Christian Laborde

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le 15/10/2016


 

 

 

 Vendredi 10 novembre 2017

 

C’est leur cri aigre  qui me fait lever les yeux vers le ciel froid, les voir : les grues.

Elles passent par vols successifs,  et c’est, à chaque fois, la même plainte métallique, la même disposition en V. Et ce V n’est pas celui, mesquin, de l’homme fêtant une victoire, mais celui qui ouvre le mot vol ou que  l’on croise au mitan du substantif  avion. Il s’agit bien, dans le ciel, en effet, d’une succession d’escadrilles qui jouent avec le vent et se jouent de lui.  Aux commandes dans leur minuscule cockpit de plumes, les grues glissent dans l’air glacial, les ailes de l’une frôlant les ailes de l’autre, et leur adresse, leur maîtrise, la justesse des placements fait l’admiration des  pilotes de la patrouille de France. Seuls, ici-bas,  les parapentistes  et, là-haut, les anges, goûtent un peu de cette enivrante joie  que procurent aux grues leurs vols sans fin, sans freins, lorsque, écartant leurs ailes, elles plantent dans la ouate azurée du ciel, leurs têtes vissées au bout de leurs longs cous tendus. Elles n’ont pas de bagages et, contrairement à nous, n’ont pas été fouillées avant le décollage. On ne leur pas demandé de s’enregistrer, d’ôter leurs souliers, de retirer leur ceinture. Elles n’ont jamais vu le moindre portique, croisé le regard méfiant de l’agent de sécurité zélé. Elles s’envolent dans un même élan spontané et puissant, pressées de confier leurs ailes, leur nuque, leur bréchet aux mains de ciel, impeccable kiné. Retapées, requinquées, elles se poseront ensuite sur des terres encore accueillantes, sous un climat encore clément.

Elles passent par vols successifs, et les bras du V qu’elles dessinent, s’ouvrent comme les bras   flottants des danseuses du corps de Ballet, les bras sans attache, perpétuellement suspendus, ivres de grâce de la danseuse étoile en son solo. Leurs bras s’ouvrent comme s’ouvraient aussi, à la télé, dans l’indicatif de l’émission littéraire « Italiques », les pages des livres et les bras du petit bonhomme dessinés par Folon et que semblaient poursuivre les notes éparpillées de la musique d’Ennio Morricone. Le petit bonhomme disparaissait, Max-Pol Fouchet, apparaissait  à l’écran et disait quelques vers de René-Guy Cadou, extraits de  « Au pied du mur » :

J’écris pour me sauver

pour sauver ce qui reste

un  bourgeon de soleil oublié sur ma veste

une main reconnue qui se fond dans ma main

et les géographies tremblantes des chemins.

 

C’est leur cri aigre,  qui me fait lever les yeux vers le ciel froid, les voir : les grues.

(PresseLib)

 

 

 

 Vendredi 27 octobre 2017

 

Prose du  Plateau de Ger

 

Géographie

              Ger (plateau de) .  Haut plateau couronné de dépôts étalés par un ancien gave de Pau à la sortie des Pyrénées, dans des conditions comparables à celles de la Neste pour le Lannemezan; il est toutefois moins entaillé par les rivières. Situé entre Pau et Tarbes, il se situe surtout dans les Pyrénées-Atlantiques mais son rebord oriental, boisé, domine la plaine de Tarbes à Ossun, Ibos, Bordères-sur-l'Échez et Oursbelille. Il porte les deux enclaves du département des Hautes-Pyrénées, divisées en cinq communes des cantons de Vic-en-Bigorre et Ossun. Le village de Ger est en Pyrénées-Atlantiques, mais le terrain militaire de Ger est dans les Hautes-Pyrénées. Le nom a la même racine que gar, ker: le rocher, ici les cailloux.

 

                Pauvre en rivières donc,  le Plateau de Ger, mais riche en routes. Ombragées, tordues, étroites, les routes parcourent le Plateau de Ger, se croisant, s’entrecroisant,  se relayant, se succédant, innombrables  comme des veines. Les routes du Plateau de Ger sont le système veineux du vent.

 

Limendous

la côte de Limendous

se pose un peu là

l’ombre  est coquette

le goudron granuleux

les virages s’enchaînent

comme des lacets

j’opte

pour un braquet minuscule

un pignon de somnambule

je mouline et je rêve

le soleil qui se lève

est jaune comme le maillot

go Lance go

Espéchède

 

le pont enjambe le Luy de France

la route est rêche à souhait

des bogues de châtaignes sur le goudron

des chapelets de  glands aussi

je roule sous des chênes  

qui dit chêne dit Le Roy

il y a d’ailleurs

à Espéchède

une rue Saint-Louis

on n’aura jamais vu  passer de Sans culottes

par ici

sauf à nommer de la sorte

les  filles d’Espéchède le soir du bal

 

Lourenties

 

Une borne à peine sépare Lourenties d’Eslourenties. A l’heure où les campagnes  se meurent sous les coups portés conjointement par la mondialisation et l’agriculture intensive, Lourenties et Eslourenties devraient fusionner, pour résister, tenir, continuer.  Je vois déjà la dispute, j’entends la colère, je devine l’impossible conciliation. D’accord mais que le nouveau patelin se nomme Lourenties, assènent les uns ! Pas question, ce sera Eslourenties ou rien, martèlent les autres ! La solution serait, me semble-t-il, de glisser les deux noms dans un shaker, d’y ajouter une rasade d’anglais, de bien secouer, et de savourer le nouveau nom : Slowrentis. Un nom qui sonne comme une invitation à danser.  Et l’on organisera, à Slowrenties, chaque année, le big  festival international du slow. Quel groupe fera mieux que Procol Harum lequel, au temps des mobylettes bleues, déclenchait le rapprochement des corps dès les premières notes de son inoubliable « A whiter shade of pale ».

*

Saubole

D’ à peine deux bornes, la  route  qui relie Eslourenties à Saubole semble n’être le résultat d’aucun creusement, d’aucun  terrassement. Elle a été jetée sur la terre comme une étroite et longue épluchure  de pomme. La route qui relie Eslourenties  à Saubole, c’est le vent qui  s’est pelé, peinard, une Golden.

*

Silence

mains au guidon

le soleil  dans mes  rayons

les pieds de  maïs rescapés des coupes

laqués de givre

le silence que  rien n’altère

et qui m’appartient

changeons de braquet et l’ordre

des mots

j’appartiens à ce silence.

*

Eole

Le vent est le sèche-cheveux des arbres

 

 

 

 

 

Sun

le soleil surgit

au-dessus des toits

d’ardoises

flambant neuf

énorme

comme la médaille  au cou

d’un rappeur

et le fil de fer

des clôtures

brille comme une chaîne d’or

ciel bling bling

 

Lombia

Kézaco, Lombia ? Rien, comme Arrien que je viens de traverser. Peu de maisons, quelques chênes, un chien. Je me méfie. D’ailleurs, il s’empresse de disparaître derrière le pilier du portail ouvert. Il m’attend, prêt à me gober un mollet. Il faut le comprendre: il s’emmerde comme un rat mort, le chien de Lombia. Il ne se passe jamais rien à Lombia. Personne jamais ne traverse Lombia.  Enfin une cible, une proie ! Je l’imagine qui se lèche les babines, le chien de Lombia. Je me lève le cul de la selle et, tel Peter Sagan, je me mets à sprinter. J’arrive plein pétrole à hauteur du portail, mais de l’autre côté de la route. Le chien bondit, aboie, sans jamais pouvoir prendre ma roue. Je l’ai enrhumé, le chien de Lombia.

