Je vais à vélo dans le vent velouté, et m’empresse de dénoncer la multiplication insensée sur les routes communales des ralentisseurs, également appelés gendarmes couchés. Les gendarmes debout me regardent passer. Les gendarmes couchés, me secouant soudainement, m’arrachent à ma rêverie, pourraient me faire tomber.  Je réserve mes  « Mort aux vaches » aux gendarmes couchés.


 

 Samedi 16 mai 2020

 

Les infirmières et les brancardiers, les caissières et les caissiers, les confectionneurs de colis, les chauffeurs, les livreurs, les esclaves qui pédalent avec une glacière sur le dos, les facteurs, celles et ceux qui à Auchan et ailleurs alimentent les rayons, les éboueurs dont un membre du gouvernement avait indiqué qu’ils n’avaient pas besoin de masques, les instituteurs et les institutrices accueillant dans les écoles  les enfants du personnel soignant, les hommes et les femmes chargés du ménage et de l’entretien, les fonctionnaires qui, à la mairie, à l’école et dans les administrations sont sur le pont,  les hommes et les femmes au chevet des personnes âgées dans les Ehpad ou à domicile, les couturières penchées sur leur Singer confectionnant les masques qui manquent avec du tissu acheté à leurs frais, les policiers dont les heures supplémentaires ne seront jamais payées, les porteurs de repas préparés par les associations, les paysans, les maraîchers, les désinfecteurs de barre de métros et de sièges de bus, les confectionneurs de visières, les routiers, les ouvriers, les laveurs de trottoirs et de cours de récré, les ambulanciers, les conducteurs de tramways, de bus et de TER, celles et ceux que le pouvoir ne voyait pas  et qui, pour être vus, ont porté pendant des mois  un gilet jaune, celles et ceux qui, aux dires d’un ministre égaré, « fument des clopes et roulent au diesel »,  celles et ceux dont les revenus, les salaires ou les retraites sont rikiki, celles et ceux  qui ne seront jamais  la « start-up Nation », ont fait tourner le pays confiné, font tourner le pays qui se déconfine. Quand le Covid ne sera plus là, quand tout redémarrera, quand la joie débarquera,  quand on ira au cinéma, quand on applaudira Bauke Mollema, quand on s’embrassera, quand on reprendra possession des terrasses, quand on commandera un deuxième demi avant d’allumer une Craven A,  la cigarette préférée de  Samson François, on les oubliera.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 Samedi 9 mai 2020

 

J'écris un poème. Deux quatrains achevés, je monte sur mon vélo et roule autour de ma maison aux volets rouges, rue de Tréville, impasse Milady, rue Constance Bonacieux. A mon retour, je retrouve ma table et, dans un vers, change un mot.

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Confiné avec sa tribu, le voisin du dessus fait un boucan d’enfer, vous les brise menu. Vous n’avez qu’une envie : l’insulter. Vous rechignez à user devant  vos gosses et les siens de mots grossiers : traitez-le donc d’orchidoclaste !  Le mot est rare. On ne l’entend guère,  sauf dans une chanson de Huber-Félix Thiéfaine :

«  J’ai rencontré des meufs que j’ai su éviter

 Mais je crois que la chance n’est pas de ton côté

 Si les hommes viennent de Mars et les femmes de Pigalle

 T’as trouvé la plus dingue des espèces infernales

 Ta vamp orchido’

Ta vamp orchidoclaste » 

 Du grec « orkhis » ( testicule ) et «  klastós » (« brisé ») , orchidoclaste signifie  casse-couille. Le mot qu’il vous fallait. 

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100 km… à vol d’oiseau, précise Jean Castex, le Monsieur Déconfinement du gouvernement. Et cette expression «  à vol d’oiseau », a quelque chose de merveilleux et d’émouvant, quelque chose de poignant. A l’heure des GPS et des « applications » qui, sur nos portables, nous indiquent le chemin,  dans un monde où il n’est question que de « budget size », où les traders  s’emploie à « shorter un produit en bourse », l’expression «  à vol d’oiseau » surgit, effarouchée, à la façon d’un oiseau qui, perdu dans son vol, se retrouve à l’intérieur d’une maison de laquelle il ne parvient pas à ressortir.  « A vol d’oiseau » parle d’un monde qui s’est éloigné de nous, le monde du poète Maurice Fombeure. Maurice Fombeure voulait vivre comme la pluie : « à dos d’oiseau ». Ecoutons Maurice Fombeure : « …à dos d’oiseau… à pas de campanule, à bras de mélilot, s’en va la pluie à bulles, s’en va la pluie sur l’eau… »

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            Lundi matin, les moteurs  redémarrent, les drones voleront bas, surveilleront nos pas, et l’on n’aura toujours  pas de masques. Lundi matin, je remonte sur mon vélo, je roule, les jambes tournent, c’est le retour des routes, les haies s’étirent comme des chats, je reste confiné avec moi.

(Percolateur, la Nouvelle République des Pyrénées)

 

 Vendredi 8 mai 2020

 

La ville et le vélo

 

Je n’ai pas attendu le déconfinement pour renoncer à la voiture et me déplacer  à vélo. Belle lurette que je refuse de me presser, d’accélérer, et de faire des créneaux. Je hais  tous les créneaux : le créneau à faire, et celui que dans ses grilles  la société m’octroie.

