Christian Laborde

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le 28/01/2020


 

 

 

 Samedi 23 mai 2020

 

Je vais à vélo dans le vent velouté, et m’empresse de dénoncer la multiplication insensée sur les routes communales des ralentisseurs, également appelés gendarmes couchés. Les gendarmes debout me regardent passer. Les gendarmes couchés, me secouant soudainement, m’arrachent à ma rêverie, pourraient me faire tomber.  Je réserve mes  « Mort aux vaches » aux gendarmes couchés.


 

 Samedi 16 mai 2020

 

Les infirmières et les brancardiers, les caissières et les caissiers, les confectionneurs de colis, les chauffeurs, les livreurs, les esclaves qui pédalent avec une glacière sur le dos, les facteurs, celles et ceux qui à Auchan et ailleurs alimentent les rayons, les éboueurs dont un membre du gouvernement avait indiqué qu’ils n’avaient pas besoin de masques, les instituteurs et les institutrices accueillant dans les écoles  les enfants du personnel soignant, les hommes et les femmes chargés du ménage et de l’entretien, les fonctionnaires qui, à la mairie, à l’école et dans les administrations sont sur le pont,  les hommes et les femmes au chevet des personnes âgées dans les Ehpad ou à domicile, les couturières penchées sur leur Singer confectionnant les masques qui manquent avec du tissu acheté à leurs frais, les policiers dont les heures supplémentaires ne seront jamais payées, les porteurs de repas préparés par les associations, les paysans, les maraîchers, les désinfecteurs de barre de métros et de sièges de bus, les confectionneurs de visières, les routiers, les ouvriers, les laveurs de trottoirs et de cours de récré, les ambulanciers, les conducteurs de tramways, de bus et de TER, celles et ceux que le pouvoir ne voyait pas  et qui, pour être vus, ont porté pendant des mois  un gilet jaune, celles et ceux qui, aux dires d’un ministre égaré, « fument des clopes et roulent au diesel »,  celles et ceux dont les revenus, les salaires ou les retraites sont rikiki, celles et ceux  qui ne seront jamais  la « start-up Nation », ont fait tourner le pays confiné, font tourner le pays qui se déconfine. Quand le Covid ne sera plus là, quand tout redémarrera, quand la joie débarquera,  quand on ira au cinéma, quand on applaudira Bauke Mollema, quand on s’embrassera, quand on reprendra possession des terrasses, quand on commandera un deuxième demi avant d’allumer une Craven A,  la cigarette préférée de  Samson François, on les oubliera.

(La Nouvelle République des Pyrénées)

 

 Samedi 9 mai 2020

 

J'écris un poème. Deux quatrains achevés, je monte sur mon vélo et roule autour de ma maison aux volets rouges, rue de Tréville, impasse Milady, rue Constance Bonacieux. A mon retour, je retrouve ma table et, dans un vers, change un mot.

* 

Confiné avec sa tribu, le voisin du dessus fait un boucan d’enfer, vous les brise menu. Vous n’avez qu’une envie : l’insulter. Vous rechignez à user devant  vos gosses et les siens de mots grossiers : traitez-le donc d’orchidoclaste !  Le mot est rare. On ne l’entend guère,  sauf dans une chanson de Huber-Félix Thiéfaine :

«  J’ai rencontré des meufs que j’ai su éviter

 Mais je crois que la chance n’est pas de ton côté

 Si les hommes viennent de Mars et les femmes de Pigalle

 T’as trouvé la plus dingue des espèces infernales

 Ta vamp orchido’

Ta vamp orchidoclaste » 

 Du grec « orkhis » ( testicule ) et «  klastós » (« brisé ») , orchidoclaste signifie  casse-couille. Le mot qu’il vous fallait. 

*

100 km… à vol d’oiseau, précise Jean Castex, le Monsieur Déconfinement du gouvernement. Et cette expression «  à vol d’oiseau », a quelque chose de merveilleux et d’émouvant, quelque chose de poignant. A l’heure des GPS et des « applications » qui, sur nos portables, nous indiquent le chemin,  dans un monde où il n’est question que de « budget size », où les traders  s’emploie à « shorter un produit en bourse », l’expression «  à vol d’oiseau » surgit, effarouchée, à la façon d’un oiseau qui, perdu dans son vol, se retrouve à l’intérieur d’une maison de laquelle il ne parvient pas à ressortir.  « A vol d’oiseau » parle d’un monde qui s’est éloigné de nous, le monde du poète Maurice Fombeure. Maurice Fombeure voulait vivre comme la pluie : « à dos d’oiseau ». Ecoutons Maurice Fombeure : « …à dos d’oiseau… à pas de campanule, à bras de mélilot, s’en va la pluie à bulles, s’en va la pluie sur l’eau… »

*

            Lundi matin, les moteurs  redémarrent, les drones voleront bas, surveilleront nos pas, et l’on n’aura toujours  pas de masques. Lundi matin, je remonte sur mon vélo, je roule, les jambes tournent, c’est le retour des routes, les haies s’étirent comme des chats, je reste confiné avec moi.