(PresseLib)

 

 

 

Samedi 21 octobre 2017

 

Abusant de son pouvoir pour contraindre des femmes que son charme ne lui permettait pas de conquérir, multipliant les viols, monsieur Weinstein est passible des tribunaux, mais il n’est pas un porc,  comme le répètent  à l’envi  sur les réseaux sociaux, les ignorants. Rappelons qu’un porc n’a jamais violé personne. Rappelons aussi qu’un porc n’est pas sale. S’il  se roule dans la terre – ce que fait aussi le sanglier – c’est pour chasser les parasites de sa peau et faire ainsi sa toilette. Sale, le porc  ne le devient qu’au contact de l’homme qui l’enferme dans une loge étroite et obscure l’obligeant  ainsi à se vautrer dans sa propre fange. Le porc, qui est intelligent,  n’est ni cruel ni sale. Cessons d’attribuer aux bêtes des turpitudes et des crimes qui ne sont que les nôtres et ne caractérisent que nous.

*

Patron du CAC40 : premier de cordée. Chauffeur Über : premier de corvée.

               

Les premières montagnes glissées sous les jantes des Forçats de la route  furent les Pyrénées. C’était  le jeudi 21 juillet 1910,  avec l’étape Luchon-Bayonne, longue de 326 km, remportée par Octave Lapize, vainqueur du Tour de France cette année-là. Les Pyrénées, terrain de prédilection  des Bahamontes, Gaul et autres Pantani,  proposent désormais, en sus des sommets classiques –  Peyresourde, Aspin, Tourmalet, Soulor, Aubisque- où la légende continue de s’écrire, des cimes inédites qui trouvent tout de suite leur place dans l’épopée du Tour : le Pla d’Adet inauguré par Raymond Poulidor, Hautacam où Indurain était beau, Luz-Ardiden où Armstrong fit le show, Peyragudes où Romain Bardet, dossard 007,  s’imposa cet été. L’été prochain, ce sera, le col du Portet, au-dessus de Saint-Lary. Son nom n’effraie guère – Portet : petit port, aimable sommet -, contrairement à celui du Tourmalet, lourd de menaces et de malédictions. Méfions-nous des noms et, pour une fois, regardons les chiffres. Que nous disent-ils ? Ils nous disent que le col du Portet est aussi  long et aussi dur que le Tourmalet. Quant aux cyclistes du dimanche qui l’ont déjà escaladé, tous recommandent  l’usage du VTT. Avec le col du Portet, les Géants du tour  font un Tour dans l’inconnu.

 

 

 

Samedi 14 octobre 2017

 

François Hollande  voulait  vraiment  créer des postes d’enseignants. C’est tombé à l’eau. A cause de Bercy qui s’y opposait ? A cause de la dette qu’il fallait rembourser ? A cause des finances publiques qu’il fallait assainir? Nullement. Il a renoncé à son projet faute de candidats aux concours de  recrutement de l’Education nationale.  Les jeunes veulent devenir tout sauf prof. Prof : jamais ! C’est ahurissant, incompréhensible. Les parents d’élèves sont sidérés : pourquoi diable ne veulent-ils pas entrer dans l’Education nationale, les jeunes d’aujourd’hui ? Enseigner c’est reposant, on fait grève tout le temps, et quand on ne fait pas grève, on est en vacances ou en arrêt maladie. Franchement, un métier de rêve. Qu’attendent-ils donc  pour postuler, les jeunes d’aujourd’hui? S’ils ne postulent pas, s’ils ne se présentent pas aux concours, c’est qu’ils sont bel et bien des  fainéants, qu’ils préfèrent le chômage au travail, qu’ils ne songent qu’à foutre le bordel.

*

Mais que font-ils, que foutent-ils   à Stockholm, les mecs et les meufs du Nobel ? Ils viennent, une fois encore de zapper Joyce Carol Oates,  menue gonzesse ,  immense écrivain, auteur, au siècle dernier,  d’un livre consacré au Noble art, intitulé « De la boxe », et  dans lequel elle évoque «  l’ex-bagarreur de bar, l’impitoyable Jack Dempsey de Manassa, dans le Colorado. »Je ne me souviens pas de ce book sans raison. Poids plume, Joyce Carol Oates qui peine à faire monter l’aiguille de la balance à la pesée possède l’énergie de Jack Dempsey: son combat avec les mots est permanent, et sa prose, foudroyante. Joyce Carol Oates est américaine, et le Washington post s’empresse de nous prévenir : « Lire Oates, c’est comme traverser un champ de mines émotionnel, être secoué au plus profond de soi par de multiples explosions, mais en ressortir sain et sauf, la tête retentissant de révélations-choc et d’une grande clarté. » Les Editions Philippe Rey qui  - louées soient-elles ! - font connaître en France l’œuvre  riche et buissonnière –  roman, roman policier, nouvelle, poésie, théâtre, essai, mémoires…- de Joyce Carol Oates, publient en ce début de mois d’octobre, un recueil de nouvelles de la typesse native de Lockport dans l’Etat de New York. Titre du recueil : « La Princesse-Maïs,  et autres cauchemars ».  Les nouvelles sont au nombre de sept, l’ouvrage compte 379 pages. C’est oppressant, sombre à souhait, un régal, on dévore.

("Percolateur", La NR des Pyrénées)

 


Vendredi 13 octobre 2017

 

Un beau roman

 

 

Frédéric Aribit met en exergue à son nouveau roman, « Le mal des ardents », (Editions Belfond),  quelques mots d’André Breton, ceux que l’auteur de « Poisson soluble » avait glissés en février 1927, sous la porte de Nadja : «  Il y a assez de gens qui ont mission d’éteindre le feu.» Enfin ! Enfin un écrivain qui, s’interdisant aristocratiquement  ces robinets d’eau tiède auxquels tant d’auteurs s’empressent de visser leurs bouches dociles, choisit d’étancher et d’entretenir sa soif en puisant à la source la plus secrète et la plus majestueuse : le surréalisme.  Placé sous le haut patronage d’André Breton et de Nadja, le roman d’Aribit, roman avec langue – un genre qui ne court pas les rues -,  ne pouvait être que  celui de l’errance, de la ville, du hasard  – cette loi qui voyage incognito -, de la rencontre.  La rencontre a lieu page 16 : « Et puis elle est entrée. Et puis elle les a tous  fichus par terre, mes chiffres." Les chiffres en question sont ceux que «  le Saint-Empire de la Statistique »  loge comme autant de balles  dans nos têtes et dans celle du narrateur, professeur de lettres à Paris.   Page 16, nous ne savons pas encore qui est « Elle ». Mais nous  devinons qu’avec « Elle », les chiffres vont morfler, les boussoles perdre la tête, et les algorithmes devenir fous.  « Elle », c’est juste une consonne et deux voyelles : Lou. Lou, - empruntons leur langage aux pilotes de Canadair ! -, c’est  un départ de feu !  La créature « à la chevelure de feu de bois » dirait André Breton,  ne suit  pas les modes : elle impose la sienne. Et notre narrateur qui jusqu’à ce jour faisait la loi au moins dans sa salle de classe, est désarçonné, se jette comme un fou dans son sillage de feu.  Lou parle comme le ferait une fée. Il l’écoute, l’interroge et, ce faisant, multiplie les maladresses : « Mes questions tombaient à plat, je me sentais ridicule, honteusement prosaïque, moi le prof de lettres, avec mon cartable et mes livres et mes misérables interrogations de carte d’identité, d’inscriptions administratives, mes navrantes préoccupations de bureaucrate, devant l’inouï qui transfigurait la nuit dans le sillage de ses pas ».  Que fait Lou ? Elle joue du violoncelle. Que porte-t-elle? Soit rien, soit un imperméable jeté sur son corps nu. Il l’écoute, ils se voient, ils s’aiment, elle sème le désordre à la terrasse des cafés,  il fonce retrouver ses élèves, consultant  entre deux cours les selfies érotiques qu’elle lui envoie. Difficile, dans ces conditions, de mobiliser son esprit et d’enseigner la poésie grecque. Lou est musicienne, Aribit aussi. A la bande-son mêlant Tchaïkovski  et Yes en concert au stade Aguilera ,à Biarritz, s’ajoute  la musique des mots, des phrases ,le beat d’Aribit, les percussions syllabiques , entêtantes, primitives  nées de la contemplation et de la possession du corps de Lou. Corps possédé, oui, durant l’étreinte, mais corps également possédé par un étrange feu qui mène Lou de la chambre où elle attend son amant à celle d’un hôpital où elle atterrit, «  agitée de tremblements incontrôlables".  De quoi Lou souffre-t-elle?  Son amant va se transformer en inspecteur Colombo pour le découvrir. Quête et enquête,  « Le mal des ardents », est un  beau roman, une romance d’aujourd’hui, un poème en prose. Aribit est un vrai lascar syllabique:  il brandit ses mots, refuse d’abdiquer.