J’ai choisi le vélo et je comprends la peur. La peur de celles et ceux que l’on presse, à l’heure du Covid, d’enfourcher un vélo pour se rendre au boulot. Tous redoutent d’être renversés par une voiture. Si l’on veut voir dans nos rues passer les bicyclettes, il faut d’abord régler  la question des bagnoles. Par la loi, le décret, l’interdit radical. La loi doit chasser de nos agglomérations les voitures les plus agressives : les 4×4. Les 4×4 sont des engins conçus pour mordre, prompts à refermer sur tout ce qui bouge les mâchoires d’acier de leurs calendres glacées. Rappelons que les 4×4 qui circulent en France, étaient tous au départ équipés de pare-buffles. Ces animaux ayant disparu de nos contrées urbaines, ces pare-chocs volumineux ont été, il y a peu, retirés. Reste les mâchoires d’acier des calendres glacées…

Si l’on veut favoriser le vélo en ville, il faut interdire les 4×4  et n’autoriser que certaines voitures. Lesquelles ? Le choix doit être populaire. Or que veut le peuple français, ce peuple dont des tribuns prononcent le nom mais ignorent les goûts ?  Le peuple français veut rouler en 2V et voir passer Françoise Sagan au volant d’une Maserati.  Bref, le peuple français  privilégie, de la 2CV à la Maserati,  les voitures de collection. La  2CV est la voiture idéale à l’heure de la pollution galopante et du Covid meurtrier, quand chaque jour jaillit du gosier des sachants  le cri incommodant : « Cot, cot, cot, covid ! Cot, cot, cot, covid ! » Idéale, pourquoi ? Parce qu’elle est française. Parce qu’elle est légère. Parce qu’elle ne grogne, ni ne ronchonne, mais ronronne. Parce que son pare-choc est aussi discret  que son Klaxon. Parce qu’elle ne fait de  mal à personne. Parce qu’on peut la réparer soi-même, sur le trottoir, au pied de l’immeuble. Et son cahier des charges est,  non un pesant pavé bourré de données obscures et de graphiques secs,  mais un poème écrit par  Jacques Prévert. Par le Jacques Prévert  de l’automobile, Pierre Michelin devenu en 1935 patron de Citroën : « Faites étudier par vos services une voiture pouvant transporter deux cultivateurs en sabots, cinquante kilos de pommes de terre ou un tonnelet à une vitesse maximum de 60km/h pour une consommation de trois litres d’essence au cent. » Un poème qui s’achève ainsi : « Son confort doit être irréprochable car les paniers d’œufs transportés à l’arrière doivent arriver intacts malgré les ornières. » La 2CV est bel et bien la voiture qu’il nous faut, une fantaisie dont le moteur tourne sans s’user, qui  dépense fort peu d’énergie, ne pollue guère, accueille à bord le vent délicieux, et amuse les gosses. Rappelons en effet qu’à chaque dos d’âne franchi, même à vitesse très réduite, la 2CV, grâce à sa suspension élastique,  se transforme en balançoire. Qu’attend le gouvernement pour nationaliser Citroën et imposer la  fabrication de la 2CV ? On me dira que les plans et  les brevets de la divine deuch  sont en Chine, entre les mains des Chinois. Si tel est le cas, qu’on envoie là-bas un commando du 2ème Régiment étranger parachutiste  pour les récupérer. Les légionnaires les récupèreront, et nous ramèneront en sus quelques masques ffp2. Donc, dans nos villes, dans l’intérêt des cyclistes et de la planète,  outre quelques Maserati, des 2CV,  rien que des 2CV, cette voiture populaire que pilote Brigitte Bardot dans « La Bride sur le cou » de Roger Vadim. Si je dois être renversé par une voiture, que ce soit par une 2CV avec BB dedans.

La question des caisses ayant été réglée, passons à celle des cycles. Le vélo, oui, le Vélib, non. Car le Vélib n’est pas un vélo. Un vélo n’est jamais laid, or tout est laid dans le Vélib. A commencer par le nom. Un mot-valise – vélo, liberté -, assurent, fiers de leur trouvaille, les communicants qui l’ont baptisé de la sorte. Le mot-valise, ou amalgame lexical, est un truc qui date du XVI ème siècle, auquel Rabelais avait recours. Ainsi, amalgamant Sorbonne et onagre, avait-il  fabriqué sorbonagre. Le principe est toujours le même : on fait se rencontrer, puis trinquer et fusionner deux mots différents nommant deux choses différentes.  Tel n’est pas le cas avec Vélib. Vélo est  en effet – René Fallet le savait -, un synonyme de liberté. En amalgamant vélo et liberté, les triturateurs de syllabes, les Précieux ridicules -  les mêmes qui sans doute ont pondu « distanciation sociale » -,  pensaient obtenir le mot-valise du siècle : ils ont fait un pléonasme.