(Percolateur, la Nouvelle République des Pyrénées)

 

 Vendredi 8 mai 2020

 

La ville et le vélo

 

Je n’ai pas attendu le déconfinement pour renoncer à la voiture et me déplacer  à vélo. Belle lurette que je refuse de me presser, d’accélérer, et de faire des créneaux. Je hais  tous les créneaux : le créneau à faire, et celui que dans ses grilles  la société m’octroie.

J’ai choisi le vélo et je comprends la peur. La peur de celles et ceux que l’on presse, à l’heure du Covid, d’enfourcher un vélo pour se rendre au boulot. Tous redoutent d’être renversés par une voiture. Si l’on veut voir dans nos rues passer les bicyclettes, il faut d’abord régler  la question des bagnoles. Par la loi, le décret, l’interdit radical. La loi doit chasser de nos agglomérations les voitures les plus agressives : les 4×4. Les 4×4 sont des engins conçus pour mordre, prompts à refermer sur tout ce qui bouge les mâchoires d’acier de leurs calendres glacées. Rappelons que les 4×4 qui circulent en France, étaient tous au départ équipés de pare-buffles. Ces animaux ayant disparu de nos contrées urbaines, ces pare-chocs volumineux ont été, il y a peu, retirés. Reste les mâchoires d’acier des calendres glacées…

Si l’on veut favoriser le vélo en ville, il faut interdire les 4×4  et n’autoriser que certaines voitures. Lesquelles ? Le choix doit être populaire. Or que veut le peuple français, ce peuple dont des tribuns prononcent le nom mais ignorent les goûts ?  Le peuple français veut rouler en 2V et voir passer Françoise Sagan au volant d’une Maserati.  Bref, le peuple français  privilégie, de la 2CV à la Maserati,  les voitures de collection. La  2CV est la voiture idéale à l’heure de la pollution galopante et du Covid meurtrier, quand chaque jour jaillit du gosier des sachants  le cri incommodant : « Cot, cot, cot, covid ! Cot, cot, cot, covid ! » Idéale, pourquoi ? Parce qu’elle est française. Parce qu’elle est légère. Parce qu’elle ne grogne, ni ne ronchonne, mais ronronne. Parce que son pare-choc est aussi discret  que son Klaxon. Parce qu’elle ne fait de  mal à personne. Parce qu’on peut la réparer soi-même, sur le trottoir, au pied de l’immeuble. Et son cahier des charges est,  non un pesant pavé bourré de données obscures et de graphiques secs,  mais un poème écrit par  Jacques Prévert. Par le Jacques Prévert  de l’automobile, Pierre Michelin devenu en 1935 patron de Citroën : « Faites étudier par vos services une voiture pouvant transporter deux cultivateurs en sabots, cinquante kilos de pommes de terre ou un tonnelet à une vitesse maximum de 60km/h pour une consommation de trois litres d’essence au cent. » Un poème qui s’achève ainsi : « Son confort doit être irréprochable car les paniers d’œufs transportés à l’arrière doivent arriver intacts malgré les ornières. » La 2CV est bel et bien la voiture qu’il nous faut, une fantaisie dont le moteur tourne sans s’user, qui  dépense fort peu d’énergie, ne pollue guère, accueille à bord le vent délicieux, et amuse les gosses. Rappelons en effet qu’à chaque dos d’âne franchi, même à vitesse très réduite, la 2CV, grâce à sa suspension élastique,  se transforme en balançoire. Qu’attend le gouvernement pour nationaliser Citroën et imposer la  fabrication de la 2CV ? On me dira que les plans et  les brevets de la divine deuch  sont en Chine, entre les mains des Chinois. Si tel est le cas, qu’on envoie là-bas un commando du 2ème Régiment étranger parachutiste  pour les récupérer. Les légionnaires les récupèreront, et nous ramèneront en sus quelques masques ffp2. Donc, dans nos villes, dans l’intérêt des cyclistes et de la planète,  outre quelques Maserati, des 2CV,  rien que des 2CV, cette voiture populaire que pilote Brigitte Bardot dans « La Bride sur le cou » de Roger Vadim. Si je dois être renversé par une voiture, que ce soit par une 2CV avec BB dedans.

La question des caisses ayant été réglée, passons à celle des cycles. Le vélo, oui, le Vélib, non. Car le Vélib n’est pas un vélo. Un vélo n’est jamais laid, or tout est laid dans le Vélib. A commencer par le nom. Un mot-valise – vélo, liberté -, assurent, fiers de leur trouvaille, les communicants qui l’ont baptisé de la sorte. Le mot-valise, ou amalgame lexical, est un truc qui date du XVI ème siècle, auquel Rabelais avait recours. Ainsi, amalgamant Sorbonne et onagre, avait-il  fabriqué sorbonagre. Le principe est toujours le même : on fait se rencontrer, puis trinquer et fusionner deux mots différents nommant deux choses différentes.  Tel n’est pas le cas avec Vélib. Vélo est  en effet – René Fallet le savait -, un synonyme de liberté. En amalgamant vélo et liberté, les triturateurs de syllabes, les Précieux ridicules -  les mêmes qui sans doute ont pondu « distanciation sociale » -,  pensaient obtenir le mot-valise du siècle : ils ont fait un pléonasme.