(Presslib)

 


Samedi 7 octobre 2017

 


                Leader du Groupe Autonomiste Gascon(GAG), recherché par toutes les polices, j’ai longtemps connu la clandestinité. Aujourd’hui, je sors de mon silence, et demande l’indépendance  de la Bigorre et son rattachement immédiat à la couronne d’Angleterre. Pourquoi l’Angleterre ? Parce que je préfère Kate Middletown à Emmanuel Macron. Acquise, reconnue d’abord par l’Europe puis par l’ONU,  l’indépendance de la Bigorre, comme le prévoira l’article premier de sa  Constitution, sera suspendue chaque année durant le mois de juillet. La Bigorre continuera ainsi de jouer le  rôle décisif qui est le sien dans le Tour de France et la conquête du maillot jaune. Vive la Bigorre libre !  Vive le Tourmalet !

*

Ruissellement : quel mot beau, quel équilibre, la présence discrète en son sein de ruisseau et ce suffixe ment, verlainien à souhait, pure musique.  Ruisseau, c’est l’enfance, les ruisseaux que, petits peaux rouges pyrénéens, armés de frondes, nous prenions pour des rivières. Ruisseau, finit par eau. Et eau, ce n’est pas n’importe quel mot, le seul composé de trois voyelles et débarrassé du poids des consonnes.  Un miracle, ce mot. Ruissellement, c’est du son, de la musique, celle de la pluie, la somptueuse dégringolerie qui, la nuit, nous réveille délicieusement pour mieux nous inviter à  replonger, sous-marins de chair et de songes, dans les eaux maternelles du sommeil. Ce beau mot de ruissellement, ils l’ont volé, capturé, sali, défiguré. C’est qui « ils » ? Ce sont les banquiers, les financiers, les gens, non de l’être, mais de l’avoir. Sous le règne des banquiers , des financiers, des  ultra-libéraux, des serviteurs zélés de l’inhumain  Marché,  le ruissellement n’est plus  une mélodie mais une théorie, une théorie économique : que les riches débordent d’or, des  miettes ruisselleront dans l’escarcelle des pauvres, des sans-dents, de ceux qui ne sont rien.  Ces gens-là salissent tout. Et les paradis qui  étaient  celui, lointain, de Gauguin, celui, enfantin, de Baudelaire ne sont plus que fiscaux.

(Percolateur, La NR des Pyrénées)

 

 

 

 Samedi 30 septembre 2017

 


 

Le Front national retourne à  ses fondamentaux. Chassez le naturel, il revient au facho !

*

Nous sommes désormais prisonniers du monde selon A. Ce qui se passe dans notre tête ? C’est le monde selon A.  Ce qui atterrit dans notre assiette ? C’est le monde selon A. Nos loisirs ? C’est le monde selon A. Nos paysages? C’est le monde A. Qui est A ? A, c’est GAFA, TAFTA et CETA. Tels sont les acronymes du malheur. TAFTA est l'acronyme de Trans-Atlantic Free Trade Agreement,  en français accord commercial transatlantique. L'acronyme GAFA désigne quatre des entreprises les plus puissantes du monde de l'internet - et donc du monde tout court- :  Google, Apple, Facebook, Amazon.  Et le petit dernier CETA, qui nous lie désormais au Canada,  est l’acronyme de Comprehensive Economic and Trade Agreement, en français Accord économique et commercial global . Le CETA, ce sera, par exemple,  des importations massives de bœuf canadien pas cher, gavé de médicaments, engraissé dans des structures démesurées, carcérales,  conçues par des ingénieurs cruels. Et ce sera la fin de notre filière « Viande ». Et ce sera la mort de nos paysans. Et la disparition des paysans entrainera celle de nos paysages. De Sarképi à Macron, de Hollande à la FNSEA,  tous ont voulu ça. Tous au service de monsieur A. Disons-le avec les mots de Régis Debray : « L'Homo œconomicus a vaincu L’Homo politicus »

*

Au Canada donc, s’agissant des bêtes d’élevage,  des structures démesurées, carcérales,  conçues par des ingénieurs cruels. Et chez nous, que se passe-t-il ? Nous, on la joue encore petits bras, mais l’on est tout aussi cruel : la « ferme » des 1000 vaches fonctionne à plein. On lira, avec intérêt, le livre que l’écrivain Jean-Baptiste Del Amo, auteur du roman « Règne animal », Prix du Livre Inter 2017, consacre au combat que mène l’association L 214 contre la cruauté qui s’abat sur les bêtes dans notre cher et vieux pays. Son titre : «  L214, une voix pour les animaux. » Il paraît aux Editions  Arthaud, compte 409 pages et coûte 19,90 euros. La question animale aura été la grande absente de la campagne des présidentielles de mai  dernier. Elle est le cœur philosophique de ce livre qui raconte le combat acharné d’une poignée de militants  sans le courage desquels nous continuerions de ne pas voir ce qui se passe dans nos abattoirs.  Jean-Baptiste Del Amo a mis en exergue à son livre que préface Brigitte Gothière, cofondatrice et porte-parole de L214, quelques mots précis et précieux de Milan Kundera : « Le véritable test moral de l’humanité[…], ce sont les relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. »

*

Monsieur Pagny quitte la France et s’installe au Portugal   pour des raisons strictement fiscales. Bruno Le Maire, Ministre de l’Economie,  le supplie  de bien vouloir revenir sur sa  décision : on a besoin en France de « tous les talents ». Première remarque : Quand on est ministre de la République on ne s’adresse pas à un « artiste » qui n’a aucune conscience citoyenne : on l’ignore. Deuxième remarque, laquelle est une question : en quoi consiste donc le « talent » de monsieur Pagny ? Aurait-il, comme Georges Brassens, Claude Nougaro,  Serge Gainsbourg, Alain Bashung, Barbara, Camille, ou Benjamin Biolay, écrit une chanson que des lycéens étudieront un jour en classe ? Non. Bref, on peut se passer, en France, du « talent » de monsieur Pagny. Au Portugal aussi

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Vendredi 29 septembre 2017

 

Chocolatine

 

Je saute dans mon cuissard,  puis sur la selle de mon vélo, et me voici, à la coulette, sur le goudron pas très bon d’Idron. J’ai forgé l’expression à la coulette,  selon ma fantaisie,  à partir de l’omniprésent  mot anglais cool.  Au lieu de pester, à la manière d’un gardien du temple verbal un peu largué,  contre  l’arrivée massive de mots anglais dans le patois français, je préfère m’emparer de ces derniers dès leur arrivée dans  nos conversations, et les cuisiner selon mon goût. Je les  cuisine, les assaisonne, les pare, les prépare, les sers. Il n’ y a plus qu’à les déguster, quand l’envie vient, quand elle est là, à la coulette en quelque sorte.   