Remercions la rime qui nous renseigne : Vélib rime avec toubib. Pour les  inventeurs du Vélib,  nous serions tous malades,  tous des enfants, de grands enfants qu’il faut soigner et, surtout, surveiller. En permanence. Tout le temps que nous roulons, ils nous observent sur des écrans diffusant les images fournies par les caméras. Et cette surveillance effrénée qui nécessite la pose d’objectifs à chaque carrefour, chaque façade, n’est pas sans conséquences sur la géographie : elle œuvre à la disparition des chemins de traverse, des ultimes ruelles inconnues des  GPS, ruelles gorgées d’ombre et de lumière sur les trottoirs desquelles le hasard joue aux dés, et la pluie, aux billes. Et le Vélib devient ainsi ce que les ingénieurs voulaient qu’il fût : un moyen de locomotion docile dans le  jardin public et sécurisé d’Euroland.

Surtout, redisons-le : le Vélib est laid. Son cadre est laid. Ce n’est d’ailleurs pas un cadre de vélo mais de Solex. Le Vélib est un Solex sans moteur, une caricature offensante de ce bon vieux Vélosolex noir que chevauchaient, dans  les villages de jadis,  le curé se rendant à l’église, et l’instituteur rejoignant  sa classe. Une certaine France, la France d’avant Castaner et les LBD.

Si la voiture est un danger, la Vélib n’est pas bon pour la santé. Il est en effet doté, non d’une selle Brooks laquelle fait bosser les fessiers, mais d’une épaisse selle en plastique, sorte de pouf, de fauteuil crapaud qui  provoque le relâchement du piriforme, l’atrophie de l’obturateur interne, et hâte  dans nos villes la prolifération des culs mous.

Donc demain  des vélos, oui, mais de vrais vélos, de beaux vélos, des vélos légers, gracieux, surtout à Paris, surtout boulevard de la Grande Armée qui accueillait jadis les échoppes ombreuses des constructeurs de  cycles : Centaur, Papillon, Phébus, Griffon. Et celle des cycles anglais Flavell,  la marque préférée de Jules Renard.

Oui, demain, dans les rues de nos villes, des Centaur, des Favell, des Alcyon, des Génial Lucifer.  Ils sont d’ailleurs déjà là. Les esclaves modernes les chevauchent. On les reconnaît facilement, les esclaves modernes : ils roulent très vite et portent sur leur dos une glaciaire.  Les esclaves modernes roulent à bloc  la nuit, le jour,  comme Jacques Anquetil disputant  un contre-la-montre durant le Tour de France. Le Tour de France n’est pas au mieux, il tousse un peu, c’est le Covid. Tout recommencera-t-il comme avant ? Comme avant le Covid ? Oui. L’épidémie vaincue, les socquettes valseront, les mollets s’en donneront à cœur-joie. Tout recommencera-t-il comme avant ? Comme avant les diktats des sponsors ? Quand les sponsors ne faisaient pas la loi, un ancien commis qui livrait à bicyclette les saucisses de Domenico Merlani, charcutier  à Novi-Ligure, remportait le Giro. Il s’appelait Fausto Coppi. Que ces temps-là reviennent, et un esclave moderne qui livre, le nez dans le guidon, des pizzas dans Paris, gagnera le Tour de France.

(Le Figaro 8 mai 2020)

 

Samedi 2 mai 2020

 

Prise seule, la nicotine n’est guère efficace  contre le Covid. C’est associée à une autre molécule qu’elle le devient. Tel était  l’avis de feu le  professeur Serge Gainsbourg, lequel se soignait avec de la nicotine(Gitanes sans filtre) toujours associée à de  l’alcool(Whisky de préférence). Répondant à une question de la presse à propos de son protocole, feu le professeur Serge Gainsbourg avait déclaré: « L’alcool conserve les fruits, la fumée conserve la viande ».

 

*

 

Quatrains

La barbe de Philippe au départ coulait noire

Mais, le Covid venu, la voici qui blanchit.

Par bribes, par éclats, et par taches notoires

La neige sous son pif accroche force nids.

 

La nocturne poussée des flocons silencieux

Du  Premier des ministres transforme la bobine.

Philippe désormais affiche sous nos yeux

Le museau du furet, la mine de l’hermine.

*

 

 

En ces temps de « guerre », je relis Alphonse Boudard, « Les combattants du petit bonheur », roman,  Prix Renaudot 1977, que les excellentes éditions de La Table ronde viennent de rééditer en poche : 424 pages, 8,90 euros. Alphonse Boudard avait une vie et une langue. Sa vie se passait dans la rue où il a rencontré sa langue. La rencontre de sa vie. Celle qui allait faire de cet apprenti en fonderie typographique un écrivain remarquable.  Très tôt Boudard entre dans la Résistance et « Les combattants du petit bonheur » est le roman  de ce combat. Un combat qui prend sa source, lui aussi, dans la rue : « Sans la rue, les petits potes traine-lattes, certain que je me serais pas fourvoyé guerrier de l’ombre. J’aurais eu personne à épater. On est entré dans la guerre, la vraie avec des armes à feu, pour continuer nos jeux de la rue…nos bagarres de quartier. Pas plus d’idéal là-dedans que d’orangers à Courbevoie. » Le ton est tonné, la langue sonne, et jamais ne cesse de sonner. Quel flow, le mec Alphonse !