Remercions la rime qui nous renseigne : Vélib rime avec toubib. Pour les  inventeurs du Vélib,  nous serions tous malades,  tous des enfants, de grands enfants qu’il faut soigner et, surtout, surveiller. En permanence. Tout le temps que nous roulons, ils nous observent sur des écrans diffusant les images fournies par les caméras. Et cette surveillance effrénée qui nécessite la pose d’objectifs à chaque carrefour, chaque façade, n’est pas sans conséquences sur la géographie : elle œuvre à la disparition des chemins de traverse, des ultimes ruelles inconnues des  GPS, ruelles gorgées d’ombre et de lumière sur les trottoirs desquelles le hasard joue aux dés, et la pluie, aux billes. Et le Vélib devient ainsi ce que les ingénieurs voulaient qu’il fût : un moyen de locomotion docile dans le  jardin public et sécurisé d’Euroland.

Surtout, redisons-le : le Vélib est laid. Son cadre est laid. Ce n’est d’ailleurs pas un cadre de vélo mais de Solex. Le Vélib est un Solex sans moteur, une caricature offensante de ce bon vieux Vélosolex noir que chevauchaient, dans  les villages de jadis,  le curé se rendant à l’église, et l’instituteur rejoignant  sa classe. Une certaine France, la France d’avant Castaner et les LBD.

Si la voiture est un danger, la Vélib n’est pas bon pour la santé. Il est en effet doté, non d’une selle Brooks laquelle fait bosser les fessiers, mais d’une épaisse selle en plastique, sorte de pouf, de fauteuil crapaud qui  provoque le relâchement du piriforme, l’atrophie de l’obturateur interne, et hâte  dans nos villes la prolifération des culs mous.

Donc demain  des vélos, oui, mais de vrais vélos, de beaux vélos, des vélos légers, gracieux, surtout à Paris, surtout boulevard de la Grande Armée qui accueillait jadis les échoppes ombreuses des constructeurs de  cycles : Centaur, Papillon, Phébus, Griffon. Et celle des cycles anglais Flavell,  la marque préférée de Jules Renard.

Oui, demain, dans les rues de nos villes, des Centaur, des Favell, des Alcyon, des Génial Lucifer.  Ils sont d’ailleurs déjà là. Les esclaves modernes les chevauchent. On les reconnaît facilement, les esclaves modernes : ils roulent très vite et portent sur leur dos une glaciaire.  Les esclaves modernes roulent à bloc  la nuit, le jour,  comme Jacques Anquetil disputant  un contre-la-montre durant le Tour de France. Le Tour de France n’est pas au mieux, il tousse un peu, c’est le Covid. Tout recommencera-t-il comme avant ? Comme avant le Covid ? Oui. L’épidémie vaincue, les socquettes valseront, les mollets s’en donneront à cœur-joie. Tout recommencera-t-il comme avant ? Comme avant les diktats des sponsors ? Quand les sponsors ne faisaient pas la loi, un ancien commis qui livrait à bicyclette les saucisses de Domenico Merlani, charcutier  à Novi-Ligure, remportait le Giro. Il s’appelait Fausto Coppi. Que ces temps-là reviennent, et un esclave moderne qui livre, le nez dans le guidon, des pizzas dans Paris, gagnera le Tour de France.

(Le Figaro 8 mai 2020)

 

Samedi 2 mai 2020

 

Prise seule, la nicotine n’est guère efficace  contre le Covid. C’est associée à une autre molécule qu’elle le devient. Tel était  l’avis de feu le  professeur Serge Gainsbourg, lequel se soignait avec de la nicotine(Gitanes sans filtre) toujours associée à de  l’alcool(Whisky de préférence). Répondant à une question de la presse à propos de son protocole, feu le professeur Serge Gainsbourg avait déclaré: « L’alcool conserve les fruits, la fumée conserve la viande ».

 

*

 

Quatrains

La barbe de Philippe au départ coulait noire

Mais, le Covid venu, la voici qui blanchit.

Par bribes, par éclats, et par taches notoires

La neige sous son pif accroche force nids.

 

La nocturne poussée des flocons silencieux

Du  Premier des ministres transforme la bobine.

Philippe désormais affiche sous nos yeux

Le museau du furet, la mine de l’hermine.

*

 

 

En ces temps de « guerre », je relis Alphonse Boudard, « Les combattants du petit bonheur », roman,  Prix Renaudot 1977, que les excellentes éditions de La Table ronde viennent de rééditer en poche : 424 pages, 8,90 euros. Alphonse Boudard avait une vie et une langue. Sa vie se passait dans la rue où il a rencontré sa langue. La rencontre de sa vie. Celle qui allait faire de cet apprenti en fonderie typographique un écrivain remarquable.  Très tôt Boudard entre dans la Résistance et « Les combattants du petit bonheur » est le roman  de ce combat. Un combat qui prend sa source, lui aussi, dans la rue : « Sans la rue, les petits potes traine-lattes, certain que je me serais pas fourvoyé guerrier de l’ombre. J’aurais eu personne à épater. On est entré dans la guerre, la vraie avec des armes à feu, pour continuer nos jeux de la rue…nos bagarres de quartier. Pas plus d’idéal là-dedans que d’orangers à Courbevoie. » Le ton est tonné, la langue sonne, et jamais ne cesse de sonner. Quel flow, le mec Alphonse !