A la coulette donc, sur une route gorgée d’ombre, que n’emprunte aucun 4 4. Il y a quelques années encore, les 4× 4 béarnais étaient dotés de pare-buffles. Si le chauffeur de 4 ×4 , s’est toujours  moqué du cycliste qu’il frôle et manque chaque fois de faire tomber, il a longtemps redouté le buffle, prompt, en Béarn,  à lui couper la route et à démolir sa carrosserie. Le buffle a peu à peu disparu de la plaine de Nay à cause du réchauffement climatique,  et le pare-buffles avec lui.

 Idron, Lee, Artigueloutan, je roule en dedans, dix bornes durant, en contre-bas de cette bonne vieille nationale 117 qui depuis quelques années a changé de statut et de nom. Elle ne  joue plus en première division, la 117, mais en seconde désormais. Elle n’est plus nationale, elle est départementale. Elle s’appelle aujourd’hui la départementale 817 jusqu’à Saint-Martory, puis, la Garonne franchie, devient la départementale 117. Les voitures lui préfèrent l’ A 64, et c’est tant mieux pour les cyclistes. Première ou seconde division, nationale ou départementale : qu’importe ! Elle demeure cette longue écharpe de goudron qui se déroule, au pied des Pyrénées,  pendant 440 bornes, de Bayonne à Perpignan.

Cette bonne vieille 117, je la retrouve et la coupe à Artigueloutan pour rejoindre Andoins et monter sur le plateau de Ger, parcouru de routes délicieuses.   Je roule sur un pont qui enjambe, non une rivière, mais l’A64. Je regarde en contrebas. Caisses, camions, tous sont à fond. Ce sont des gens sérieux, pressés. Moi je ne suis pas pressé, récalcitrant au sprint, absent du trafic. Je ne suis pas sérieux, je songe à des choses futiles en roulant,  aux noms gascons de la brume. Elle change de densité, de couleur, d’une route à l’autre, sur le Plateau de Ger. Et la langue gasconne tient compte de chacune de  ses métamorphoses, parlant tantôt de « brumèi », de « brumach », tantôt de brumashère, de « brumadèra ». Je me souviens de mots gascons en roulant sur le 17 dents, et j’ai envie d’une chocolatine. On n’est pas sérieux quand on a 17 dents.

 

 (PressLib')

Vendredi 15 septembre 2017

 

 

Ici l’ombre.

 

Notre époque pourrie ne mérite qu’une seule chose : se prendre un bon roman dans la gueule. Ce roman – youpi ! – est écrit ! Il a pour titre «  Le chemin des fugues », compte 311 pages, paraît aux éditions du Rocher. Et son auteur est l’un de mes écrivains  préférés : Philippe Lacoche. Bref, c’est  bel et bien un bel et bon roman que notre époque,  sans chair ni mémoire, reçoit en pleine poire.

Le héros du roman de Lacoche s’appelle Chaunier. On dirait le nom d’un village. On pourrait le trouver sur une carte Michelin que l’on déplierait sur la toile cirée du bistrot du coin. Un nom de village, oui. Mais un homme n’a-t-il pas été, au siècle dernier, un village, avec une école communale, une rue bordée de platanes, la vitrine d’un bureau de tabacs que signale un losange rouge, bureau de tabacs qui fait aussi bistrot, mercerie et plat du jour ? Il y a tout ça dans le nom et dans le cœur de Pierre Chaunier  qui n’est pas quelqu’un de notre temps. La preuve, il connait tous les noms des poissons d’eau douce : « brème, tanche, esche, gardon, perche, truite fario, vairon, rotengle, chabot, vandoise, carpeau» Ce lexique de la pêche que Lacoche offre à son lecteur gourmand de vie et de mots  parle de la lenteur, de la beauté troublante de la nature, des odeurs, des saveurs, de la lumière, de l’ombre, du temps qui passe, du temps que l’on prend, bref, de tout ce que notre époque a dans le collimateur.

Pierre Chaunier est un mec qui pêche et qui écrit. Il écrit là où il pêche, en Picardie, dans la presse quotidienne régionale. Chaunier connaît la Picardie par cœur mais, journaliste de la mobylette et du stylo,  de l’Ami 6 et du calepin, il ne s’adapte pas  aux logiciels, aux outils numériques dont sont désormais dotées les rédactions. Chaunier, qui picole un peu, pense que les logiciels sont contre lui, lui font la guerre. S’il avait un flingue, il viderait son chargeur sur l’écran et la souris.  N’ayant pas d’arme, Chaunier n’a d’autre solution que d’aller noyer son blues au Bar de la Place où l’attend La Pucelle. Il ne s’agit pas de Jeanne d’Arc qui désirerait  danser avec lui sur « A Whiter Shade Of Pale » de Procol Harum, mais de la bière locale. Chaunier boit en compagnie de copains plus colorés les uns que les autres, une tribu de mecs qui savent tout, comme Chaunier, des chemins de fer et des manifs cheminotes. Et, comme Chaunier, tous  ont raté le TGV bondé de la modernité.

Pour échapper aux  logiciels et  aux antidépresseurs, Chaunier change de rédaction et rejoint celle de L’Echo du Vaugandy, canard composé à l’ancienne, avec des caractères en plomb, sentant l’encre à souhait, imprimé sur du vrai papier, distribué dans un pays, le Vaugandy, inconnu des   GPS. Ce «  Chemin des fugues » qui mène à l’enfance, aux jolies  femmes et au rock’n roll, est celui, non de la désertion mais de la résistance. A l’heure de la softbarbarie, Philippe Lacoche se souvient d’une civilisation.  Et de son ombre. Philippe Lacoche, écrivain français  libre, c’est :  Ici l’ombre ! L’ombre bleutée, l’ombre orangée des tracteurs Nuffield. Deux Nuffield pour barrer la route, et  bienvenue sur la barricade, une Pucelle dans une main, le roman de Lacoche dans l’autre!

(PresseLib)

 

 

 

Samedi 9 septembre 2017

 

Péché

Nizami, poète perse, né en 1140, mort en 1209 : «  S’il est péché de regarder la femme, alors cache tes yeux, pas la femme. »

 

L214

Deux militants de L214 sont entrés clandestinement dans l’abattoir du Houdan pour filmer le sort abominable des porcs et nous alerter sur la souffrance des animaux d’élevage. De retour sur les lieux pour récupérer leurs cameras, ils ont été arrêtés par la gendarmerie. Ce qu’ils ont fait, est-il légal ? Non ! A l’audience, le procureur de la République requiert 15 000 euros d’amende. Ce qu’ils ont fait est-il légitime ? Oui ! Et, pour se défendre, ils citent Martin Luther King : « L’objectif même de l’action directe est un créer un tel état de crise que la société, après avoir obstinément refusé de négocier, se trouve contrainte d’envisager une solution. » 

 

Barcelone

Né en 1723 à Edelsheim, mort à Paris en 1789, Paul-Henri Thiry, baron d’Holbach,  est formel : «  Quand les hommes pensent n’avoir que Dieu, ils ne s’arrêtent devant rien. »

 

Réchauffement climatique

« Si le climat était une banque ils l’auraient déjà sauvé » Hugo Chavez.