 



 

 Jeudi 30 avril 2020

 

La Loire et le  confinement.

 

Je suis un écrivain confiné, certes, mais confiné au-dessous de La Loire, ce qui change tout. Au-dessus de la Loire sont les sushis. Au-dessous de la Loire sont les confits. Et les confits sont d’oie, de canard, de porc. Etre confiné au-dessous de la Loire, c’est l’être avec, à portée de la main, ces viandes succulentes conservées dans des pots en grès. Des pots en grès qui, dans les cimetières du Gers, finissent  leur vie sur les tombes où ils tiennent lieu de vase. Au-dessous de la Loire, même les morts font du cholestérol. Confinés, nous savourons du confit, en discutant, à l’heure du « light » généralisé, des mérites comparés de la graisse d’oie et de celle de canard. Confinés, nous ne pouvons faire nos courses aussi souvent que nous le souhaiterions, ni vagabonder devant les rayons. Il faut dans ces conditions manger obligatoirement quelque chose qui « tienne » comme disait ma grand-mère. Deux œufs frits à la graisse d’oie ou de canard, ça « tient ». Tenir, au-dessous de la Loire, est une obsession, une façon d’exister. Ici, confinement ou pas, il faut toujours tenir. Surtout devant, au rugby. Les piliers du Sud-Ouest – n’est-ce pas un pléonasme ? -, ont toujours eu un bon coup de fourchette, au sens propre comme au sens figuré. Le sens figuré est le plus intéressant en ces temps d’épidémie. Faire une fourchette sous une mêlée, c’est-à-dire planter deux doigts français dans deux yeux anglais est en effet  un geste barrière.

Confit d’oie, de porc ou de canard, être confiné au-dessous de La Loire, c’est l’être dans la cour d’une ferme. Les bêtes sont là et, au-dessus d’elles, le soleil qui ponce les tuiles du toit, la pluie qui rebondit sur le capot du tracteur et le margelle du puits, et partout ce vent qui souffle, change à sa guise d’intensité et de direction, et prend toutes les feuilles des arbres pour des maracas. Il y a les bêtes, et il y a le temps, le temps qui passe, et le temps qui dure. Le temps qui passe n’en fait pas des caisses, et personne n’a, ici,  les yeux rivés sur les écrans et les horloges, sur ces aiguilles dont Verahaeren disait qu’elles étaient cruelles. Le temps qui passe nous fout la paix,  et le temps qui dure nous enveloppe.  Etre confiné au-dessous de la Loire, c’est l’être dans une page de Giono, bref, c’est ne pas l’être.

Je suis un écrivain confiné, certes, mais au-dessous de La Loire, ce qui change tout. Nous entretenons avec les mots un rapport singulier, un rapport gourmand, nous les savourons, nous aimons leur chair et leur jus. Au-dessus de la Loire, on prononce « confin’ment ». Au-dessous de la Loire, on fait parler le e muet, et l’on dit « confineument ». Ça change tout. On entend en effet  « fine » dans confinement. Et fine, qui est, au-dessus de la Loire, un simple adjectif qualificatf comme l’indique la grammaire et le rappellent les instituteurs, est,  au-dessous de la Loire, un substantif, que dis-je, un nom propre : Fine. La Fine d’Armagnac ou celle de Cognac. Etre confiné au-dessous de la Loire, c’est l’être, avec, sur la nappe blanche, loin des consignes, la bouteille de Fine. Comment, dans de si avantageuses conditions,  ne pas tenir jusqu’au 11 mai? Comment, dans de si avantageuses conditions, ne pas tenir jusqu’au déconfinement tant espéré ? Déconfinement, déconfinement ! Je note que ce substantif trimballe lui aussi  dans ses syllabes le mot « fine ». Pangloss a raison : tout est mieux dans le meilleur des mondes possibles, surtout au-dessous de La Loire.