 



 

 Jeudi 30 avril 2020

 

La Loire et le  confinement.

 

Je suis un écrivain confiné, certes, mais confiné au-dessous de La Loire, ce qui change tout. Au-dessus de la Loire sont les sushis. Au-dessous de la Loire sont les confits. Et les confits sont d’oie, de canard, de porc. Etre confiné au-dessous de la Loire, c’est l’être avec, à portée de la main, ces viandes succulentes conservées dans des pots en grès. Des pots en grès qui, dans les cimetières du Gers, finissent  leur vie sur les tombes où ils tiennent lieu de vase. Au-dessous de la Loire, même les morts font du cholestérol. Confinés, nous savourons du confit, en discutant, à l’heure du « light » généralisé, des mérites comparés de la graisse d’oie et de celle de canard. Confinés, nous ne pouvons faire nos courses aussi souvent que nous le souhaiterions, ni vagabonder devant les rayons. Il faut dans ces conditions manger obligatoirement quelque chose qui « tienne » comme disait ma grand-mère. Deux œufs frits à la graisse d’oie ou de canard, ça « tient ». Tenir, au-dessous de la Loire, est une obsession, une façon d’exister. Ici, confinement ou pas, il faut toujours tenir. Surtout devant, au rugby. Les piliers du Sud-Ouest – n’est-ce pas un pléonasme ? -, ont toujours eu un bon coup de fourchette, au sens propre comme au sens figuré. Le sens figuré est le plus intéressant en ces temps d’épidémie. Faire une fourchette sous une mêlée, c’est-à-dire planter deux doigts français dans deux yeux anglais est en effet  un geste barrière.

Confit d’oie, de porc ou de canard, être confiné au-dessous de La Loire, c’est l’être dans la cour d’une ferme. Les bêtes sont là et, au-dessus d’elles, le soleil qui ponce les tuiles du toit, la pluie qui rebondit sur le capot du tracteur et le margelle du puits, et partout ce vent qui souffle, change à sa guise d’intensité et de direction, et prend toutes les feuilles des arbres pour des maracas. Il y a les bêtes, et il y a le temps, le temps qui passe, et le temps qui dure. Le temps qui passe n’en fait pas des caisses, et personne n’a, ici,  les yeux rivés sur les écrans et les horloges, sur ces aiguilles dont Verahaeren disait qu’elles étaient cruelles. Le temps qui passe nous fout la paix,  et le temps qui dure nous enveloppe.  Etre confiné au-dessous de la Loire, c’est l’être dans une page de Giono, bref, c’est ne pas l’être.

Je suis un écrivain confiné, certes, mais au-dessous de La Loire, ce qui change tout. Nous entretenons avec les mots un rapport singulier, un rapport gourmand, nous les savourons, nous aimons leur chair et leur jus. Au-dessus de la Loire, on prononce « confin’ment ». Au-dessous de la Loire, on fait parler le e muet, et l’on dit « confineument ». Ça change tout. On entend en effet  « fine » dans confinement. Et fine, qui est, au-dessus de la Loire, un simple adjectif qualificatf comme l’indique la grammaire et le rappellent les instituteurs, est,  au-dessous de la Loire, un substantif, que dis-je, un nom propre : Fine. La Fine d’Armagnac ou celle de Cognac. Etre confiné au-dessous de la Loire, c’est l’être, avec, sur la nappe blanche, loin des consignes, la bouteille de Fine. Comment, dans de si avantageuses conditions,  ne pas tenir jusqu’au 11 mai? Comment, dans de si avantageuses conditions, ne pas tenir jusqu’au déconfinement tant espéré ? Déconfinement, déconfinement ! Je note que ce substantif trimballe lui aussi  dans ses syllabes le mot « fine ». Pangloss a raison : tout est mieux dans le meilleur des mondes possibles, surtout au-dessous de La Loire.