 

LR

LR. Type de pile électrique - le plus souvent de marque  Duracell, comme le lapin-, que l’on glisse dans son transistor. Une nouvelle pile LR fait son apparition sur le marché : la pile Wauquiez, en vente partout. Si vous optez pour la pile Wauqiez, conçue par les établissements Buisson,  il vous faudra impérativement placer votre transistor sur la portion la plus à droite de votre table de nuit ou de salon  pour avoir du son.

Marche

Ils se sont mis « en marche », il y a un peu plus d’un an. Ils ont marché, marché, librement. Ils n’avaient, assuraient-ils, ni coach, ni plan de carrière, ni plan com’. Ils marchaient selon leur  bon vouloir. Ils n’étaient pas aux ordres d’un appareil, eux. Ils n’avaient pas de carte, eux. Ils étaient « différents », eux.  Ils étaient « libres », eux. Ils  n’avaient pas de chef, eux, seulement  un guide auquel ils criaient « je t’aime » et qui leur répondait «  je vous aime aussi ». Ils ont marché et, tout à coup,  se sont assis. Au Palais Bourbon.  Où ils  foulent au pied le droit social. Et si cette longue marche n’était qu’une marche arrière ?

 (La NOuvelle République des Pyrénées)

 

 

Samedi 2 septembre 2017

 Septembre


        Septembre. Le mois est délicieux. Le mot  l’est aussi. En anglais également, surtout dans la bouche des crooners,  dans celle de Neil Diamond fredonnant « September morning. » En septembre, le soleil perd un peu de sa  superbe, se fait plus caressant, la lumière glisse en s’étirant sur les choses et sur les gens, les jardins nous attendent, les espadrilles sont encore de mise.  Septembre est aussi délicat qu’un quatrain de Paul-Jean Toulet. Celui-ci par exemple :

                Molle rive dont le dessin

                               Est d’un bras qui se plie,

                Colline de brume embellie

                               Comme se voile  un sein,

 

Ceux qui, sans  nous consulter, ont décidé que nous  rentrerions  en septembre n’ont jamais lu Paul-Jean Toulet. Ce sont des gens sérieux. Ils se moquent  du  charme  de septembre, lequel, il est vrai,  doit beaucoup à la légèreté du vent et  des robes à fleurs. Le vent – ce compagnon des promenades -,  les robes à fleurs – « la seule chose qui tourne sur terre », chante  Alain Souchon -, ne pèsent pas lourd dans la balance commerciale que ces gens-là  ne quittent jamais des yeux. Septembre c’est la vie,  et la rentrée,  la mort. Il existe bel et bien dans le calendrier un mois qui est celui de la mort : novembre. On devrait donc décaler la rentrée en novembre. Elle se ferait  le 2 novembre très précisément, jour des morts. On se souviendrait, le 2 novembre, des morts qui reposent dans les cimetières,  et des morts que nous devenons. Car nous mourons chaque jour un peu plus  sous les coups répétés que nous portent les managers et leurs sbires. Septembre nous invite à profiter des terrasses, à regarder, à savourer, à ralentir, tandis que la flicaille managériale, elle,  nous ordonne d’accélérer, de courir, nous pousse au sprint. Septembre, c’est Paul-Jean Toulet, et la rentrée, le burn out. Débarrassons septembre de la rentrée !  La rentrée, elle peut crever.

La Nouvelle République des Pyrénées

 

 Vendredi 1er septembre 2017

         Le corps: la parole, la danse, la couleur de la culotte.

Jeudi 3 août 2017

         Il y a deux sortes d'immeubles: ceux qui restent à quai, et ceux qui vont en mer, comme cet  Harmony of the seas sorti des chantiers de Saint-Nazaire.

Mercredi  2 août 2017

        29 et 30 juillet, j'étais à Trie. Trie sur Baïse. Tchatcherie  sur Robic dans la salle du conseil municipal , puis performance nougarienne à l'apéro, sous les arcades.  Dans l'assiette,  haricots tarbais pour le déjeuner, poule au pot pour le dîner. A Trie, pas l'ombre d'un sushi.

 Samedi 28 juillet 2017

 

à Pau

les murs ont des oreilles

et les rues parlent

nous sommes des lanceurs

de lettres

 

 


 

 La Pente est peinte

Dimanche 9 juillet 2017

 

            Le poème, notre bouée dans la mer des mots morts.

 

 Vendredi 23 juin 2017

 

 


 

 

Schnock : j’ignore si vous l’êtes. Moi, je le suis. Depuis le premier numéro qui, si je m’en souviens bien, braquait son  projecteur sur Jean-Pierre Marielle. La vingt-troisième  livraison de la revue Schnock est dans les kiosques.  En couverture : Charles Aznavour, lequel entend bien fêter  ses 100 ans sur scène. Schnock est une revue à dos carré. Dos carré, c’est la classe. L’Express était, au siècle dernier, un hebdomadaire à dos carré. Je l’achetais toutes les semaines pour lire la chronique littéraire d’Angelo Rinaldi. Ses éreintements étaient un régal. Il tirait élégamment sur tout ce qui à ses yeux n’était pas littérature. Une chronique très Zizi Jeanmaire, très « L’ai-je bien descendu ? » L’Express a perdu son dos carré, ainsi que l’insolence succulente de Rinaldi. C’est peut-être ça le monde d’avant, cher à l’ami Jérôme Leroy : un monde dans lequel l’élégance et l’insolence avaient  droit de cité, mieux : la vedette.

Schnock se penche donc sur le monde d’avant, monde que l’on retrouve en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur d’une DS.  Et qui voit-on exactement dans ce rétro-là ? Aznavour !  Charles Aznavour parle, se raconte. Comment a-t-il rencontré la poésie ? En lisant La Fontaine.  Et la chanson, ça a commencé comment ? En duo avec Pierre Roche, un fan de Trenet. La Fontaine+ Trenet : c’est parfait. Sachez qu’à ses débuts, Aznavour logeait  chez Pierre Roche, car il n’ y avait plus de place pour lui chez ses parents. Ses parents  hébergeaient dans leur appartement des clandestins, des Arméniens, des Juifs et Missak Manouchian, un des 21 résistants de « L’Affiche rouge ». Donc, c’est parti : Aznavour chante. Il chante et résiste. A qui ? A la critique, laquelle, à son sujet, écrit ceci : « Dans chaque chanson, il imite quelqu’un : Bécaud, Philippe Clay…Nous ne sommes pas en présence d’un petit escroc d’envergure, mais d’un escroc de petite envergure : comme sa taille prête à le penser. »

Schnock c’est donc, cette fois, Aznavour, plus le  Viandox, produit «  100% bidoche-friendly, totalement vegan-incompatible. » Le Viandox, c’est une boisson du monde d’avant, commercialisée par Liebig en 1921.  Chanté par Renaud dans « Marche à l’ombre », évoqué par Michel Butor dans Passage de Milan, Le Viandox  était surtout – dixit la publicité – «  le secret de champion » de Louison  Bobet. Bobet qui a remporté  trois Tour de France.  Tous au Viandox !

La lecture de Schnock, de son dossier, de ses rubriques savoureuses,  fait un bien fou. Qui plus est, l’écrivain Thomas Morales écrit dans Schnock. Ruez-vous donc sur Schnock.  

 

 

 

 Samedi 17 juin 2017

 

« Compliqué » est le mot préféré des experts et des feignants. Son emploi permet aux premiers de se donner des airs de sage, et aux seconds de ne pas avoir à chercher l’adjectif adéquat.   Et c’est ainsi que tout devient compliqué.