Confiné, je me balade un peu plus que de coutume dans les dictionnaires. Je  note que l’adjectif « confiné » a pour voisins le verbe « configurer » et le substantif « confins ». C’est important les voisins, sur les deux rives  de la Loire. Ça dit des choses, les voisins. Premier voisin : « configurer ». Un drôle de voisin, celui-là, un vrai danger. Ils veulent profiter du confinement pour  nous configurer,  nous enfermer dans leur monde  peuplé d’algorithmes et d’acronymes : TAFTA,CETA, GAFA. Nous acceptons, sur les deux rives de la Loire, d’être provisoirement,  le temps d’une épidémie, confinés. Mais voulons-nous être attachés, enchaînés  à leurs poteaux numériques ? Mais voulons-nous vivre  escortés, accompagnés, « tracés » ? Voulons-nous vivre cloués au sol et privés de ciel ? Méfions-nous de ce « configurer », méfions-nous de ce premier voisin. L’autre voisin, dans le dictionnaire,  c’est « confins ». Confins, c’est une autre histoire, une histoire très ancienne, une histoire de terres lointaines. Aux confins, loin de tout, loin des terres habitées. Existe-t-il encore des terres lointaines ? Oui. On n’accède pas à ces terres-là, à ces îles-là à l’aide d’une application que l’on installe dans son smartphone comme le prétendent les opérateurs et le marché. Ils n’offrent, eux, que de la distraction, des chemins virtuels qui tous mènent à la marchandise. Pour atteindre les confins, les terres lointaines, pour s’y perdre et s’y retrouver, il faut demander de l’aide à celle qui, bien avant le confinement, a été déclarée persona non grata : l’imagination. L’imagination a été reconduite à la frontière. Elle n’avait plus sa place dans ce pays. La preuve : seuls  comptent dans l’hexagone les romans qui se nourrissent  qui se nourrissent  d’ « une histoire vraie » et le revendiquent sur le bandeau rouge et la quatrième de couverture. « Cette histoire est entièrement vraie puisque que je  l’ai imaginée d’un bout de l’autre » de Boris Vian, c’était avant. Avant la chasse à l’imagination, avant que l’imagination ne soit jetée en prison. L’homme confiné c’est l’homme sans imagination.  Réarmons notre imagination pour échapper à tous les confinements, pour aller vers nos confins, nos lointains.  Comment réarme-t-on son imagination ? En lisant les poètes. Je relis Guillaume Apollinaire, je relis Pierre Reverdy, je relis Jean-Claude Pirotte, je relis Philippe Jaccottet, Eugène Guillevic, et la terre et le ciel, et le rêve et les nuits  font leur retour en moi. Je suis déconfiné. Bien avant le 11 mai.

Le Figaro, 30 avril 2020

 

Samedi 25 avril 2020

 

La Reine d’Angleterre a parlé 4 minutes, Emmanuel Macron, 28 minutes, le premier  ministre, Edouard Philippe, deux heures. Et  Roselyne Bachelot est déjà dans les starting-blocks pour parler tout le temps. Tous des bavards sauf la reine.

 

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Je me souviens d’Aline dont il avait dessiné le doux visage, sur une plage, quand il était yéyé. Aline s’était barrée. Alors il avait pleuré, crié même. Aujourd’hui, c’est Aline qui chiale et crie. Aline enfuie,  il a passé sa vie dans son appartement, cerné d’instruments, de claviers, de consoles. « La console du son nous console du reste », écrit dans « Toulouse to win »   mon ami qui chantait si bien.  Aline enfuie, il se consolait en cherchant des sons, en guettant, la nuit,  leur surgissement, en  racontant de nouvelles histoires, en revisitant celles qu’il avait déjà racontées, jamais satisfait de sa voix. Il la gommait, sa voix. Il  la réduisait à ce filament cuivré plein de charme et de frousse. Un truc inouï, qui reste, que personne  ne pourrait imiter, sauf la neige quand elle commence à tomber,  la neige à son début.  

 

Samedi 18 avril 2020

 

Elisabeth II  a parlé 4 minutes, Emmanuel Macron, 28 minutes. Comme chantaient  Eddy Mitchell et les Chaussettes noires, en 1961: « Tu parles trop, c’est ton défaut ».

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La langue française, en ces temps de confinement, s’enrichit. Ne dites plus : quand les poules auront des dents, dites : quand les Français auront des masques.

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Je lis la presse, les quotidiens, les hebdos, les suppléments paraissant le dimanche : tout. Tout sauf les dernières pages du magazine « Le Point ». Elles ont pour titre « Le Postillon ». Je les lirai quand le gouvernement m’aura fourni un masque.

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Un professeur de médecine parle à la télévision et, aussitôt,  s’affichent, en bas de l’écran, son prénom, son nom, et son titre. L’infirmière parle à la télévision et, en bas de l’écran,  ne s’affiche que son prénom. Le maître a un nom, le valet, un prénom. L’homme a un nom, la femme un prénom.

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                Ce sera un Tour de France merveilleux, il fait si beau et si bon dans les cols en septembre. Ce sera un Tour merveilleux, le doux braquet des jours heureux.

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La couverture du livre est bleue et jaune. Sur la couverture, les cheveux de l’héroïne sont  noirs. Le titre, accroché comme un bijou aux lourdes boucles brunes, est  bleu. Il dit « Dalida, en Egypte ». Ce petit livre, signé Jacqueline Jondot, illustré et coquet - le quatrième de la collection « Icônes » -, paraît aux  très déconfinantes Orients Editions. Il nous raconte, en français, en italien, en anglais et en arabe - les quatre langues chères à l’oreille de Dalida -, ce que fut l’enfance, l’adolescence de la star au Caire. Un tel plongeon, ourlé de sons et d’images,  dans une ville aussi palpitante, fait un bien fou. Un plongeon revigorant qui  ne nécessite, lui,  ni passeport, ni  laisser-passer, ni attestation de déplacement dérogatoire.  On nage, au large, pour 11,90 euros.

 

 

Samedi 11 avril 2020

 

Les gens qui font la gueule n’ont pas besoin de masques : ils l’ont déjà.

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On n’imagine pas  la souffrance  de l’artiste confiné, privé des rues dans lesquelles il descend, non pour voir mais pour être vu.