Confiné, je me balade un peu plus que de coutume dans les dictionnaires. Je  note que l’adjectif « confiné » a pour voisins le verbe « configurer » et le substantif « confins ». C’est important les voisins, sur les deux rives  de la Loire. Ça dit des choses, les voisins. Premier voisin : « configurer ». Un drôle de voisin, celui-là, un vrai danger. Ils veulent profiter du confinement pour  nous configurer,  nous enfermer dans leur monde  peuplé d’algorithmes et d’acronymes : TAFTA,CETA, GAFA. Nous acceptons, sur les deux rives de la Loire, d’être provisoirement,  le temps d’une épidémie, confinés. Mais voulons-nous être attachés, enchaînés  à leurs poteaux numériques ? Mais voulons-nous vivre  escortés, accompagnés, « tracés » ? Voulons-nous vivre cloués au sol et privés de ciel ? Méfions-nous de ce « configurer », méfions-nous de ce premier voisin. L’autre voisin, dans le dictionnaire,  c’est « confins ». Confins, c’est une autre histoire, une histoire très ancienne, une histoire de terres lointaines. Aux confins, loin de tout, loin des terres habitées. Existe-t-il encore des terres lointaines ? Oui. On n’accède pas à ces terres-là, à ces îles-là à l’aide d’une application que l’on installe dans son smartphone comme le prétendent les opérateurs et le marché. Ils n’offrent, eux, que de la distraction, des chemins virtuels qui tous mènent à la marchandise. Pour atteindre les confins, les terres lointaines, pour s’y perdre et s’y retrouver, il faut demander de l’aide à celle qui, bien avant le confinement, a été déclarée persona non grata : l’imagination. L’imagination a été reconduite à la frontière. Elle n’avait plus sa place dans ce pays. La preuve : seuls  comptent dans l’hexagone les romans qui se nourrissent  qui se nourrissent  d’ « une histoire vraie » et le revendiquent sur le bandeau rouge et la quatrième de couverture. « Cette histoire est entièrement vraie puisque que je  l’ai imaginée d’un bout de l’autre » de Boris Vian, c’était avant. Avant la chasse à l’imagination, avant que l’imagination ne soit jetée en prison. L’homme confiné c’est l’homme sans imagination.  Réarmons notre imagination pour échapper à tous les confinements, pour aller vers nos confins, nos lointains.  Comment réarme-t-on son imagination ? En lisant les poètes. Je relis Guillaume Apollinaire, je relis Pierre Reverdy, je relis Jean-Claude Pirotte, je relis Philippe Jaccottet, Eugène Guillevic, et la terre et le ciel, et le rêve et les nuits  font leur retour en moi. Je suis déconfiné. Bien avant le 11 mai.

Le Figaro, 30 avril 2020

 

Samedi 25 avril 2020

 

La Reine d’Angleterre a parlé 4 minutes, Emmanuel Macron, 28 minutes, le premier  ministre, Edouard Philippe, deux heures. Et  Roselyne Bachelot est déjà dans les starting-blocks pour parler tout le temps. Tous des bavards sauf la reine.

 

*

 

 

 

Je me souviens d’Aline dont il avait dessiné le doux visage, sur une plage, quand il était yéyé. Aline s’était barrée. Alors il avait pleuré, crié même. Aujourd’hui, c’est Aline qui chiale et crie. Aline enfuie,  il a passé sa vie dans son appartement, cerné d’instruments, de claviers, de consoles. « La console du son nous console du reste », écrit dans « Toulouse to win »   mon ami qui chantait si bien.  Aline enfuie, il se consolait en cherchant des sons, en guettant, la nuit,  leur surgissement, en  racontant de nouvelles histoires, en revisitant celles qu’il avait déjà racontées, jamais satisfait de sa voix. Il la gommait, sa voix. Il  la réduisait à ce filament cuivré plein de charme et de frousse. Un truc inouï, qui reste, que personne  ne pourrait imiter, sauf la neige quand elle commence à tomber,  la neige à son début.  

 

Samedi 18 avril 2020

 

Elisabeth II  a parlé 4 minutes, Emmanuel Macron, 28 minutes. Comme chantaient  Eddy Mitchell et les Chaussettes noires, en 1961: « Tu parles trop, c’est ton défaut ».

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La langue française, en ces temps de confinement, s’enrichit. Ne dites plus : quand les poules auront des dents, dites : quand les Français auront des masques.

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Je lis la presse, les quotidiens, les hebdos, les suppléments paraissant le dimanche : tout. Tout sauf les dernières pages du magazine « Le Point ». Elles ont pour titre « Le Postillon ». Je les lirai quand le gouvernement m’aura fourni un masque.

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Un professeur de médecine parle à la télévision et, aussitôt,  s’affichent, en bas de l’écran, son prénom, son nom, et son titre. L’infirmière parle à la télévision et, en bas de l’écran,  ne s’affiche que son prénom. Le maître a un nom, le valet, un prénom. L’homme a un nom, la femme un prénom.

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                Ce sera un Tour de France merveilleux, il fait si beau et si bon dans les cols en septembre. Ce sera un Tour merveilleux, le doux braquet des jours heureux.

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La couverture du livre est bleue et jaune. Sur la couverture, les cheveux de l’héroïne sont  noirs. Le titre, accroché comme un bijou aux lourdes boucles brunes, est  bleu. Il dit « Dalida, en Egypte ». Ce petit livre, signé Jacqueline Jondot, illustré et coquet - le quatrième de la collection « Icônes » -, paraît aux  très déconfinantes Orients Editions. Il nous raconte, en français, en italien, en anglais et en arabe - les quatre langues chères à l’oreille de Dalida -, ce que fut l’enfance, l’adolescence de la star au Caire. Un tel plongeon, ourlé de sons et d’images,  dans une ville aussi palpitante, fait un bien fou. Un plongeon revigorant qui  ne nécessite, lui,  ni passeport, ni  laisser-passer, ni attestation de déplacement dérogatoire.  On nage, au large, pour 11,90 euros.

 

 

Samedi 11 avril 2020

 

Les gens qui font la gueule n’ont pas besoin de masques : ils l’ont déjà.

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On n’imagine pas  la souffrance  de l’artiste confiné, privé des rues dans lesquelles il descend, non pour voir mais pour être vu.