 

 

Samedi 10 juin 2017

 

 

J’ai tchatché à Adé.  Fernand Fourcade, mon pote photographe, m’attendait chez lui, à Lamarque-Pontacq. Je prends place dans sa caisse : on roule. Route de Lourdes donc et, au panneau qui indique Loubajac, Fernand tourne à gauche. Et c’est tout de suite miraculeux. Cela étonnera qui ? Bernadette Soubirous n’est-elle pas née dans le patelin le plus proche de Loubajac, Bartrès? Bernadette a vu la Vierge, laquelle s’est adressée à elle  non en français mais  en gascon, langue que ne captent  pas les agents CIA.  Lors  de leurs conversations, la Vierge, à plusieurs reprises,  a indiqué à Bernadette qu’elle était l’Immaculée Conception. Punchline que Bernadette s’est empressée de répéter aux autorités religieuses. Je ne vous dis pas le souk dans la société  très hiérarchisée  des soutanes boutonnées du col aux pieds ! Un foin d’enfer !

Moi, entre Loubajac et Adé, je n’ai pas vu la Vierge, juste la Bigorre. Et c’était ça,  le   miracle. La Bigorre, oui, avec ses bosses vertes de chameau alangui sous le ciel calme. Entre Loubajac et Adé,  la route a la cambrure et le charme d’une route de montagne. Son goudron, c’est le bon vieux goudron départemental, granuleux, ronronneur, le compagnon fidèle du cycliste et du cyclotouriste. Trois patelins que les architectes – disons plutôt les architraîtres – des Conseils municipaux, départementaux, régionaux, nationaux, européens, mondiaux, planétaires ont, Dieu merci, oublié. Conséquence : pas un seul rond-point.  Les ronds-points, ils  en construisent partout. Les routes ne sont  plus des routes mais des chapelets de ronds-points. Des ronds-points  qu’ils  s’empressent de décorer, à l’entrée des villes,  en donnant libre cours à leur mauvais goût. 

Dieu merci, ils  n’ont jamais posé les pieds sur  cette portion de Bigorre verte et dodue, sise entre Loubajac et Adé.  De chaque côté de la route, des haies, des arbres, des prairies et des vaches. Des vaches libres, qui paissent et pensent.  Elles ruminent l’herbe et, en même temps, le temps. La vache prend son temps, médite. Elle nous invite, nous qui sommes les otages de l’épilepsie sociale, à faire comme elles : lever le pied. Lever le pied, c’est désobéir. Désobéissons ! Meuh !

(La République des Pyrénées)

 

 

 

 

Samedi 3 juin 2017

 

Méteo

 

La pluie n’est pas le mauvais temps, c’est un chant. Le mauvais temps c’est quand le facteur n’apporte que des factures

 

Giro

Quel beau Giro nous eûmes, le gratin du braquet dans un mouchoir de poche, des cols partout. Les commentateurs louèrent fort justement la classe de l’élégant et grand  Tom Dumoulin qui jamais ne s’affolait lorsque les grimpeurs – notamment  Nairo Quintana -  mettaient le souk dans les pentes. Tom Dumoulin les regardaient s’éloigner, puis, calmement, souplement,  revenait sur eux, le plus souvent sans l’aide de personne. Les commentateurs applaudirent. Dumoulin devenaient à leurs yeux  « le nouvel Indurain ». Mais que disaient-ils d’Indurain quand ce dernier, chevauchant son Pinarello blanc,  contrôlait de la sorte les grimpeurs dans Hautacam ou le Tourmalet ? Louaient-ils sa classe de Géant du Tour ?  Non, ils déploraient  qu’il manquât de panache.  Comme si l’on pouvait gagner le Tour sans panache. Comme si l’on pouvait régner sur le peloton cinq ans durant  en s’économisant. L’avis des commentateurs sur Miguel Indurain a visiblement changé.  Pas le mien. Je souris.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

Samedi 27 mai 2017

 

A l’heure où la disparition des espèces nous préoccupe, où le sort atroce réservé aux bêtes d’élevage nous bouleverse, Monsieur Macron investit pour les législatives, dans la deuxième circonscription du Gard,  la torera Marie Sara dont le métier fut  de tuer  des taureaux arrachés à la paix des pâturages et jetés dans l’enfer des arènes. Le lobby taurin se frotte les mains : le plus jeune Président de l’histoire de  notre République  adoube  une vieille pratique que combattirent dès son apparition en France les deux Victor : Hugo et Schoelcher.

Emmanuel Macron a confié à la presse provençale que la corrida était « à  la fois une culture et  une tradition». Emmanuel Macron qui a fréquenté Paul Ricoeur et lu Julien Gracq, fait un usage étonnant du mot « culture ». Hier, il affirmait qu’il n’existait pas, à proprement parler, de « culture française » et, aujourd’hui, le voici qui qualifie de culture la corrida. Ecoutons Zola : « La corrida n’est ni un art, ni une culture, mais la torture d’une victime désignée, avec autour, des badauds qui regardent ». Emmanuel Macron devrait relire Zola et, surtout,  lire ce que les jeunes Espagnols qui militent pour la fermeture des arènes écrivent en lettres rouges sur leurs T shirts : « La torture n’est pas une culture ». Pour Emmanuel Macron, la corrida ne saurait être remise en cause parce qu’elle est une tradition. Etonnante affirmation qui d’emblée bannit le questionnement. Ce bannissement est étrange chez un disciple de Paul Ricoeur. Le philosophe, le poète s’interrogent : quel sens peut-on donner à cette tradition, que dit-elle ? Elle dit que l’homme a tous les droits sur l’animal, à commencer par celui de le torturer pour son plaisir jusqu’à ce qu’il meure couché sur un sable chargé de pomper son sang. Et le philosophe, le poète interrogent ce droit que l’homme s’arroge : L’homme se grandit-il, est-il vraiment un homme lorsqu’il décide de faire souffrir et mourir un taureau  qui aime humer le vent et regarder la lune ? Que la foule lyncheuse fréquentant les arènes ne se pose pas ces questions ne nous surprend pas : elle est la foule. Mais qu’un jeune Président de la République, disciple de Paul Ricoeur et lecteur de Julien Gracq, les ignore, nous atterre.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 Vendredi 25 mai 2017

 

 

Papier d’identité(s)

 

Fin

 

Qui suis-je ? Un homme de paroles. Et je me souviens de  l’école d’Aureilhan, des paroles de mes camarades. Chaque fois que je franchissais le portail, ils entonnaient la même rengaine, leur slam à eux : « Laborde-qui-déborde, Laborde-qui-déborde.. » Leurs mots railleurs ne me blessaient aucunement : je  les prenais au pied de la lettre. Je débordais, ce qui est l’apanage des rivières. Et aujourd’hui à la question – toujours la même ! -  posée par les procureurs : « de quel bord êtes-vous ? », je réponds : «  Je ne suis pas un bord : je suis la rivière. »

Je suis la rivière, et je suis une vache, car  je prends volontiers l’identité de mon voisin. Et le premier voisin à Aureilhan, c’était la vache Elles marchaient d’un pas lent, lâchant dans les rues des bouses qu’écrasait, avec les pneus à flancs blancs de sa Cadillac, Yvette Horner.

Qui suis-je ? Je suis le pas lent de la vache. La vache prend son temps. C’est un ruminant. L’instituteur nous répétait volontiers que la vache dispose  de quatre estomacs : la panse, le bonnet, le feuillet, la caillette. Nous en oublions toujours un ou deux en route dans nos devoirs. Afin que nous les retinssions tous, l’instituteur avait mis au point une sagaie  sonore, une phrase cadencée, conçue pour nous aider, un truc mnémotechnique à souhait, son slam à lui : « Quand je panse à mon bonnet je feuillette mon cahier. » 

Quatre estomacs, oui, car la vache ne rumine pas seulement l’herbe : elle rumine aussi le temps. Elle m’invite à faire comme elle, à ruminer, à prendre le temps, bref, à laisser la pensée éclore, la rêverie m’envahir.