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Une catastrophe n’arrive jamais seule : Jean-Jacques Goldman revient. Pagny et Obispo aussi. On n’attend plus que Francis Lalanne. 

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Biarritz. Les touristes étant absents  et les  habitants confinés, les  mouettes n’ont  personne sur qui chier. C’est la cata, dit le caca, la catacaca.

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Quel était le titre de l’essai d’Alain Minc qui, il y a quelques années, conseillait les princes et arpentait les plateaux TV? « La mondialisation  heureuse.»

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Ils ont de la chance, les Anglais, d’avoir la Reine d’Angleterre et ses mots hauts.

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La broche de la reine d’Angleterre : autre chose que les épaulettes qui pendouillent du préfet de police de Paris.

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Le plus beau des gestes-barrière : la barricade.

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Confinés, philosophons et rêvons, avec « L’herbier philosophique », d’Agnès Domergue et de Cécile Hudrisier, qui paraît chez Grasset-Jeunesse. Un livre illustré, destiné à la jeunesse, mais qui fera aussi le régal des parents. Agnès Domergue est l’auteure, et Cécile Hudrisier, l’illustratrice. Elles ont choisi des plantes au nom merveilleux : l’immortelle, la pensée, l’éphémère, l’amour en cage, ou encore – et c’est ma préférée -, la canne à pêche des anges. A quoi ressemble-t-elle la canne à pêche des anges ? A une canne à pêche, comme le montre l’illustration d’Agnès Domergue. En regard de cette illustration, on peut lire le texte écrit par Cécile Hudrisier : « Sans hameçon au bout de leur canne, que peuvent bien pêcher les anges ? » Cet herbier, on le voit, s’inspire de la forme japonaise ancestrale du Koan : de courtes phrases, anecdotes ou énigmes, pour méditer et provoquer une « étincelle d’éveil ». Tout le livre est étincelant.

 

Samedi 4 avril 2020

 

Aux USA, seuls les commerces « essentiels » sont ouverts, comme les armureries qui ont été dévalisées. Confinés, obèses, un flingue à chaque main, des Américains attendent, derrière leurs fenêtres que le Covid-19  pointe sa gueule pour le dégommer. Comme leur Président, ils font l’Amérique great again.

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Qui sont ces  « premiers de cordée » si chers à Emmanuel Macron ? Les urgentistes,  les infirmières, les infirmiers, les livreurs. Les premiers de cordée sont tous mal payés.

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Perchés sur les branches mazoutées, les oiseaux, chaque matin,  continuaient de faire  leur boulot d’oiseau : siffler. Nous ne les entendions pas, ils ne s’entendaient  pas eux-mêmes, tant  la rumeur des Klaxons, le grondement des moteurs, le rugissement  des réacteurs étaient permanents. Et tout à coup, le Covid-19 venu de Chine stoppe la folle machine et, dans le silence retrouvé, le chant des oiseaux, ce chant  que nous avions  oublié, parvient à nos oreilles. Il dit quoi, ce chant ? Il dit que l’aube est là, que  rien ne presse, tout est à déguster.  Il  dit aussi : y a pas que vous. Et le silence dit  la même chose : y a pas que vous. Y a pas que nous.  Et nous comprenons ce que nous sommes devenus : les fossoyeurs du merveilleux.

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Linguiste, membre du Conseil international de la langue française, auteure notamment de « L’étonnante histoire des noms de mammifères,  de la musaraigne étrusque à la baleine bleue », Henriette Walter  publie aux Editions Robert Laffont, « Les Petits plats dans les grands », ouvrage  ainsi sous-titré :  « La savoureuse histoire des mots de la cuisine et de la table. » Confinés, nous sommes condamnés  aux pâtes et aux riz, et voici qu’ Henriette Walter nous invite à un repas de fête, un banquet, un festin, au pays des mots des mets ! Tournons les pages, régalons-nous ! Henriette Walter nous donne par exemple une bonne quinzaine de noms de salades, comme   « La salade de levrette » et « la salade de prêtre » que tout devrait opposer et qui, pourtant, ont un point commun. Lequel, mon Dieu, lequel ?  Réponse, page 88.

(Chronique "Percolateur", La NR des Pyrénées)

 

 Samedi 28 mars 2020

 

Porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye se dit prête, en ces temps d épidémie,  à faire des efforts de « pédagogie ». Nous lui répondons : « Mange ta bouche ! » La pédagogie est la science des professeurs et  nous ne sommes pas ses élèves. Nous sommes le peuple souverain. Nous affrontons l’épidémie, nous obéissons à des  consignes contradictoires – « Restez chez vous ET votez !», nous faisons le dos rond, nous applaudissons, tous les soirs à 20h,  les médecins, les infirmières, les urgentistes qui montent au front sans protection. Et, le moment venu, nous demanderons des comptes. En attendant : « Mange ta bouche ! »

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Dans le quotidien Le Monde, l’écrivaine Leïla Slimani nous apprend qu’elle est confinée, loin de Paris – horreur ! -, en Normandie – malheur ! -,  dans la maison où elle passe tous  ses week-ends.  Ouh là là, tiendra-t-elle, Leïla ? Le dur confinement dure. Leïla est tendue: la peur de manquer de papier Q ! Que Leïla chasse de son esprit, ce tourment-là : ils ont des feuilles, les magnolias!