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Une catastrophe n’arrive jamais seule : Jean-Jacques Goldman revient. Pagny et Obispo aussi. On n’attend plus que Francis Lalanne. 

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Biarritz. Les touristes étant absents  et les  habitants confinés, les  mouettes n’ont  personne sur qui chier. C’est la cata, dit le caca, la catacaca.

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Quel était le titre de l’essai d’Alain Minc qui, il y a quelques années, conseillait les princes et arpentait les plateaux TV? « La mondialisation  heureuse.»

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Ils ont de la chance, les Anglais, d’avoir la Reine d’Angleterre et ses mots hauts.

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La broche de la reine d’Angleterre : autre chose que les épaulettes qui pendouillent du préfet de police de Paris.

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Le plus beau des gestes-barrière : la barricade.

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Confinés, philosophons et rêvons, avec « L’herbier philosophique », d’Agnès Domergue et de Cécile Hudrisier, qui paraît chez Grasset-Jeunesse. Un livre illustré, destiné à la jeunesse, mais qui fera aussi le régal des parents. Agnès Domergue est l’auteure, et Cécile Hudrisier, l’illustratrice. Elles ont choisi des plantes au nom merveilleux : l’immortelle, la pensée, l’éphémère, l’amour en cage, ou encore – et c’est ma préférée -, la canne à pêche des anges. A quoi ressemble-t-elle la canne à pêche des anges ? A une canne à pêche, comme le montre l’illustration d’Agnès Domergue. En regard de cette illustration, on peut lire le texte écrit par Cécile Hudrisier : « Sans hameçon au bout de leur canne, que peuvent bien pêcher les anges ? » Cet herbier, on le voit, s’inspire de la forme japonaise ancestrale du Koan : de courtes phrases, anecdotes ou énigmes, pour méditer et provoquer une « étincelle d’éveil ». Tout le livre est étincelant.

 

Samedi 4 avril 2020

 

Aux USA, seuls les commerces « essentiels » sont ouverts, comme les armureries qui ont été dévalisées. Confinés, obèses, un flingue à chaque main, des Américains attendent, derrière leurs fenêtres que le Covid-19  pointe sa gueule pour le dégommer. Comme leur Président, ils font l’Amérique great again.

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Qui sont ces  « premiers de cordée » si chers à Emmanuel Macron ? Les urgentistes,  les infirmières, les infirmiers, les livreurs. Les premiers de cordée sont tous mal payés.

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Perchés sur les branches mazoutées, les oiseaux, chaque matin,  continuaient de faire  leur boulot d’oiseau : siffler. Nous ne les entendions pas, ils ne s’entendaient  pas eux-mêmes, tant  la rumeur des Klaxons, le grondement des moteurs, le rugissement  des réacteurs étaient permanents. Et tout à coup, le Covid-19 venu de Chine stoppe la folle machine et, dans le silence retrouvé, le chant des oiseaux, ce chant  que nous avions  oublié, parvient à nos oreilles. Il dit quoi, ce chant ? Il dit que l’aube est là, que  rien ne presse, tout est à déguster.  Il  dit aussi : y a pas que vous. Et le silence dit  la même chose : y a pas que vous. Y a pas que nous.  Et nous comprenons ce que nous sommes devenus : les fossoyeurs du merveilleux.

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Linguiste, membre du Conseil international de la langue française, auteure notamment de « L’étonnante histoire des noms de mammifères,  de la musaraigne étrusque à la baleine bleue », Henriette Walter  publie aux Editions Robert Laffont, « Les Petits plats dans les grands », ouvrage  ainsi sous-titré :  « La savoureuse histoire des mots de la cuisine et de la table. » Confinés, nous sommes condamnés  aux pâtes et aux riz, et voici qu’ Henriette Walter nous invite à un repas de fête, un banquet, un festin, au pays des mots des mets ! Tournons les pages, régalons-nous ! Henriette Walter nous donne par exemple une bonne quinzaine de noms de salades, comme   « La salade de levrette » et « la salade de prêtre » que tout devrait opposer et qui, pourtant, ont un point commun. Lequel, mon Dieu, lequel ?  Réponse, page 88.

(Chronique "Percolateur", La NR des Pyrénées)

 

 Samedi 28 mars 2020

 

Porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye se dit prête, en ces temps d épidémie,  à faire des efforts de « pédagogie ». Nous lui répondons : « Mange ta bouche ! » La pédagogie est la science des professeurs et  nous ne sommes pas ses élèves. Nous sommes le peuple souverain. Nous affrontons l’épidémie, nous obéissons à des  consignes contradictoires – « Restez chez vous ET votez !», nous faisons le dos rond, nous applaudissons, tous les soirs à 20h,  les médecins, les infirmières, les urgentistes qui montent au front sans protection. Et, le moment venu, nous demanderons des comptes. En attendant : « Mange ta bouche ! »

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Dans le quotidien Le Monde, l’écrivaine Leïla Slimani nous apprend qu’elle est confinée, loin de Paris – horreur ! -, en Normandie – malheur ! -,  dans la maison où elle passe tous  ses week-ends.  Ouh là là, tiendra-t-elle, Leïla ? Le dur confinement dure. Leïla est tendue: la peur de manquer de papier Q ! Que Leïla chasse de son esprit, ce tourment-là : ils ont des feuilles, les magnolias!