Aujourd’hui, nous perdons le temps de vue, et ne disposons que de journées pré-découpées, jetables : journée de l’amitié, de la paix,  du sushi, du salsifis frit, de l’esbroufe, de la touffe, du covoiturage, de l’ensilage, des panneaux solaires, des minoritaires, de la meuf, de la teuf… » Donnons un coup de corne dans tout ça, tournons le dos aux agendas. Et le temps de nouveau est là…

 Tels sont les lolos que j’ai lapés,  les poupous que j’ai tétés. Tout cela vient d’Aureilhan, du terroir, me dit-on. Je ne goûte guère le mot terroir qui rime avec mouroir. Trop de terroir m’enterre, le manque de terre me tue.

Donc la terre, oui, mais ouverte. J’ai lu Miguel Torga: « L’universel, c’est le local moins les murs».

(PresseLib)

 

 

 


 

Vendredi 12 mai 2017

Papiers d’identité(s)

2

 

Qui suis-je ? Un homme de paroles. Et je me souviens d’un pays qui fut celui de la parole : Aureilhan,  dans le 65.  On dira que là sont mes racines. J’ai une dent contre les racines. Je ne suis pas un arbre. La preuve : je marche. Je serais un arbre qui marche. Mieux : je suis un cerf, cet animal qui porte ses racines sur sa tête. J’ai donc des racines de ciel, un feuillage bleuté, peuplé d’oiseaux cosmopolites.

Aureilhan était pour moi un village irlandais : O’Reilhan, comme O’Driscoll ou O’Gara. Aureilhan était le pays de la parole. Les mots étaient colorés, buissonniers, à Aureilhan. Ils venaient  de partout.  Soyons précis, dressons la liste !

Il y avait les mots gascons, ceux de ma grand-mère et des paysans. Des mots que ne comprennent pas les agents de la CIA. Le gascon, c’est parfait pour niquer Mickey.

Il y avait les mots espagnols des maçons. Je me souviens d’un maçon espagnol. Je le retrouvais au pied du mur. Il était  aussi sec que Federico Bahamontes. Il portait un marcel, son coude était pointu comme un quignon de pain. Il maniait la truelle, la taloche avec dextérité. Pour s’encourager, il répétait des mots, toujours les mêmes : « A galopar, a galopar, hasta interrarlos en el mar… » Je me disais que c’était une contine de son pays. J’appris  bien plus tard qu’il s’agissait d’un poème de Rafael Alberti.

IL y avait les mots polonais d’un sous-officier de l’armée coloniale  et ceux, indochinois, de la femme jaune qu’il avait épousée à Saigon.

Il y avait les mots latins du curé disant la messe

Il y  avait les mots français de l’instituteur et du livre de lecture.

Et tous ces mots étaient des sons, des percussions. Et tous ces mots, c’était du rap. Et tous ces sons atterrissaient dans le grand chaudron de la cuisine du cochon, et tout était bon, et tout était bien. Mais l’instituteur n’appréciait guère cette cuisine verbale du cochon. Qui plus est, il prétendait que le E était…muet. Il aurait fallu dire : «  J’m’ pench’ par la p’tit’f’ntr’ ». Or, à Aureilhan, comme sur tous les chemins des villages voisins, sous le préau de toutes les écoles des villages voisins, dans tous les bistrots des villages voisins, le E se fait entendre, vit au cœur de chaque mot, fait vivre chaque phrase : « Jeu meu pencheu par la peutiteu feunetreu ». Bref mon identité est nougarienne. Je suis « le poète qui fait parler les E muets ».

(PresseLib)

 

 Vendredi 28 avril 2017

Papiers d’identité(s)

 

1

 

Une partie de la bouche  se nomme le palais. Donc la noblesse est dans la bouche. Ça vous en bouche un coin ! Normal ! On vous a toujours dit – et vous avez sans doute vous-mêmes répété – ceci: "  Les paroles s’envolent, les écrits restent »

Regardons ça de près ! Si les paroles s’envolent, c’est qu’elles ont des ailes, comme les rêves. Mon identité est donc onirique. Et je me souviens des mots d’André Breton :  « L’homme est un rêveur définitif ».  Les paroles s’envolent, nous les regardons s’élever dans le ciel, rejoindre les nuages. Et  c’est de la rencontre entre les paroles et les nuages que naissent les souvenirs.

Les écrits restent, oui, mais le plus souvent à quai, lourds comme des containers, tournant le dos à la mer, aux vagues, à l’écume,  à la couleur bleu.. Et je me souviens de Boris Vian    « Les articles de fond ne remontent jamais à la surface ». Mon identité est moqueuse. Je suis un drôle d’oiseau : un merle.

Donc légèreté  de la parole. Cette légèreté n’est pas celle, inerte, du briquet dans la poche, mais celle, animée, de Sylvie Guillem sur la scène de l’Opéra. Les paroles sont Sylvie Guillem. Mon identité est chorégraphique

                Qui suis-je ? Je vous le redis : je suis un homme de paroles. Et je ne suis pas de notre  temps. Car notre temps n’est pas celui de la parole, contrairement à ce que pourrait laisser croire la prolifération des haut-parleurs et des écouteurs  Notre temps est celui du bavardage permanent, des mots morts, de cette langue qui ne parle pas et qu’ils nomment langue de bois.

Langue de bois : je ne peux pas laisser passer ça ! Nommer langue de bois une langue qui ne parle pas, c’est outrager les arbres, les forêts, le bois, c’est-à-dire ces « meubles luisants, polis par les ans «  dont parlent Charles Baudelaire dans son poème « L’invitation au voyage ». Si leur langue était de bois, ils auraient de la sève à la place de la salive.Si leur langue était de bois, ils auraient sur la langue non un cheveu mais une coccinelle.Si leur langue était de bois, leur bouche serait tapissée d’humus.Si leur langue était de bois, elle serait comprise des rossignols. Leur langue n’est pas de bois , ne charrie aucun nuage, n’accouche d’aucun souvenir, ne véhicule que des mots morts.

J’appelle mots morts, les acronymes, comme TAFTA. On est passé de Teufteuf à TAFTA, Et TAFTA, c’est pas Teufteuf. Teufteuf, c’est  l’onomatopée, la bouche qui tente de capter ce que dit l’oreille, c’est l’homme enfantin, émerveillé. TAFTA , c’est l’homme desséché, marchandisé, dont le sort est semblable à celui de la poule. Car la poule, comme l’homme, n’a plus droit à l’onomatopée, à son matinal, son enfantin, son joyeux, son fier  cot cot codet. Aujourd’hui, dans le matin saturé de particules fines, l’œuf ayant été pondu, la poule est sommée de crier : Cac cac cac 40 ! Cac cac cac 40!

Nous en sommes là.