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Quelle est la cause de cette épidémie qui frappe la planète ? La déforestation, la destruction de l’habitat des chauves-souris qui, du coup, sont venues chez les hommes, sur un marché chinois où elles ont rencontré des pangolins et,  hop, un saut de puce, un saut d’espèce, et nous voici tous contaminés. Quand l’épidémie aura pris fin, quand nous serons débarrassés d’elle, s’empressera-t-on de reboiser, de protéger les forêts qui restent, de réensauvager la planète comme le proposent des  naturalistes anglo-saxons ? Non ! Nous ferons des stocks de masques en prévision des épidémies futures, et nous recruterons des policiers qui, armés, veilleront au bon respect des règles de confinement. Et malheur aux « traîtres » qui les enfreindraient, car les « traîtres », en temps de « guerre »….

(Chronique "Percolateur", La NR des Pyrénées)

 

 

 

Jeudi 26 mars 2020

 

 

 

"Le Tour confiné est un anti-Tour, un tour de con fait au Tour" Jean Robic


Samedi 21 mars 2020

 

 

Dans le grand poulailler humain, au chant matinal – Cac, cac, cac ,40 ! -, succède désormais, scandé 19 fois, la scie suivante: Cot, cot, cot , Covid ! Cot, cot, cot, Covid !

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In fine je me confine mais, façon Sud-Ouest, entouré de pots de confit. Classés par le gouvernement dans la catégorie  des commerces « non-indispensables », tous les bistrots sont fermés.  Comment, dans ces conditions,  passer un moment au zinc qui nous est cher?  En ouvrant le tome 4  des « Brèves de Comptoirs » du sieur Gourio que les éditions Laffont viennent de publier : 1280 pages, 30 euros. Si l’on pousse la porte du bistrot, c’est pour boire au coup, mais également pour écouter ce qui se dit aux abords des becs à pression.  Toutes les  pensées, toutes les trouvailles dignes de Jean-Claude Van Damme qui jaillissent  au coin du bar ou du fond de la salle, ont été rassemblées par Jean-Marie Gourio, dans ce volume que l’on peut feuilleter, chez soi, en sirotant son apéro favori. Et l’on tombe, par exemple, sur ces mots: « Si on t’enterre vivant, les asticots qui viennent, normalement, ils repartent.»Rassurant, en ces temps d’épidémie…

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Les vénérables  Editions Larousse ont pensé aux parents confinés à la maison avec des miochons qu’il faut occuper, distraire, et faire… travailler. Elles viennent en effet de lancer  la collection « Mes premiers classiques Larousse ». Des petits volumes illustrés, destinés aux 7-8 ans(CE1), avec présentation des personnages, lexique, et questions de compréhension. Les réponses sont données à la fin. L’occasion de relire, avec ses mômes, « Le Roi Arthur »,  « Peter Pan », « Alice au pays des merveilles », ou encore « Tom Sawyer. »

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Le maire d’Ossun qui a donné son feu vert à l’installation sur sa commune de la porcherie cruelle et pestilentielle, débouche en tête au soir du premier tour des municipales. Les Ossunois ne sont pas rancuniers, et les cochons, eux, n’ont pas le droit de vote.

(La Nouvelle République des Pyrénées, chronique « Percolateur »)

 

 


Samedi 29 février 2020

 

 

 

Je ne sais pas comment les Basques  construisent les bateaux, du côté de Guéthary, mais ils devraient demander des conseils, tant son savoir-faire est époustouflant, à l’écrivain Frédéric Aribit. Aribit vient de sortir, en effet, chez Anne Carrière,  une nef syllabique qui se joue de toutes les vagues et propose à son lecteur un merveilleux voyage. Nom de ce  bateau, qui est un roman, le troisième d’Aribit : « Et vous m’avez parlé de Garry Davis ».  Il existe, on le sait, plusieurs catégories de lecteurs :  il y a ceux qui recherchent avant tout une langue, ceux qui veulent dévorer une biographie, ou encore ceux qui penchent pour le récit amoureux. Que tous se ruent en librairie car  le roman d’Aribit est, à la fois, le récit d’une rencontre, une biographie, et un festival verbal enivrant. La rencontre, c’est celle d’un homme et d’une jeune femme, sur une plage de Guéthary,  à l’heure où la nuit s’annonce «  dans l’auréole bleutée des chiens qui s’ébrouent une dernière fois sur le sable avant de grimper, entre le matelas pneumatique et un crocodile en plastique, dans les berlines familiales ». Aribit choisit le bleu, et c’est au bras de cette couleur, à laquelle  Rimbaud associe la voyelle O, que la jeune femme se met à parler, à parler à cet homme  dont le cœur est encalminé. Elle lui parle de Garry Davis, fondateur du Mouvement des citoyens du monde. Et c’est ainsi que le roman d’Aribit, sans cesser d’être un roman – chapeau l’artiste ! -, devient une biographie : celle de Garry Davis, aventurier de l’âme, grand secoueur des cocotiers de la docilité, qui avait capté l’attention d’André Breton. Remercions Aribit, à l’heure où les murs se  dressent un peu partout, à l’heure où l’on ne peut faire un pas sans tomber sur des barbelés, de braquer son projo verbal sur ce personnage qui, aujourd’hui, peut nous aider à résister à ce « présent sans présence » qu’Annie Lebrun dénonce opiniâtrement. Quant à l’amateur de langue, il se régalera du talent d’architecte d’Aribit,  savourera le déroulement euphorisant de ses phrases, écoutera, émerveillé, le murmure océanique de ses syllabes satinées.