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Quelle est la cause de cette épidémie qui frappe la planète ? La déforestation, la destruction de l’habitat des chauves-souris qui, du coup, sont venues chez les hommes, sur un marché chinois où elles ont rencontré des pangolins et,  hop, un saut de puce, un saut d’espèce, et nous voici tous contaminés. Quand l’épidémie aura pris fin, quand nous serons débarrassés d’elle, s’empressera-t-on de reboiser, de protéger les forêts qui restent, de réensauvager la planète comme le proposent des  naturalistes anglo-saxons ? Non ! Nous ferons des stocks de masques en prévision des épidémies futures, et nous recruterons des policiers qui, armés, veilleront au bon respect des règles de confinement. Et malheur aux « traîtres » qui les enfreindraient, car les « traîtres », en temps de « guerre »….

(Chronique "Percolateur", La NR des Pyrénées)

 

 

 

Jeudi 26 mars 2020

 

 

 

"Le Tour confiné est un anti-Tour, un tour de con fait au Tour" Jean Robic


Samedi 21 mars 2020

 

 

Dans le grand poulailler humain, au chant matinal – Cac, cac, cac ,40 ! -, succède désormais, scandé 19 fois, la scie suivante: Cot, cot, cot , Covid ! Cot, cot, cot, Covid !

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In fine je me confine mais, façon Sud-Ouest, entouré de pots de confit. Classés par le gouvernement dans la catégorie  des commerces « non-indispensables », tous les bistrots sont fermés.  Comment, dans ces conditions,  passer un moment au zinc qui nous est cher?  En ouvrant le tome 4  des « Brèves de Comptoirs » du sieur Gourio que les éditions Laffont viennent de publier : 1280 pages, 30 euros. Si l’on pousse la porte du bistrot, c’est pour boire au coup, mais également pour écouter ce qui se dit aux abords des becs à pression.  Toutes les  pensées, toutes les trouvailles dignes de Jean-Claude Van Damme qui jaillissent  au coin du bar ou du fond de la salle, ont été rassemblées par Jean-Marie Gourio, dans ce volume que l’on peut feuilleter, chez soi, en sirotant son apéro favori. Et l’on tombe, par exemple, sur ces mots: « Si on t’enterre vivant, les asticots qui viennent, normalement, ils repartent.»Rassurant, en ces temps d’épidémie…

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Les vénérables  Editions Larousse ont pensé aux parents confinés à la maison avec des miochons qu’il faut occuper, distraire, et faire… travailler. Elles viennent en effet de lancer  la collection « Mes premiers classiques Larousse ». Des petits volumes illustrés, destinés aux 7-8 ans(CE1), avec présentation des personnages, lexique, et questions de compréhension. Les réponses sont données à la fin. L’occasion de relire, avec ses mômes, « Le Roi Arthur »,  « Peter Pan », « Alice au pays des merveilles », ou encore « Tom Sawyer. »

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Le maire d’Ossun qui a donné son feu vert à l’installation sur sa commune de la porcherie cruelle et pestilentielle, débouche en tête au soir du premier tour des municipales. Les Ossunois ne sont pas rancuniers, et les cochons, eux, n’ont pas le droit de vote.

(La Nouvelle République des Pyrénées, chronique « Percolateur »)

 

 


Samedi 29 février 2020

 

 

 

Je ne sais pas comment les Basques  construisent les bateaux, du côté de Guéthary, mais ils devraient demander des conseils, tant son savoir-faire est époustouflant, à l’écrivain Frédéric Aribit. Aribit vient de sortir, en effet, chez Anne Carrière,  une nef syllabique qui se joue de toutes les vagues et propose à son lecteur un merveilleux voyage. Nom de ce  bateau, qui est un roman, le troisième d’Aribit : « Et vous m’avez parlé de Garry Davis ».  Il existe, on le sait, plusieurs catégories de lecteurs :  il y a ceux qui recherchent avant tout une langue, ceux qui veulent dévorer une biographie, ou encore ceux qui penchent pour le récit amoureux. Que tous se ruent en librairie car  le roman d’Aribit est, à la fois, le récit d’une rencontre, une biographie, et un festival verbal enivrant. La rencontre, c’est celle d’un homme et d’une jeune femme, sur une plage de Guéthary,  à l’heure où la nuit s’annonce «  dans l’auréole bleutée des chiens qui s’ébrouent une dernière fois sur le sable avant de grimper, entre le matelas pneumatique et un crocodile en plastique, dans les berlines familiales ». Aribit choisit le bleu, et c’est au bras de cette couleur, à laquelle  Rimbaud associe la voyelle O, que la jeune femme se met à parler, à parler à cet homme  dont le cœur est encalminé. Elle lui parle de Garry Davis, fondateur du Mouvement des citoyens du monde. Et c’est ainsi que le roman d’Aribit, sans cesser d’être un roman – chapeau l’artiste ! -, devient une biographie : celle de Garry Davis, aventurier de l’âme, grand secoueur des cocotiers de la docilité, qui avait capté l’attention d’André Breton. Remercions Aribit, à l’heure où les murs se  dressent un peu partout, à l’heure où l’on ne peut faire un pas sans tomber sur des barbelés, de braquer son projo verbal sur ce personnage qui, aujourd’hui, peut nous aider à résister à ce « présent sans présence » qu’Annie Lebrun dénonce opiniâtrement. Quant à l’amateur de langue, il se régalera du talent d’architecte d’Aribit,  savourera le déroulement euphorisant de ses phrases, écoutera, émerveillé, le murmure océanique de ses syllabes satinées.