(PresseLib)

 

Samedi 1 mars 2017

 

 

             Auchan, rayon Légumes, j’avance lentement en poussant mon caddie, histoire de ne pas les bousculer. Ils sont deux, un homme, une femme, d’un certain âge. De quoi l’entretient-il : de Fillon et ses costumes, de Londres et son attentat ? Quelque chose de cet ordre-là car, dès qu’il se tait, elle lâche, dans un soupir inquiet : «  Je ne sais pas où l’on va… » Il y a belle lurette que nous ne savons pas où nous allons. Quand j’étais gosse, la catastrophe, déjà,  était  imminente. Je me souviens d’une copine de ma grand-mère, la vieille Campistrous, qui ponctuait chaque mauvaise nouvelle qu’on lui rapportait d’un : « Je ne sais pas où l’on va, pauvre ! ». Que la nouvelle fût terrifiante et le « pauvre » devenait « pauvre de nous ». Et quand les nouvelles étaient bonnes, quand, par exemple, on lui faisait remarquer que la journée était magnifique et le soleil généreux, elle s’exclamait, affolée: « Taisez-vous, on va le payer, pauvre ! »

(La République des Pyrénées)

 

 

Vendredi 31 mars

 

Enfant de la bulle

 

Je suis un enfant de la bulle. Les premières bulles étaient de savon. Nous étions miochons, assis dans les prés. Un peu d’eau savonneuse, un fil de fer tordu jusqu’à former à son  extrémité un anneau, les filles soufflaient, et hop  les bulles s’envolaient. Tout était léger, lumineux, à Aureilhan, près des vieux chênes, et le « vert paradis des amours enfantines »  se paraît d’une couronne de bulles… 

Il y avait les bulles qui s’envolaient, et celle que l’on coinçait. Cette bulle-là, Marcel Amont la célébrait dans une chanson qui faisait un tabac  à la radio, le dimanche matin. On l’écoutait en déjeunant, avant d’aller à la messe. Il était question, dans la chanson d’Amont, d’un « Mexicain basané », « allongé sur le sol », « un sombrero sur le nez », « en guise en guise  en guise….de parasol ! » Catholique, ce Mexicain l’était plus que nous : il prolongeait  toute la semaine le repos dominical. La bulle « mexicaine » était celle d’un philosophe.  C’est la bulle que coinçait aussi Edouard  Fachleitner, ce coureur du Tour de France, surnommé « Le berger de Manosque », qui, en 1947, dans le Tourmalet, ouvrait la route à son leader, René Vietto. Alors que tous escaladaient le col,  les yeux rivés sur le cintre de leur guidon, Fachleitner accomplissait sa tâche d’équipier en contemplant les pics pyrénéens qui le dominaient.  Le Tour de France était en train de se jouer – Robic venait d’attaquer – mais Edouard Fachleitner souhaitait jouir du paysage  prodigieux qui s’offrait à lui. J’avais raconté cette anecdote à Louis Nucéra. Louis m’avait dit qu’elle était représentative de  la « philosophie d’Edouard ». Edouard avait une classe folle mais,    à  ceux qui, pour cette raison, l’invitaient à se dépasser, à se lancer dans des raids audacieux,  il s’empressait de répondre : «  Je veux finir sur le banc avec les vieux à Manosque ».

Les bulles enfantines s’élevaient au-dessus de haies alourdies de mûres et bruissantes d’insectes, ces merveilleuses haies  dont le poète Xavier Grall dénonçait l’arrachage. Les bulles enfantines   montaient dans l’azur, portées par le chant de grillons que les pesticides ont rendus muets. Quant à la bulle « mexicaine », elle est la victime de choix des managers, des garde-chiourmes cravatés et vulgaires de la société ultramarchande. Ces gardiens du temple et des stock-options ne peuvent croiser un humain sans lui aboyer aux oreilles : plus vite, plus vite ! Et les courbes qui les font frissonner sont celles, non  de la femme qui descend l’avenue, mais celles toujours ascendantes du péïbé.

Les bulles, dans la France d’aujourd’hui,  ne sont que financières. Elles ne s’envolent pas: elles explosent. Quand elles explosent, des hommes qui travaillaient, des femmes qui travaillaient, se retrouvent au tapis. Ces hommes et ces femmes  projetés au sol se tournent alors vers des gouvernants qui leur font tous la même réponse : « L’Etat ne peut pas tout ».

Les bulles, dans la France d’aujourd’hui, sont aussi « tropicales ».  Coiffés de casques de chantiers, des hommes arrivent un matin devant une de nos vieilles forêts et s’exclament : on va arracher les arbres, faire pousser des bungalows, inaugurer  une « bulle tropicale ». La forêt, ils ne l’ont même pas regardée. Ils ne connaissent pas son nom. Ils ne savent rien des arbres qui la peuplent et lui donnent sa couleur changeante, cette débauche de vert et d’or.  Ils ne savent rien de l’amour qui la lie au vent, de leurs murmures, de leur chant. Quand ils voient une forêt, ils n’ont qu’une envie : la raser. Ils n’ont pas d’imagination. Ils n’ont lu aucun livre, récité aucun poème, écouté aucune mélodie. Ils sont eux-mêmes déboisés. C’est l’homme  déboisé qui déboise la planète. A cet homme-là, la forêt fait peur. Et la « bulle tropicale » le rassure.

La forêt est une invitation à faire ce que l’homme gavé d’agendas et de sushis ne fait plus : se perdre. La forêt est riche de chemins dont on ne sait où ils mènent. Et tous ces chemins ont leurs senteurs, leurs odeurs : féminine est la forêt. La forêt est une invitation à errer, à écouter, à sentir, à regarder, à lever la tête. Et celui qui,  en forêt, lève la tête, peut, entre deux cimes ourlées de pourpre, tomber nez à nez  avec le ciel. Et le voici qui, ensorcelé, s’interroge: et si ce ciel que l’on dit vide était habité ? Voilà pourquoi les petits serviteurs de l’ordre financier, du business planétaire veulent à tout prix remplacer les forêts par des « bulles tropicales » : pour empêcher le  citoyen devenu un client   de se poser trop de questions, de méditer.  La vie intérieure nuit gravement  à la consommation.

 (PresseLib')

 

 

Samedi 25 mars 2017

 

      Les pets de vaches pollueraient. Et qu’en est-il des pets de nones?

 

*

Il faut vivre avec son temps, répétait volontiers  Daumier. Mais quand le temps a tort que fait-on, demandait Ingres ? Il est urgent dans ce cas de s’accrocher à ses chimères, ses fantaisies, urgent de brandir ses rêves. Ce que fait l’écrivain Thomas Morales, avec un petit livre numérique et nostalgique. Numérique parce qu’il paraît chez « L’Editeur numérique », maison animée par l’excellent Dominique Guiou, et n’existe donc qu’en ligne, téléchargeable sur internet,  via Amazon, Fnac, Numilog and C°, à partir du 27 mars, pour la modique somme de 2,99 euros. Nostalgique car il a pour sujet Belmondo. Thomas Morales aurait voulu être Belmondo, mais comme il n’est pas très doué pour les cascades, il a préféré devenir écrivain, ce qui est une aussi belle façon de prendre tous les risques.  Titre de l’ouvrage : « Belmondo et moi ». C’est un texte bref, composé de variations syllabiques, brèves elle-aussi, avec, au cœur de chacune,  un film de Belmondo, de « Cartouches » à « Mademoiselle Ange », en passant par « Le Magnifique », « Borsalino » ou « A bout de souffle ». Du bon et du bref. Le bref, c’est le top. Les longueurs, c’est pour les mauvais. Plus on a de talent, moins on a besoin de mots. Thomas Morales regrette que dans « Cartouches » le réalisateur, Philippe de Broca, fasse mourir Claudia Cardinale : « On ne devrait jamais faire mourir Claudia Cardinale. C’est un postulat de base du cinéma. Vous pouvez faire mourir Danièle Évenou, Isabelle Huppert, Véronique Genest, Marion Cotillard, Virginie Efira, Marie-Anne Chazel, mais pas Claudia ». Peut-on  terminer ce bref papier autrement qu’en écrivant : « Lu et approuvé » ?

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 

 Samedi 18 mars 2017