Chronique « Percolateur », La Nouvelle République des Pyrénées

 

 

Samedi 15 février 2020

 

 

 

Creek par son père, cherokee par sa mère, descendante d’une lignée de guerriers et de chefs déportés en Oklahoma dans les années 1830, Joy Harjo publie « Crazy brave » aux éditions du Globe. L’ouvrage compte 166 pages et coûte 19 euros. Penchons-nous sur ce titre ! Il ne compte que deux mots : « Crazy » et  « brave ». Brave, oui, car Joy Harjo porte en elle l’héritage, le chant, la mémoire des braves, des Red Sticks qui, le 27 mars 1814, affrontèrent le major général Andrew Jackson et son armée de voleurs de terre. Joy Harjo porte également en elle  l’amour des plantes, des animaux et de toutes les créatures, l’amour de la musique – ah la trompette de Miles Davis ! -,  l’amour  de la danse et du « cliquetis des coquillages des danseurs de stom-dance » qui, plantant leurs talons dans la terre, parlent à tous les dieux où qu’ils se cachent. Crazy, oui. Il faut être crazy, c’est-à-dire folle à lier  pour revendiquer  et faire vivre, aujourd’hui, un tel héritage, afficher un tel amour, et parler du « soleil bien aimé » dans une société – la nôtre-  qui n’a d’autre dieu que la marchandise, dans un pays - les USA- qui garde enfermé dans ses pénitenciers, depuis 1977, Léonard Peltier, le leader de l’American Indian Movement(IAM). Brave, crazy et, surtout, poète. Joy Harjo est une guerrière syllabique de première bourre : « Autrefois, j’étais si petite que je pouvais à peine voir au-dessus de la banquette arrière de la Cadillac noire que mon père avait achetée avec l’argent du pétrole extrait en terre indienne. Il astiquait  et entretenait sa voiture tous les jours. Moi, je voulais tout voir. » Joy Harjo voulait tout voir, et c’est nous qui, charmés par la langue d’Harjo, par le talent d’Harjo, voyons tout, découvrons tout d’une vie de femme indienne d’aujourd’hui. Une femme qui raconte sa vie, chante la vie et  refuse de capituler. Joy Harjo, c’est haut et beau!

Chronique « Percolateur », La Nouvelle République  des Pyrénés

 

 Dimanche 26 janvier 2020

 

Je roule vers la Ville rose dans une voiture noire, Michel Pastoureau dit  à la radio que le surréalisme est jaune. Songe-t-il à une toile de Miro ? Non, au gilet jaune que portait,  sous une veste qu’il ne quittait jamais, André Breton, lorsqu'il venait dîner chez le poète   Henri Pastoureau et son épouse, les parents de Michel.

 

Samedi 25 janvier 2020

 

Madeleine repose dans le petit cimetière d’Aureilhan, près de l’église. Les fleurs ont du chagrin. Et pas seulement celles qui ornent sa tombe, mais toutes les fleurs, les fleurs de tous les jardins. Car Madeleine a passé sa vie, penchée au-dessus d’elles,  un arrosoir à la main, un sourire bienveillant aux lèvres. Leur parlait-elle ? Evidemment.  Madeleine savait que les fleurs ont, cachées dans leurs pétales, des oreilles. Toutes les fleurs écoutent les murmures du vent et les caressantes paroles de celles et ceux, peu nombreux, qui, chez les humains,  ont le cœur sur la main, et de la tendresse à revendre. C’était le cas  de Madeleine. Madeleine s’occupait des fleurs, et récitait beaucoup de prières afin que le monde ressemblât à son jardin, et qu’il fût, lui aussi, couleurs, légèreté, grâce, harmonie, l’Eden en quelque sorte. Chaque fois que la joie, ici-bas, l’emporte sur la peine, on se dit que Madeleine a été entendue. Au plus haut niveau.

*

Je traverse Lagos, des cyclistes me doublent, ils sont nombreux et parlent fort. Celui qui ferme la route  m’invite à prendre sa roue. Je décline son aimable invitation. Je roule pour échapper au peloton social, pas pour me fondre dans un autre peloton, fût-il cycliste. Rouler, c’est s’enfuir, être seul. Je monte à ma main la côte de Lagos. Le sommet franchi, je descends vers Lucgarier. La route est droite. Des moineaux, nombreux, volent juste au-dessus de moi, me lâchent, disparaissent. Les moineaux : le seul peloton dont j’aimerais prendre la roue.

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En 2018,

Et en 2017.

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