Chronique « Percolateur », La Nouvelle République des Pyrénées

 

 

Samedi 15 février 2020

 

 

 

Creek par son père, cherokee par sa mère, descendante d’une lignée de guerriers et de chefs déportés en Oklahoma dans les années 1830, Joy Harjo publie « Crazy brave » aux éditions du Globe. L’ouvrage compte 166 pages et coûte 19 euros. Penchons-nous sur ce titre ! Il ne compte que deux mots : « Crazy » et  « brave ». Brave, oui, car Joy Harjo porte en elle l’héritage, le chant, la mémoire des braves, des Red Sticks qui, le 27 mars 1814, affrontèrent le major général Andrew Jackson et son armée de voleurs de terre. Joy Harjo porte également en elle  l’amour des plantes, des animaux et de toutes les créatures, l’amour de la musique – ah la trompette de Miles Davis ! -,  l’amour  de la danse et du « cliquetis des coquillages des danseurs de stom-dance » qui, plantant leurs talons dans la terre, parlent à tous les dieux où qu’ils se cachent. Crazy, oui. Il faut être crazy, c’est-à-dire folle à lier  pour revendiquer  et faire vivre, aujourd’hui, un tel héritage, afficher un tel amour, et parler du « soleil bien aimé » dans une société – la nôtre-  qui n’a d’autre dieu que la marchandise, dans un pays - les USA- qui garde enfermé dans ses pénitenciers, depuis 1977, Léonard Peltier, le leader de l’American Indian Movement(IAM). Brave, crazy et, surtout, poète. Joy Harjo est une guerrière syllabique de première bourre : « Autrefois, j’étais si petite que je pouvais à peine voir au-dessus de la banquette arrière de la Cadillac noire que mon père avait achetée avec l’argent du pétrole extrait en terre indienne. Il astiquait  et entretenait sa voiture tous les jours. Moi, je voulais tout voir. » Joy Harjo voulait tout voir, et c’est nous qui, charmés par la langue d’Harjo, par le talent d’Harjo, voyons tout, découvrons tout d’une vie de femme indienne d’aujourd’hui. Une femme qui raconte sa vie, chante la vie et  refuse de capituler. Joy Harjo, c’est haut et beau!

Chronique « Percolateur », La Nouvelle République  des Pyrénés

 

 Dimanche 26 janvier 2020

 

Je roule vers la Ville rose dans une voiture noire, Michel Pastoureau dit  à la radio que le surréalisme est jaune. Songe-t-il à une toile de Miro ? Non, au gilet jaune que portait,  sous une veste qu’il ne quittait jamais, André Breton, lorsqu'il venait dîner chez le poète   Henri Pastoureau et son épouse, les parents de Michel.

 

Samedi 25 janvier 2020

 

Madeleine repose dans le petit cimetière d’Aureilhan, près de l’église. Les fleurs ont du chagrin. Et pas seulement celles qui ornent sa tombe, mais toutes les fleurs, les fleurs de tous les jardins. Car Madeleine a passé sa vie, penchée au-dessus d’elles,  un arrosoir à la main, un sourire bienveillant aux lèvres. Leur parlait-elle ? Evidemment.  Madeleine savait que les fleurs ont, cachées dans leurs pétales, des oreilles. Toutes les fleurs écoutent les murmures du vent et les caressantes paroles de celles et ceux, peu nombreux, qui, chez les humains,  ont le cœur sur la main, et de la tendresse à revendre. C’était le cas  de Madeleine. Madeleine s’occupait des fleurs, et récitait beaucoup de prières afin que le monde ressemblât à son jardin, et qu’il fût, lui aussi, couleurs, légèreté, grâce, harmonie, l’Eden en quelque sorte. Chaque fois que la joie, ici-bas, l’emporte sur la peine, on se dit que Madeleine a été entendue. Au plus haut niveau.

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Je traverse Lagos, des cyclistes me doublent, ils sont nombreux et parlent fort. Celui qui ferme la route  m’invite à prendre sa roue. Je décline son aimable invitation. Je roule pour échapper au peloton social, pas pour me fondre dans un autre peloton, fût-il cycliste. Rouler, c’est s’enfuir, être seul. Je monte à ma main la côte de Lagos. Le sommet franchi, je descends vers Lucgarier. La route est droite. Des moineaux, nombreux, volent juste au-dessus de moi, me lâchent, disparaissent. Les moineaux : le seul peloton dont j’aimerais prendre la roue.

En 2019,

En 2018,

Et en 2017.

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